‹ L'homme [microforme]Chapitre 49 sur 55 · RL ES · texte numérisé non relu

RL ES

Si Virgile écrivit l'Énéide, il est vrai de dire qu’il a écrit la quatrième Églogue.

Il est monté un moment sur une éminence d’où il domine Homère! La quatrième Églogue, quoique tachée par la littérature ancienne, quoique pleine de misères, d’élégances et d’impuretés, est transportée sur le terrain de l’art par le souffle qui l’anime. Les niaiseries et les erreurs dont elle est parsemée ressemble à des Concessions, L’espérance qui l’ins- | pire ne ressemble pas à un mensonge,

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Catastrophe veut dire dénouement, dénouement, non. pas malheur. Par quelle bizarrerie ce dernier sens lui est-il venu en français? Quelle est l’histoire du mot catastrophe? Étudions-la un instant, non au point de vue des mots, mais au point de vue des choses.

Catastrophe! Qu'est-ce que cela veut dire? Kart orpoyv, selon la strophe. Or, qu'est-ce que la strophe? La strophe, dans la tragédie antique. dont nous nous occupons ici, puisque nous parlons grec, la strophe est la parole du chœur. Or, qu'est-ce que le chœur, toujours dans la tragédie antique ? Le chœur est, ou du moins veut être, l'expression de la justice. Pendant que les personnages du drame se laissent emporter par les tiraillements qui les entraînent, et égarer suivant la nature des passions qui les agitent, le chœur représente la sagesse, Il prononce sur ce que font les autres, c’est pourquoi il chante. Les autres parlent; le chœur chante. Comme il représente l’ordre, il se soumet aux lois de la mélodie, c’està-dire à la mesure. Le chœur chante, parce qu’il est calme. 4h Il chante, parce qu’il aime. Il chante, parce qu'il voit. Il chante, parce qu’il juge.

Tel est, sinon dans son application, du moins dans son intention et dans son essence, le rôle du chœur.

La strophe, parole du chœur, est la parole de la sagesse.

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En général, l’absurde est mouvant, capricieux, fantasque, inconstant, léger. Dans la tragédie grecque, l’absurde est grave, lent, compassé. La fatalité qui le conduit par la main lui donne une apparence austère.

Le désespoir est, avec la fatalité, dans le même rapport à peu près que la pratique avec la théorie. Le désespoir est la pratique de la fatalité. La fatalité tend vers le désespoir, parce que toute doctrine tend vers son application. Et comme la tragédie grecque donne à la fatalité une apparence austère, elle donne au désespoir les traits de la sérénité,

La fatalité conçue par Sophocle ressemble au devoir conçu par les stoiciens, et le désespoir du héros, accepté par Sophocle, ressemble à la fidélité du stoïcien consciencieux.

Homère et Sophocle sont peut-être les plus fidèles représentants de la doctrine implacable, Euripide admet quelques adoucissements: ce n’est plus la fatalité pure. La statue n’a plus ses anciennes lignes. Phèdre elle-même semble plutôt condamnée par une ennemie vivante, perfide et personnelle, que par la destinée qui voulut à la fois le crime et le châtiment d'Oreste, Vouloir absolument le crime et vouloir absolument le châtiment du crime, telle est la contradiction que la fatalité commet. Elle veut cela sans intérêt personnel; elle veut le mal, parce qu’elle est la fatalité. Dans Euripide, au contraire, elle a des passions. Phèdre est là pour l’attester.

Eschyle est trop large pour que son torrent coule dans le lit de Sophocle. I1 déborde. Eschyle ne représente pas la tragédie grecque; il prête l'oreille à des bruits plus lointains; on dirait qu’il entend la mer monter; c'est pourquoi Prométhée attend un libérateur. La fatalité est vaincue.

Sophocle est le vrai représentant de la tragédie.

Quant à Shakespeare, il est le représentant du drame, tel qu'il a été conçu dans le passé, Cet Anglais est au moins aussi vieux que ce Grec.

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Le drame, j'accepte le mot | qu'il soit ici très mal placé

Hamlet, qui est exactement l’Oreste scandinave, est mal- Ml | heureux par hasard, Il est malheureux Parce que les choses | | se présentent ainsi. I] est malheureux à la façon d’un joueur (EUR qui perdrait toujours, ce sont des coups de dés qui déter- LA RU minent son malheur. Les principaux critiques, qui se sont UE) | exercés à propos d'Hamiet, sont arrivés sur ce prince aux ne conclusions les plus contradictoires. Schlegel, Gœthe, ont tourné et retourné de mille façons le caractèr Pour y découvrir ce qu’ils cherchaient. Hamlet se prêtait à leurs laborieux caprices, parce que, n'ayant pas de forme, 1 Pi il prend sur lui celle qu’on lui donne.

{| On voit Oreste assez clairement, parce que son sort est

que cette loi n’existe pas. Qu'est-ce que le hasard, sinon l’absence des lois ?

Hamlet est en apport avec son caractère, ne sait ce qu’il fait. Par son caractère, é est offerte comme un

et les forces qui le tiraillent ont pour résultante la folie. Feinte d’abord en

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-je tout à l'heure, a pour pratique le désespoir. Voilà Oreste et Œdipe,

La doctrine du hasard & Pour pratique la folie, Voilà Hamlet et Ophélia.

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Shakespeare a pour la folie une certaine prédilection. | Même quand la folie n’est pas présente dans son drame, elle VE n'est pas loin de lui. Lorsque ses personnages ne l’atteignent k pas, du moins ils marchent vers elle, et s'ils s’arrêtent en Ux route, ce n’est pas leur faute. Ils tendent vers la folie. Même k.. quand le ciel bleu est sur leur tête, ce ciel bleu est un mensonge, une trahison, une perfidie: ce ciel bleu n’est qu’un É voile derrière lequel les nuages noirs abritent, pour la rendre vs plus affreuse, les préparatifs d’une aveugle et formidable colère. dr

Qui frappera cette colère? Personne n’en sait rien, et 1 peu importe à Shakespeare. Elle ira où elle pourra, comme le caprice du poète,

L’abime est devant vous, ici comme à Athènes : seulement Sophocle vous y faisait conduire à pas lents, par une statue de marbre. Shakespeare vous y précipite, parce qu’il lui plait d’entr'ouvrir la terre sous vos pas. Il vous écrase sans intention, comme un homme qui marche écrase les fourmis. Ceux qui sont sous ses pieds meurent: ceux qui sont entre ses pieds ne meurent pas. Il y a là la parodie d’une chose gigantesque, — Si la chose gigantesque y était, la justice serait cachée, sous les apparences du hasard, dans les mystères de la marche terrible du dramaturge. Mais comme la chose gigantesque n'y est pas, l'impuissance est cachée, sous les apparences du hasard, dans les fantaisies de cette marche cruelle. Le hasard est, chez Shakespeare, la révélation de l’impuissance. Cet homme n’est pas maître de lui, il n’est pas maître de son œuvre ; il veut faire un monde, mais il ne sait pas le gouverner. Le monde qu'il fait tombe sur lui et l'écrase. Il serait sublime que cela parüt être ainsi, si cela n'était qu’une apparence. Mais chez le poète anglais c’est une réalité. Le hasard ne cache rien derrière lui: il est le hasard, et rien autre chose.

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