LEP RES STONE
L'Assemblée universelle, pour parler français, ou l'Église
catholique, pour parler grec, est une des institutions les plus
ignorées qu’il y ait au monde.
L’ignorance est très répandue là ou elle se déguise sous des noms étrangers; elle porte surtout sur les choses présentes, et spécialement sur les choses présentes et éternelles, — sur les choses présentes Parce qu’elles sont éternelles.
Les hommes adorent le passé. Ils ont, pour cette divinité morte et fausse, le culte le plus fidèle ; ils immolent volontiers à cette idole de belles victimes, comme l'avenir et l'Éternité,
par exemple. Eux si avares, ils deviennent généreux s’il s'agit
de se sacrifier au passé; eux si jaloux, ils deviennent désintéressés; eux si orgueilleux, ils se mettent à plat ventre devant les vieilles figures au pied desquelles l'habitude les Prosterne; et ils voudraient quelquefois s’anéantir devant elles. Il suffit d’appartenir à l'Antiquité pour mériter l’attention, l’étude, l'admiration de l’homme. Beaucoup de savants seraient fiers de découvrir sur Julien l’Apostai quelque détail ignoré, — le nom de son cuisinier, par exemple. L'homme compte pour rien le travail du jour et de la nuit, s’il espère
soit vieux, très-vieux.
S'il s'agissait d’un moderne, d’un vivant qui eût besoin du Savant pour une œuvre actuelle, le savant répondrait qu’il n'a pas le temps. Il se doit à ceux dont il n’a pas besoin et
Ainsi conçue, comme une créature morte et destinée aux morts, faite non pas même pour les ensevelir mais plutôt pour les déterrer, la Science laisse quelque chose à désirer, comme, par exemple, la vie, l'amour, la respiration,
Le présent est beaucoup moins connu que le passé. L’histoire contemporaine est la moins célèbre des histoires.
Cependant, quand il s’agit des choses présentes transitoires,
on trouve beaucoup d’érudits qui sont au courant de la situation. Mais s’il s’agit des choses présentes et éternelles, le nombre des érudits diminue singulièrement,
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Les hommes bien élevés auraient honte d'ignorer la bataille de Marathon, et surtout ce combat des Thermopyles qui a rencontré tant d'admirateurs, depuis qu’on le raconte aux générations humaines.
Mais ces mêmes hommes bien élevés peuvent ignorer sans rougir ce que c’est que l'Église catholique. L’exactitude relative aux choses qui la concernent ne fait pas partie intégrante et essentielle des connaissances d’un homme bien élevé. Il n’est pas permis d’avoir oublié les Conjugaisons ; mais il est très-permis d’avoir oublié le catéchisme.
Cet oubli a mille faces, parce que l'Église catholique touche à tout l’ordre des choses.
Je n’envisage ici que l'esprit doctrinal et philosophique : un préjugé très répandu affirme que le Credo catholique appartient au passé et que la philosophie moderne lui succède.
Ce qu’il y a de plaisant, c'est que ce préjugé est cru et prêché par les hommes du passé, par ceux-là mêmes qui méritent de recevoir, en connaissance de cause, le reproche qu’ils adressent, sans connaissance de cause, à l'Église éternelle. Tel homme, esclave non révolté de Cicéron, de Platon, de Virgile et d’'Horace, reproche à l'Église catholique de ne l'avoir pas lancé sur la route de l’avenir.
Regarder la doctrine catholique comme une difficulté pour l'inspiration artistique, voilà une erreur assez bizarre! La regarder comme un simple développement de l'intelligence humaine est un exploit du même genre; mais mille exemples, tous plus récents les üns que les autres, démontrent que cet exploit n’est pas impossible. Il y a des courages qui ne s’effraient de rien.
Quand on jette les yeux sur la Mappemonde, elle se divise d'elle-même en deux parts: le monde civilisé, et celui qui ne l’est pas ; le monde civilisé et la barbarie, Or le monde civilisé, c’est le monde chrétien: la barbarie, c’est ce qui n’est pas chrétien. Cette remarque est si naïve qu’elle est presque frappante.
Mais, dès qu'il s'agit des choses divines, les choses les plus simples ne sont pas prises :avec simplicité, L'homme a plusieurs poids et plusieurs mesures, et les principes qui
sont acceptés comme incontestables,
humaines, ne régissent plus ses pa choses divines.
Par exemple:
L’ignorance est une des misères le plus d’avoi
on singulière, Il est beaucoup a tête; il ouvre dire, Il suspecte
autour de lui jusqu’ i qui l’entourent,
qu'aux sourires de ceux jusqu’à leur bienveillance et leur cordialité.
L'homme qui ne Chimie ; l’homme q Sujets périlleux de con Surtout quand il s’agi
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La crainte de parler des Omme les mauvais et les b la modestie craignent tous d
Cela se passe ainsi,
choses qu’il ignore remue dans ons instincts : l’amour-propre et €ux ce danger bizarre.
tant qu’il ne s’agit pas de la Vérité chrétienne.
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l'ignorance est moins profonde, la critique devient plus respectueuse. Si l’homme qui parle est un savant, c’est en tremblant qu’il parle,
«À mesure que l’homme s'élève vers les cieux, dit saint œil qu’il jette sur le monde spirituel se simplifie et ses discours s’abrègent : comme aussi en pénétrant dans l’obscurité mystique, non seulement nos paroles seront
plus concises, mais le langage, mais la pensée même nous feront défaut 1, »
Il est certain que l’homme a honte d'ignorer, et cette honte porte Sur tout, excepté sur le Christianisme.
Cette ignorance a mille forme; mais en particulier elle en a une. Il y a une méthode qu’elle préfère. Elle a un goût, une prédilection, une tendresse, une passion, C’est la passion d'associer le Christianisme et le passé.
Dire que le Christianisme a été bon, mais qu'il ne l’est plus; l’unir, dans la pensée de l’homme, aux vieilleries, aux abus, aux préjugés, à tout ce que l'humanité déteste légitimement, — voilà le Paradis de l'ignorance.
Car, remarquons-le bien, cette humanité, idolâtre du passé, reconnaît en même temps, dans un lieu plus élevé de son esprit, que ce passé contient des choses détestables, qu’en outre il est le passé, et que par conséquent quiconque s'attache à lui est mort et bien mort.
L’humanité sent profondément que quiconque, ayant mis la main à la charrue, regarde en arrière, n’est pas apte au royaume de Dieu.
L'humanité, quoique idolâtre de ces morts, par une de ces contradictions qui lui sont familières, réclame ardemment la vie, et laisse les morts ensevelir leurs morts.
L’humanité sent que toute doctrine qui aurait la marque du passé seul, aurait la marque contraire à la marque divine: car Dieu s'appelle Jehovah, Celui qui a été, qui est, et qui sera.
i. De la Théologie mystique, traduction de Mgr Darboy.
Aussi l'ignorance, qui déteste le Christianisme, sent que la meilleure manière de le ruiner dans l’homme, c’est de Je présenter à l’homme comme l’attribut du passé.
Quand l'ignorance a fait ce tour de
force, voici ce qui arrive:
L'homme, qui adore le passé en même temps qu'il le déteste, déteste le Christianisme de toute la haine qu’il a pour le passé, mais ne l’adore pas de toute l’adoration qu’il a pour ce même passé,
Le Christianisme Partage avec le passé la haine de l’homme; mais il ne Partage avec le passé l’idolâtrie de ce même homme.
Le Christianisme, est confondu par l'esprit humain avec le passé, non pas en tant que le passé contient le germe de l'avenir, mais en tant qu’il est passé.
Un des procédés de l'esprit humain vis-à-vis du Christianisme, c’est de le reléguer dans les domaines dont il n’est pas question au moment où l’on parle.
L'homme, parce qu’il est le centre du monde, aux coups de la création tout entière. I] est exposé par son Cœur, par Son esprit, par son âme, par son corps. Une mauvaise parole peut le Corrompre. Une tuile qui tombe d’une maison peut l’écraser. L'universalité des relations qu’il soutient avec toutes les créatures constitue pour lui une multitude immense de dangers. Les animaux peuvent lui faire mal: car ils ont prise sur lui. L'air qu’il respire peut l’empoisonner. Son ami peut le tromper. Un livre qu’il lit ou un aliment qu’il mange peuvent introduire en lui la mort. Sa position centrale l'expose à tous les coups.
Il se passe, à propos du Christianisme, un fait différent, mais analogue.
Les Livres Saints parlent de beaucoup de choses. Le Christianisme, rétablissant les rapports de Dieu et de l’homme, remue toute la création. Les étoiles et les animaux sont à chaque page mentionnés dans l’Écriture. De 1à résulte que, pour attaquer l'Écriture, le coup peut partir de tous les points
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du monde, L'ignorance peut se livrer à mille exercices variés et attaquer de mille côtés l'ennemi commun. L'ignorance scientifique et l'ignorance philosophique peuvent lancer mille
traits, qui directement ou indirectement se tournent contre le Christianisme.
On a longtemps cru, faute de connaitre la création et spécialement la géologie, que le récit de Moïse était incompatible avec les découvertes de la Science. Il se trouve, quand ces découvertes prennent certains développements et sont placées dans la lumière, qu’elles rendent témoignage au récit de Moïse. Le point précis où la Science aime à contredire l'Écriture Sainte, c’est le moment où la Science n'existe pas encore et se révolte déjà, pour faire croire à sa force. Ainsi ferait un enfant, trop faible pour se conduire et trop révolté pour se laisser conduire. Dès que la Science se forme, se constitue, s'organise, dès qu’elle existe, elle revient à l’Écriture Sainte. Quel serait donc, tant qu'elle n’est pas formée, quel serait son intérêt et quel serait son devoir ?
Ce serait la Foi.
La Foi serait son salut, même dans l’ordre naturel.
Ainsi s’accomplirait la parole de Jésus-Christ :
€ Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. »
Il y a dans la vie de l’homme et dans la vie de l'humanité des moments où la raison se trouble.
L’ignorance philosophique intervient et grandit au point d'étonner l'ignorance vulgaire. L’ignorance philosophique prend des proportions invraisemblables, et, pour un moment, l'humanité ressemble à un homme qui, dans un grand trouble d'esprit, aurait oublié son nom. Notre époque connaît ce mal. C'est ce mal qui a sucé les forces vives de l’Allemagne, et, quand il a passé le Rhin, en perdant sa grandeur apparente, il n’a pas perdu son danger réel. La raison humaine, troublée dans ses profondeurs, furieuse contre elle-même et’ contre la Foi, a essayé alternativement d’une apothéose et d’un suicide. Quand elle se rétablira, elle se verra à sa place. Mais, en attendant, quel eût été, pendant la tempête, son salut et sa sauvegarde ?
LA SCIENCE La Foi, Quand la Raison menace ruine, quelle ressource lui restet-il ?
La Foi.
Ainsi s'accomplirait Ja parole de Jésus-Christ : « Cherchez d’abord Je royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. »
Il y a une foi naturelle, Celle-là est Je fondement de 1a Science. L'absurdité de Descartes est le triomphe de l'ignorance,
La Foi étant avec la Science dans une si étroite relation et une si profonde intimité, n'est-il] pas d'entendre à chaque instant l'ign tianisme au nom de la Science ?
les hommes qui ne c
» Comme s’ils avaient scruté toutes les profondeurs possibles ?
Un homme qui ignore tout à 7 ne rougit pas de li
s inférieurs en importance à
orrespondance ité des choses, corres-
mour-propre n ignorance, et s’il s’agit de choses
mérage, En revanche, il ne tient la Vérité, et plus il s’agi à la connaître.
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La froideur donne de singuliers spectacles. La froideur, qui éteint l'esprit, tout en permettant au moins un peu la lettre, se trahit par des procédés dignes de remarque.
Quiconque aime la vérité déteste l'erreur, Ceci est aussi près de la naïveté que du paradoxe, Mais cette détestation de l'erreur est la pierre de touche à laquelle se reconnaît l'amour de la vérité. Si vous n'aimez pas la vérité, vor: pouvez jusqu'à un certain point dire que vous l’aimez ex même le faire croire: mais Soyez sûr qu’en ce cas vous manquerez d'horreur pour ce qui est faux, et à ce signe on reconnaitra que vous n'aimez pas la vérité.
Quand un homme qui aimait Ja vérité cesse de l’aimer, il ne commence Pas par déclarer sa défection; il commence par moins détester l'erreur. C'est par là qu'il se trahit,
Les complaisances secrètes forment une des parties les plus ignorées de l’histoire du monde.
Quand un homme perd l’amour de la doctrine, bonne ou mauvaise, qu'il professait, il garde ordinairement le symbole de cette doctrine: seulement il sent mourir en lui toute aversion pour les doctrines contraires à celle-là.
Les idolâtries sont très différentes les unes des autres dans leurs formules; cependant elles ont les unes pour les
elles sont toutes l’idolâtrie. Les apparences sont très différentes, mais le fond commun est très semblable.
Quand le christianisme se leva, la terre présenta un spectacle qui contient tant de leçons qu’on ne peut pas les compter. Combien de dieux étaient adorés sur cette planète, combien de dieux! quelle effroyable variété! quelle bigarrure! Et cependant toute cette multitude d’idoles ennemies vivaient ensemble au Panthéon. Elles se pressaient sans se combattre, se serraient sans se nuire, et se coudoyaient sans se gêner. C’est qu’elles étaient d'accord entre elles. Mais quand le soleil parut, venant de Bethléem, la clameur fut générale. Les idoles, qui dormaient dans leur paix, se réveillèrent pour livrer combat: toutes reconnurent l'ennemi commun, et lon put voir pourquoi elles n'avaient pas lutté entre elles. Le secret de leur calme était leur complicité,
Si nous remontons le cours des siècles, le même spectacle se présente. Je ne sais pas bien pourquoi l’histoire, qui cependant ignorait et ignore encore très souvent le mot de l'énigme, raconte sans s'étonner la prodigieuse complaisance des idoles et des adorateurs, qui admettent dans leur compagnie n'importe qui et n'importe quoi. Celui-ci adore un bœuf et celui-là un chou. Ces deux hommes ne se disputeront pas. Volontiers l’adorateur du bœuf adorera même un peu le chou par complaisance, et l’adorateur du chou ne refusera pas au bœuf quelques génuflexions. Une entente mystérieuse semble planer sur l'immense mensonge et dire aux hommes que, si ce mensonge est multiforme, il ne faut pas s'inquiéter pour si peu: car c’est toujours le même mensonge. L’idolâtrie peut changer d'aspect et de caractère; mais elle rassure l’idolâtrie: car elle lui montre, à travers la multitude des objets adorés, elle lui montre le même visage; elle lui dit: C'est toujours moi!
Dans ce choc universel des peuples, depuis Adam jusqu’à Jésus-Christ, combien d’idoles se sont choquées! Mais elles se choquaient sans s’écraser : elles se fondaient en se choquant. Jamais, dans cette énorme liste de peuples vainqueurs et vaincus, l’histoire ancienne ne nous montre les uns ou les autres étonnés ou furieux à la vue des idoles inconnues que la guerre amenait sous leurs yeux. Les peuples trouvaient
autres des tendresses incroyables: c’est qu’elles ont une unité: |
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tout simple de rencontrer ailleurs un culte différent, et l’idée n’est venue à aucun conquérant d'établir sur le globe l'Unité de son idolâtrie, Un point de la terre voit la colère de Dieu contre les idoles; un seul point de la terre voit la vérité religieuse et l’erreur idolâtrique se déclarer en face l’une de l’autre: ce point s'appelle la Judée. Il s’appela l'Égypte quand Moïse gardait ses troupeaux avant d’avoir ouvert devant lui la mer Rouge. Il s’appela le désert, quand, au pied du Sinaï, le front de ceux qui avaient vu les éclairs s’inclina cependant devant le veau d’or. Partout où va Moise, Dieu éclate sous ses pas, et les idoles rencontrent la fureur qui leur est due. Maïs voyez partout ailleurs : voyez Troie et la Grèce, Agamemnon, Hector, Ménélas, Pâris, Xerxès, Léonidas, Epaminondas; voyez Périclès ; voyez Alexandre. L'Europe et l’Asie, qui lancent la mort l’une sur l’autre, sans demander aux siècles un instant de repos, font la paix sur un seul point : elles emportent leurs idoles l’une chez l’autre, et ces idoles sont bien reçues, et l'hostilité même des races ne réussit pas à inspirer l'hostilité des cultes.
La chose paraît si simple que les historiens, ou plutôt les chroniqueurs (car l'antiquité n’a pas d’historiens), les chroniqueurs oublient de s'étonner, et leur défaut d’étonnement s'ajoute aux faits qu'ils racontent pour montrer combien paraissait simple l’admission des idoles étrangères.
Et cependant l’histoire de l'antiquité est une histoire de bataille. Partout et toujours la guerre ! la guerre à propos de tout! à propos d’une ville, à propos d’une dispute, à propos d'une femme, ia guerre est toujours prête. Les idoles seules sont en paix avec les idoles. La conflagation qui commence à Hélène dure à peu près jusqu’à Tibère ; le temple de Janus est un témoin fidèle des habitudes romaines: le sang coule partout. L’orgueil national aime à imposer la loi aux autres peuples ; mais il expire devant cette profonde indifférence qui n'ose préférer une idolâtrie à une autre. La mort, qui fait le tour du monde portée par les légions romaines, tire parti de tout, excepté de la différence des cultes.
Mais quand la Croix se lève sur le Golgotha, voici que la fureur religieuse va remplacer la fureur nationale, et les champs de bataille peuvent sécher: car la terre du Colisée va boire le sang des hommes nouveaux ; et les soldats pourront se reposer, tant les bourreaux auront de travail!
Le signe de la haine a toujours été là; toujours l'esprit du mensonge a poursuivi la Croix de son hommage renversé; il lui a toujours dit: C'est toi seule que je hais, toi seule au monde |
Et tandis que le monde ancien haïssait à propos de tout, excepté à propos de l'idolâtrie, le monde moderne ne peut compter aucun siècle! où la haine n'ait pas éclaté à propos de la Religion. Mais si le monde, dans le sens où l'Évangile prend ce mot, a toujours haï, dans l’histoire moderne, le christianisme, ce même monde n’a jamais haï, même dans l’histoire moderne, l’ancienne idolâtrie. Plus l’homme est incroyant, plus il a d’attrait pour les cultes faux. Il semblerait logique, à qui ne connaïtrait pas le secret des alliances, de Supposer que l’homme qui ne croit pas en Dieu déteste toutes les religions. Cela serait vrai, s’il y avait plusieurs religions.
Mais le fait est là: il parle. Plus l’homme se vante d’être esprit fort, plus il courbe la tête sous le culte, pourvu que ce culte soit faux.
Les alliances secrètes fournissent ici de profondes révélations. Voltaire et Gœthe étaient deux hommes différents. Gœthe pouvait devenir un homme supérieur, Quant à Voltaire, j'en ai parlé ailleurs, et je renvoie à ce que j'en ai ditt, Eh bien! Gœthe aimait Voltaire, si ces deux mots peuvent aller ensemble ; Gœthe avait de l'attrait pour Voltaire. Cet attrait ne venait pas de Voltaire, il venait de Gœæthe :;
1. M. Renan, Allemagne et l’Athéisme au dix-neuvième siècle, p. 133. — Douniol, liv:airie-éditeur, rue de Tournon, 29,
a, voici que onale, et les e du Colisée oldats pourtravail!
ours l'esprit ge renversé:
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pos de tout, rne ne peut té à propos ù l'Évangile moderne, le même dans homme est 1 semblerait Iliances, de teste toutes rs religions.
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ant à Volue j'en ai deux mots r Voltaire, de Gœthe:;
ième siècle, 9,
ce n’était pas Voltaire qui plaisait à Gœthe: c'était le reflet de sa propre haine, Ce n'était Pas parce que Voltaire avait écrit tel ou tel ouvrage, que Gœthe avait vu en lui un camarade; c'était parce que Gœthe lui-même avait écrit cette phrase:
«Il y a quatre choses que je déteste également: le tabac, les cloches, les punaises et le christianisme, »
En effet, il détestait également les cloches et le christianisme: il ne détestait les cloches qu’à cause du christianisme. Le son des cloches, pris en lui-même, eût été agréable à Gœthe, Gœthe était même très capable d'admirer cette voix grave, si elle eût parlé d'autre chose. Mais la haine du christianisme, qu'il a gardé pour le dernier des quatre mots de sa phrase, parce qu’il était le principal, altéra en lui l'amour qu’il avait naturellement pour l'harmonie; et ce chercheur infatigable, qui scrutait avec tant de conscience ses moindres sentiments, et leurs causes et leurs effets, oublia de se demander d’où lui venait cette aversion.
Gœthe faisait aussi devant une statue de Jupiter sa prière du matin. D'où vient cette sympathie monstrueuse, qui ressemblait à une adoration idolâtrique, sinon de cette haine profnnde et unique, de cette haine qui, ne sachant comment faire pour s'exprimer directement, s'exprime indirectement par la voix des alliances secrètes? Gæœthe priait Jupiter, sans reculer même devant l’énormité du ridicule, tant il avait horreur de prier Jésus-Christ.
Cet attrait invraisemblable, inexplicable en lui-même, n’est pas particulier à Gœthe. Toute la fausse philosophie incline vers le goût du Paganisme. Cette pente est plus ou moins sensible, plus ou moins rapide; mais presque partout elle se laisse voir ou au moins deviner. Le Paganisme attire le Rationalisme, comme le fer attire l’aimant. Ce n'est pas que logiquement le Rationalisme conduise toujours à l’adoration des idoles grecques ou romaines. Mais c’est que mystérieuse ment le Rationalisme prépare l'âme à ne pas détester ces idoles. L'âme incline vers elles, entraînée par son propre
2e re +.
poids, et ne s'étonne pas de cet entrainement, si bien fait pour l’'étonner: car elle n’en a pas l'explication. Et si l'explication n’était là, ne semblerait-il pas bizarre de voir un homme, parce qu’il devient esprit fort, se réconcilier avec l'esclavage des anciens cultes rejetés jadis par Lucrèce? Ne serait-il pas bizarre de voir Gœthe, cet homme si fier de la science, de la culture, si fier de n’adorer rien, ressembler, vis-à-vis de Jupiter, aux Sauvages les plus ignorants des îles perdues de l'Océanie ?
Montrés à la lumière de cet attrait révélateur, tous les mensonges avoueraient peut-être une effroyable et inconnue parenté.
Quoi de plus contraire en apparence à l’Athéisme que le Jansénisme? L'Athéisme est l'absence franche de Dieu. Le Jansénisme ressemble à une exagération religieuse. L’'Athéisme proclame la divinité de l’homme: car il faut bien ici-bas mettre quelque chose à la place du Dieu qu'on rejette. La Jansénisme est une négation de l’homme, un amoindrissement, une corruption, un effacement du type humain. Le Jansénisme et l’Athéisme occuperit logiquement deux places qui, dans le monde de l'erreur, sont aux antipodes l’une de l’autre, Eh bien! chose admirable! l’Athée porte en lui un certain fond de tendresse pour le Janséniste. Vous ne trouverez pas un Athée qui n’ait un faible pour Port- Royal. L’Athée, qui a horreur des saints, surtout des saints très contemplatifs, admire volontiers cette sévérité apparente du Janséniste, Il trouve que c’est bien la vraie Religion. Cette tristesse noire et inféconde lui plaît, car elle ressemble à sa tristesse; cette mauvaise humeur lui plait parce qu’elle ressemble à sa mauvaise humeur; cette froideur lui plait, parce qu'elle ressemble à sa froideur. Le Jansénisme est si faux, qu’il est l'ami de tous les mensonges; les erreurs les plus étrangères à lui le saluent comme un allié On dirait qu'entre les Athées a circulé un billet sur lequel il était écrit: Le Jansénisme est étranger à nous en principe; mais, en fait, il a tant menti qu’il est devenu nôtre. Respectons-le.
si bien fait tion. Et si rre de voir ncilier avec ucrèce? Ne si fier de la ressembler, ints des îles
ir, tous les et inconnue
héisme que e de Dieu, religieuse, car il faut Dieu qu’on homme, un it du type ogiquement x antipodes thée porte niste. Vous pour Portdes saints apparente > Religion.
: ressemble rce qu’elle * lui plait, sme est si rreurs les On dirait était écrit:
is, en fait, le.
L’Athée, qui admire le Janséniste, se donne deux plaisirs à la fois: d’abord il admire l'erreur; ensuite il a l'air de rendre hommage à ja Religion. Par cette tactique habile, i trompe en lui le besoin de rendre justice. Il trompe ce besoin, sans danger pour l'injustice. Il est fidèle à l'erreur, et il se donne le délicat plaisir de lui sembler infidèle, par la largeur d’esprit.
Beaucoup de gens repoussent l’erreur revêtue d’une forme doctrinale, et acceptent la même erreur présentée sous une forme légère. Ceux-ci admirent dans un volume de vers (car ils croient cela très léger) la doctrine qu’ils repoussent dans un traité de philosophie. La crruplicité de ces gens avec l'erreur réside dans l’âme plutô. jue dans la formule en adhérant par le cœur à la même chose dite autrement. Dès
que l'ennemi a changé de vêtement, ils font semblant de ne plus le reconnaître et se jettent à son cou.
Dans les relations de la vie privée, le même fait se présente, Pour mesurer l’amitié de Paul pour Pierre, ne vous demandez pas seulement comment Paul se Comporte vis-à-vis de Pierre: demandez-vous comment Paul se comporte vis-à-vis des ennemis de Pierre, de quelle façon il ressent l'injustice commise envers Pierre. C’est jà qu'est le secret,
Essayez de vous figurer un saint qui n'aurait pas la haine du péché! L'idée seule de ce saint est ridicule. Et cependant c’est ainsi que le monde se figure le chrétien qu’il faudrait canoniser. Le saint véritable a la Charité; mais c'est une charité terrible qui brûle et qui dévore, une charité qui déteste le mal, parce qu’elle veut la guérison. Le saint que le monde se figure aurait une charité doucereuse, qui bénirait n’importe qui et n’importe quoi, en n'importe quelle circonstance, Le saint que le monde se figure sourirait à l'erreur, sourirait au péché, sourirait à tous, sourirait à tout. Il serait sans indignation, sans profondeur, sans hauteur, sans regard sur les abîmes. Il serait bénin, bénévole, doucereux pour le malade, indulgent pour la maladie. Si vous
voulez être ce saint-là, le monde vous aimera, et il dira que vous faites aimer le christianisme.
Le monde, qui a l'instinct de l'ennemi, ne demande jamais qu'on abandonne la chose à laquelle on tient: il demande Seulement qu’on pactise avec la chose contraire. Et alors il déclare que vous lui faites aimer la Religion, c’est-à-dire que vous lui devenez agréable, en cessant d’être un reproche pour lui.
Il affirme alors que vous ressemblez à Jésus-Christ, qui pardonnait aux pécheurs. Parmi les confusions que le monde chérit, en voici une qu’il chérit beaucoup: il confond le pardon et l'approbation. Parce que Jésus-Christ a pardonné à beaucoup de pécheurs, le monde veut en conclure que Jésus-Christ ne détestait pas beaucoup le péché.
L'homme se familiarise étonnamment avec tous les maux. Il ne s'étonne pas d’être méchant, il ne s'étonne pas d’être dupé, il ne s'étonne pas d’être malheureux. Ce goût du malheur, dont je parlais dernièrement, est une des causes de son indulgence Pour tout ce qui lui a fait mal. L'homme trouve tout simple qu’on lui nuise, parce que l’homme ne s'aime pas. L'homme ne s'aime pas: voilà le grand mot. Sainte Catherine de Gênes dit que l’amour-propre devrait s'appeler la haine propre. Qu'est-ce en effet que l’amourpropre, sinon le sacrifice que l’homme fait de lui-même à la vanité? L'homme ne s'aime pas, et l’homme doit s'aimer beaucoup: car il doit aimer beaucoup son prochain, et il doit aimer son prochain comme lui-même,
Si l’homme s'aimait, il haïrait le mal, il haïrait tout ce qui est contraire à sa destinée, à ses besoins, à sa joie, à sa lumière, il haïrait l'erreur. Le drame du Paradis terrestre serait toujours devant ses yeux, et l'horreur du serpent serait plus intime à lui que sa respiration même, Si l’homme s’aimait, il exécrerait d’une exécration inconnue tout ce qui s’interpose entre lui et Dieu comme obstacle. Si l’homme s’aimait, il se prouverait à lui-même son amour, en détestant ce qui l’écarte de sa fin dernière. Mais l’homme ne s'aime pas, et il fait alliance avec l'ennemi. Il joue avec le serpent ; il commet envers lui-même cette infidélité que je signalais tout à l'heure vis-à-vis des autres et vis-à-vis de Dieu.
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Parce que l’homme n'aime pas la vérité, son erreur,
L’horreur du faux, lante du mensonge est rare des sentiments.
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il plaisante avec
l'horreur du mauvais, l'horreur brüpeut-être parmi les hommes le plus
Comment se fait-il que l’exécration du mal ne soit pas la passion de l'humanité ? Je le demandais l’autre jour, je le demande encore, et toujours je le demanderai. Puisque nous possédons la mémoire, faculté étrange dont on oublie de s'étonner, faculté qui paraîtrait invraisemblable si elle n'était pas évidente, faculté par laquelle le passé revit dans le présent, revit sans revivre, — puisque nous possédons la mémoire, comment faisons-nous pour ne pas voir cette traînée de sang qui, depuis le meurtre d’Abel, marque derrière nous, Sur la terre où nous marchons, la trace de nos pas ?
Le nom du Seigneur employé dans le récit de la mort & d’Abel est le tetragrammaton, à cause de la solennité, C'est 3! le principe de vie, Jéhovah, qui demande compte du sang de son frère au premier homicide,
Or, depuis Abel, on connaît l’histoire du monde: elle est épouvantable, Avant Abel, avant Adam, on entrevoit l’his- È toire du monde: elle est épouvantable, Quelles catastrophes 4 inconnues, fondant sur l'univers encore inachevé, ont ac- à compagné la chute de Lucifer! Quels cataclysmes ont épouvanté de leurs horreurs précoces une création à peine ébauchée encore!
|| Quand on songe à l’immensité des douleurs qui ont suivi (| la chute de l’ange et la chute de l’homme, il me semble que