‹ L'homme [microforme]Chapitre 51 sur 55 · Ce dénoûse moque de · texte numérisé non relu

Ce dénoûse moque de

vous, se moque de l'acteur, se moque du spectateur. Chacun s'en va chargé d’un butin de dégoût, Georges Dandin est une des hontes de l'humanité; Amphitryon est une autre des hontes de l’humanité, La dégradation de la créature inteliigente et libre est un spectacle qui réjouit, et les siècles se ; transmettent les uns aux autres cet hiritage d’ignominie. |

Or quel est le dénoûment vrai du drame, le dénoûment

légitime ? al La justice. & { La fatalité, le hasard, le néant et la honte ont fait leur #

temps.

La justice est la Catastrophe véritable, La justice est suivant la strophe, elle est suivant la parole que chante le chœur invisible, La justice est la force simple vers laquelle aspirent les complications du drame. La justice est sa loi. C’est elle qui doit dire les noms vrais des acteurs, non pas les noms qu’ils ont avant le drame, mais les noms qu’ils ont après le drame, — leurs noms conquis.

Il est temps de restituer à la lumière le dénoûment du drame, usurpé par les ténèbres. Il est temps de déclarer que le malheur n’est pas le dernier mot des choses, et de réprimer #4 cette révolte vieille et profonde, qui a pris le nom de la Ÿ Sagesse: la révolte de l’homme contre l'espérance! Il est temps de dire que le beau est vrai, et d'enlever au mensonge ce masque de réalité que lui ont donné les menteurs. Il est temps d’oser conduire à travers la vie, vers la vérité, ceux ME: « que le drame a conduits jusqu'ici à travers la mort, vers le | 1 mensonge. Il est temps de lutter contre l’immonde niaiserie | qui inspire aux hommes le goût des larmes vaines, et les sépare de la justice, au nom de la beauté, Car ces drames vieux et laids ont la prétention d’être beaux !

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Il y à des sentiments pour lesquels les hommes vivent et meurent, des sentiments qu'il prennent au sérieux. De ce nombre est par exemple le sentiment de la famille, sentiment respectable, mais très souvent Corrompu, et dont la corruption produit des monstres qui pullulent sous nos yeux.

Il y a d’autres sentiments qu’on a l'air de mépriser.

Or, voici ce que j'appelle mépriser un sentiment: c’est s’y abandonner, et ne pas le prendre au sérieux.

Parmi les sentiments méprisés je veux citer l’'Admiration.

Il y a des

l'ignorent, Ils

i sont absents d’elle, s de ceux-là que je veux parler.

Je veux parler de ceux qui admirent, et au! nanquent de respect à leur admiration,

Ceux-là ne sont Pas tout à fait insensibles au beau, mais leur sensibilité est un Outrage, parce qu’elle n’est pas sérieuse. Qu’on leur dise, qu’on leur lise, qu’on leur montre quelque chose de Sublime, ils seront émus: et très souvent même, leur émotion sera extérieure, bruyante, par- ‘ante, agitée. Elle fera étalage d'elle-même, suivant l'habitude des personnes et des choses qui ne sont Pas certaines de durer.

Mais le ‘:rdemain il n'y paraît plus. Les affaires ont passé par là, l'admiration n’a pas même laissé de ruine der.

rière elle, pour nous avertir de son passage. Elle n’a pas même laissé le néant pur, elle n'a pas laissé un oubli simple, A cle a laissé un genre d'oubli qui n'exclut pas le souvenir, M ct qui se traduit souvent par ces mots: «€ J'ai entendu cet artiste; il m'a fait plaisir, »

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L'homme qui la veille admirait dit le lendemain qu'on lui a fait plaisir, Est-ce donc que son admiration était mensongère ? Non, mais voici ce qui s’est passé,

Cet homme est convaincu que la vérité, la beauté, l'harmonie, sont des caprices auxquels un homme sérieux peut se prêter, quand il a fini ses affaires. Mais le réel pour lu, c'est le métier qu’il fait. ïl

Hier soir il a admiré, c’est qu’il n'avait rien à faire pour le moment; sa journée était finie. Il a bien voulu donner aux choses éternelles quelques instants perdus. “À

Mais ne lui proposez pas, le lendemain, d'introduire dans 1 sa vie les vérités qui, la veille, ont ébranlé et rajeuni son âme: il vous croirait fou. Il a pleuré peut-être en vous écoutant. N’allez pas croire cependant qu’il va déranger son train de vie. Il a pleuré, parce que cela était sans conséquence : cet homme méprise les larmes. Mais il ne dérange pas son we! train de vie, parce qu’il estime ses occupations, Cet homme-là {A va au spectacle; il veut bien que l'héroïne soit très malheu- | reuse, et même il jouit de ce malheur, pour plusieurs raisons ï très profondes, Mais si, le lendemain, il rencontrait dans ( la réalité l’infortune au Spectacle de laquelle il a consacré sa soirée de la veille, il ne la regarderait pas, parce qu’il n’est plus temps ni de rire, ni de pleurer : il est l'heure des affaires.

nmes vivent et sérieux, De ce nille, sentiment it la corruption yeux.

mépriser.

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l’Admiration.

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affaires ont le ruine der-

| Eh bien, ce contraste épouvantable, entre cet homme au Ë Spectacle et cet homme dans la vie, s'étend plus loin que an! vous ne pensez. {| £ ?

Toutes les fois que vous lui parlez de véri: et de beauté. toutes les fois que vous iui pariez de choses éternelles, il

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Toutes les fois que vous lui parlez de il se croit au Spectacle,

demain lui parler les rayons du sol

lheurs S applaudir:

ces personnages-là vivent ensemble sous le même toit, dans une paix relative.

il se passe un

qui remplit nos rues eux chrétie

S'il ne conv ême homme,

ue vous lui parlez de tacle, Car les choses et sont les décorations uit. Mais ne vous y éâtre, et si vous alliez ‘ité réclame ; Si, avec roposer de faire du rirait comme si vous agement des malheurs Ces malheurs-là, il vez que les malheurs

bien les applaudir:

1 nombre d'hommes, on différente, Dans ant, un artiste, un illeur, et chacun de rer les choses coneins de modération, le même toit, dans

la journée, Quelndant ce temps-là , c’est le père de l y a un chrétien nme multiple dont comme une vérité , il se passe un remplit nos rues st livré aux bêtes, Pas l'artiste qui iste et le chrétien uérre sans bruit, ane paix honteuse, ira que certaines

choses sont vraies. Quand l'artiste élèvera la voix, il dira que certaines choses sont belles, et ces deux sortes de choses seront en contradiction. Dans ce cœur dévasté, le chrétien brisera certaines idoles que l'artiste admire, et alors l'artiste, quand le chrétien aura disparu, l'artiste au moment où il régnera à son tour, recomposera l’idole brisée et l’adorera pendant quelque temps. Le chrétien condamnera l'artiste, comme ennemi de la vérité que l’homme professe, L'artiste méprisera le chrétien, comme ennemi de la beauté que l'homme admire, et la lutte de ces deux personnages sera d'autant plus longue, d’autant plus stérile, d’autant plus inutile, d'autant plus lourde, qu’il y aura entre eux deux, dans le même Cœur, un homme du monde. Cet homme du monde essayera de faire entre l'artiste et le monsieur chrétien une réconciliation. Il leur conseillera à tous deux des concessions réciproques. Il leur fera à chacun une part, I! s'établira juge entre eux, et sa juridiction empêchera l'affaire de s’éclaircir, tant qu’une puissance supérieure n’interviendra pas.

Au sujet d’un certain tableau qui représente saint Sébastien percé de flèches, un journal a publié ces lignes.

« Sans doute, le tableau de M. Ribot est tout à fait dépourvu de style, mais, le sujet donné, cette trivialité paraît moins choquante. Saint Sébastien, en art, n’a aucune prétention mystique. La peinture a toujours envisagé son Supplice sous un aspect purement pittoresque. Elle à fait de lui tour à tour son Martyr et son Apollon religieux. Tantôt, c’est un beau jeune homme élégamment attaché à un arbre et tendant aux flèches sa poitrine de Niobide, comme il s’offrirait aux traits de l'Amour, et tantôt un sujet d'amphithéâtre que le pinceau dissèque à la façon du scalpel. >

Ces paroles ont été écrites. Je ne les invente pas; je les transcris, Elles n’ont pas été écrites exprès pour me servir ici de citation. Elles ont été écrites sérieusement par un

homme qui envisage de cette façon le martyr de saint

Sébastien, qui ne s'étonne pas de l’envisager ainsi, et qui ne

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pense pas à l’envisager autrement. Imaginez-vous donc ce peintre religieux qui va traiter ce sujet-là, inspiré par l'esprit qui a dicté au journaliste la page que j'ai citée.

Le peintre est condamné à prendre son pinceau en se disant qu'après tout la peinture est habituée à considérer le supplice de saint Sébastien Sous un aspect purement pittoresque. Elle a toujours fait ainsi. Elle n’a donc qu’à continuer. Jamais elle ne s’est demandé ce que c'était, en réalité, que saint Sébastien et Son martyre; elle ne s’est jamais posé cette question avant de le représenter sur la toile. Ce n'est pas pour l'insulter qu’elle a ainsi traité saint Sébastien. Non; elle a fait cela comme un enfant qui prendrait des joujoux. Et on ne s’en étonne pas, et on constate le fait d’un air grave. On est habitué.

La peinture, en face de saint Sébastien, n’a pas eu un instant la pensée de voir quelle était la réalité qu’elle allait aborder. Pas le moins du monde; elle avait des couleurs à sa disposition. Que lui importe saint Sébastien ? Elle cherche des effets pittoresques.

Qu’Apollon soit un démon, et que saint Sébastien soit un Saint, ce détail ne la préoccupe pas. Elle a du bleu, du rouge, du jaune, au service de tous les deux. Et puis, d’ailleurs, en art, saint Sébastien n’est pas mystique.

En art! Il faut bien comprendre la profondeur de cette parole. Saint Sébastien, partout ailleurs, saint Sébastien dans la réalité, saint Sébastien dans l’histoire, saint Sébastien sur la terre, saint Sébastien au ciel, sera tout ce qu'on voudra. Cela ne regarde pas la peinture, vous comprenez ! Ce qu’il lui faut à elle, c’est un certain saint Sébastien, tel qu'il est en art. En art, comment est-il? On a eu la complaisance de vous le dire: il est pittoresque. Ne vous étonnez donc pas trop si le tableau est dépourvu de style. Le sujet donné rend cette trivialité moins choquante. Quoi de plus trivial, en effet, que le martyre de saint Sébastien? La peinture, en face d’un fait si vulgaire, et d’un personnage si pittoresque, oscille entre Apollon et un sujet d’amphitéâtre. Quand elle est en face d’une trivialité comme celle-là, quand elle est en face d’un Saint, il lui faut, pour se consoler, un démon ou un cadavre.

zinez-vous donc ce , inspiré par l'esprit i citée.

son pinceau en se ituée à considérer | aspect purement Elle n’a donc qu’à ce que c'était, en tyre; elle ne s’est représenter sur la à ainsi traité saint n enfant qui prenas, et on constate

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Quant au peintre qui a peint d’une manière si pittoresque ce démon ou ce cadavre, il a fait un tableau religieux,

parce que le catalogue du Musée porte le nom de saint Sébastien.

u’est le tableau en lui-même? Je li nore. Mais voilà F4

un pareil traitement,

Un des sentiments les plus fréquents chez les artistes, c'est le mépris de l'Art. Un des sentiments les plus fréquents chez les critiques, c’est le mépris de l'Art.

Ce que j'appelle mépriser l'Art, c’est lui permettre de mentir.

L'artiste méprise l'Art quand réaliser le vrai. Le critique pardonne d’avoir un idéal qui

Nous entendons tous les jou pliquée à telle ou telle erreur, mée en langage brillant :

«C'est de la poésie. »

Lorsque l’homme médiocre, parlant d’un mensonge, a prononcé ce mot: C’est de la Doésie

, il croit avoir disculpé le

menteur, Il a prononcé, au contraire, une accusation nou-

velle, car si le menteur ment poétiquement, il fait mentir

la parole dans sa forme la plus élevée, Poésie veut dire création.

il tend à autre chose qu’à méprise l’Art quand il lui n’est pas vrai,

rs cette absurde parole, apquand cette erreur est expri-

le vers trouve son harmonie

L'artiste doit vivre dans l’ ne doit approcher de lui qu n'est pas austère est la plus

austérité de l'ordre; l'admiration

‘avec respect, et l'admiration qui cruelle des insultes.

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Parmi les phénomènes les plus bizarres et les moins étudiés de la nature humaine, il faut compter le rire Le rire est inconnu dans sa cause, bizarre dans ses effets.

Ce n’est pas au point de vue physiologique, mais au point de vue littéraire, que je vais le regarder aujourd’hui.

Dans le temps où l’on divisait en genres les manifestations de la parole et de l’art, on avait inventé le genre comique. L'association de ces deux mots est assez bonne pour faire comprendre la nature des pédants. Mais, sans parler du genre comique, parlons du comique. Qu'est-ce que ce mot veut dire?

Il y a une manière d’avoir de l'esprit (je prends ce dernier mot dans son sens le plus bas), il y a une manière d’avoir de l'esprit qui consiste à rapprocher inopinément deux idées qui ne semblent pas s’appeler l’une l’autre. C'est une aptitude à découvrir les rapports apparents, extérieurs, superficiels des choses entre elles. C’est assez bien là ce qu’on appelle quelquefois l’esprit français, M. Scribe possédait cet esprit-là: ses vaudevilles en fournissent de nombreux exemples: les gamins de Paris ont quelquefois ce talent.

Mais est-ce là le comique? Pas le moins du monde. C’est le plaisant quelquefois, ce n’est jamais le comique.

La plaisanterie court en jouant sur le bord des choses: elle ies regarde extérieurement, et son coup d'œil oblique les

‘res et les moins ter le rire Le rire effets.

que, mais au point aujourd’hui.

les manifestations le genre comique.

bonne pour faire , Sans parler du st-ce que ce mot

prends ce dernier nanière d’avoir de nt deux idées qui ’est une aptitude ieurs, superficiels ce qu’on appelle dait cet esprit-là :

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du monde, C’est comique.

bord des choses:

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groupe d’une façon capricieuse et originale. On rit, et le but est atteint. Quand Gavroche, dans les Misérables, voit un chien très maigre dont les 08 percent le peau, il lui dit: Mon pauvre toutou, tu as donc avalé un tonneau? il fait une plaisanterie et ne demande pour réponse que le rire. Sa phrase peut bien être plaisante: le comique est à mille lieues de là,

Quand un homme veut se donner une importance qu’il n’a pas, quand il a des prétentions, quand il vise plus haut que Sa portée ne le lui permet, on se moque de lui, Est-il donc comique? Pas encore, ou du moins pas toujours. Est-il plaisant? Pas le moins du monde,

Il est seulement ridicule.

Le ridicule est l’effet immédiat de l’'amour-propre. De quelque côté que souffle le vent, les fleurs ne sont pas ridicules. Les animaux ne le sont jamais, à moins que l'homme ne fausse à dessein leur nature. C’est que les fleurs et les animaux ne font aucune réflexion

Spectateur. Ils cèdent au mouvement qui les emporte, sans se soucier de l'œil qui les regarde, Ils sont admirables parce qu’ils remplissent, sans s'occuper de nous, leurs fonctions.

il deviendrait roide et guindé,.

L'homme vise à l'effet; de là le ridicule. La passion, même la plus coupable, quand elle se jette sur sa proie sans souci d'être admirée, n’est pas ridicule, parce qu’elle agit d’une façon animale, Mais à l'instant où elle se complaît dans la pensée de Ja violence, — phénomène bizarre, mais très fréquent chez l’homme, — elle ajoute à son crime le ridicule, L'homme qui fait une bonne action, si par malheur il mêle à l'intention la plus louable une pensée d’amour-propre, n'échappe pas au ridicule, Quand vous sauveriez, dans un naufrage, tout l'équipage d’un navire au péril de votre vie, si, au lieu de vous livrer à la joie pure de l’acte accompli,

vous visiez à l'admiration d’un spectateur quelconque, le ridicule intervient. L’héroïsme ne suffit pas pour le chasser. La simplicité seule lui ferme la porte. Nul homme ne sera jamais simple et ridicule. Tout homme qui cessera d’être simple deviendra immédiatement ridicule, quoi qu’il fasse d’ailleurs et quoi qu’il dise; les larmes même deviennent ridicules, si elles ont l’air, en coulant, de penser qu’on les voit.

La beauté des créatures a pour condition l'abandon de l’'amour-propre. Cet abandon conviendrait essentiellement à l'Art, qui ne vit pas sans beauté, L'art qui songe aux applaudissements, abdique. Il regarde en bas, au lieu de regarder en haut. Il pose Sa couronne sur le front de la foule. Dans beaucoup de tableaux, les personnages semblent étrangers les uns aux autres et occupés du spectateur qui se promène dans la galerie. Ils ne pensent pas à ce qu’ils font, il pensent à nous, ils nous regardent: c’est pour nous qu’ils sont là, non pour l'acte qu’ils accomplissent. Ceci arrive surtout aux tableaux qui représentent des enfants, et en ce cas, il se produit un accident étrange et fâcheux: l’art rend les enfants ridicules.

L’amour-propre est le sentiment qu’éprouverait le néant, s’il se repliait sur lui-même, pour se complaire en lui, au lieu d’aspirer à l'être. Le ridicule découle de ce sentiment, qui est son essence elle-même.

Jusqu'ici nous nous promenons dans les domaines du rire sans rencontrer le comique. Qu’est-ce donc que le comique ?

La vie a bien des aspects. Le même fait peut être envisagé de mille manières. Plus le regard pénètre au fond, plus le sérieux éclate. Mais le regard de l’homme, pour se reposer, aime souvent à se promener au lieu de pénétrer, où du moins à montrer l'extérieur et non l’intérieur de l’objet aperçu.

Or la situation qui, vue au fond par son aspect intérieur, est pathétique, devient comique quand on la regarde du dehors, au point de vue de l'erreur humaine qui a produit un accident,

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LE COMIQUE 311 Le pathétique est l’endroit de la chose qui, montrée à l'envers, devient comique.

Voilà pourquoi Molière est si triste. Tous les tableaux qu’il présente sont lugubres. Mais il ne montre que l'envers de la situation. Quelquefois l’aspect comique d’un événement est plus déchirant que l’aspect pathétique du même événement : c'est que, dans le comiqué, le pathétique est sous-entendu, — et quelquefois les choses sous-entendues parlent plus haut que les choses dites. Molière est beaucoup plus triste que Racine assurément.

Racine semble chercher le pathétique. Molière semble le fuir, le trouver en le fuyant, et jeter sur lui un voile transparent qui s'appelle le comique.

Les passions humaines sont tristes, quand on les regarde dans leur cause, qui est l'erreur, et dans leur effet, qui est le malheur.

Elles sont comiques quand on les regarde sous un certain angle, quand on considère, par un côté accidentel, l'erreur qui les produit, et par son côté accidentel, la méprise qu’elles produisent.

Alceste s'étonne quelque part d’être plaisant, parce qu'il voit rire autour de lui. La Harpe croit qu’Alceste est, en effet, très plaisant, par cela même qu’il se croit bien sérieux. Alceste et La Harpe se trompent tous deux.

Alceste n’est pas plaisant le moins du monde. Personne n'est aussi loin que lui de la plaisanterie.

Mais il est par moment très comique. Il est comique, parce qu’il essaye de concilier en lui des passions contradictoires, et parce que ses souffrances, qui raisonnent, au lieu de pleurer, ne connaissent ni leur vraie nature ni leur vrai remède. S'il se bornait à gémir, Alceste ne serait pas comique. Il est comique, parce qu’il disserte.

Molière était doué, à un degré éminent, du sens comique. Mais il le déshonora. Il possédait le don de saisir les choses vaines dans leur vanité et de les montrer aux hommes bouffis de leur néant. Mais n’ayant dans l'intelligence aucune notion du vrai et dans l’âme aucune pureté, il n’indiqua jamais le remède du mal qu’il montrait, Ce mal ne lui apparaissait jamais dans sa profondeur et dans son horreur, mais seulement dans son vide. Ce vide lui-même était insuffisant: ce

n'était pas un abime, c'était un trou. Et pour combler ce trou, Molière ne propose rien! rien! rien! absolument rien! Ainsi son ironie, au lieu de porter sur l'abus, sur le mal, sur la corruption, semble porter sur la nature intrinsèque des choses, et si l’on voulait conclure de lui quelque chose, la conclusion serait qu’il est ridicule de vivre. Il semble se moquer non seulement de la vie, telle que la vivent les hommes qui se trompent, mais de la vie en elle-même. On dirait que l’écueil est partout, et que la route n'est nulle part.

Comme l'élévation d’esprit manque à Molière aussi complètement que la connaissance du vrai, il ne cherche pas la lumière plus qu’il ne la possède. Il promène dans les basfonds sa lanterne, qui jette une lueur fausse, et s'égare, avec ses personnages, dans les impasses sombres où il se promène avec eux. Aussi Molière, en se moquant des autres, se moque de lui-même continuellement. C’est lui qui est Alceste, c’est lui qui est Georges Dandin. Mais son ironie, juste sans miséricorde, frappe et ne redresse pas. On sent qu’elle sera stérile pour lui comme pour les autres. Elle ne contient pas la paix. Elle est vide de l’espérance. Il semble considérer la vie comme un jeu où tout le monde perd la partie. Si Molière avait raison, le comique serait l'essence des choses, de sorte que si l’on voulait considérer sérieusement son œuvre, et lui donner un sens philosophique, il faudrait dire que chez lui le comique est l'envers du blasphème.

Mais jamais il n’eut cette intention.

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Pour traiter un sujet, il faut le dominer. Si jamais il arrive un écrivain vraiment comique, cet homme possédera le rire, au lieu d’être possédé par lui. Il ne rira pas à propos de tout. Il saura la place du rire, et mettra toujours dans le voisinage quelques larmes rafraîchissantes. Cet homme saura que le comique devient horrible, s’il est isolé ; que nul ne doit | toucher une plaie humaine, s’il n’a rien pour la bander. Cet homme saura manier l'élément comique, au lieu d’être sa dupe: il faudra une grande tendresse et une grande pureté de cœur. Il faudra aussi une main très légère, pour ne pas blesser les malades. Il faudra un esprit élevé, pour circonscrire le comique dans les régions qui sont à lui. Ii faudra une grande puissance pour féconder cette terre stérile,

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Considérée dans sa cause et d’une façon abstraite, la passion est comique, parce qu’elle est au fond un qui-proquo, un malentendu. La conversation de deux hommes qui causeraient dans la nuit sans se reconnaitre, ne sachant pas à qui ils ont affaire, se prenant pour d’autres, et se donnant des noms qui ne leur appartiennent pas, cette conversation pourrait être très comique. Or cette supposition se vérifie dans le langage des passions humaines. L'homme passionné se trompe sur le nom, sur la nature, sur la qualité, sur la valeur de la personne ou de la chose qui est l’objet de sa passion.

Il parle dans la nuit et apostrophe, par des noms qui ne leur conviennent pas, les objets inanimés contre lesquels il se heurte: de là, un malentendu qui peut donner lieu aux combinaisons les plus étranges. L'amour, dans le sens où il est une passion, est fécond en effets de ce genre. Comme il tend par sa nature à adorer une créature humaine, il sent la nécessité de soustraire cette personne à la nature humaine, et fait, pour la diviniser, des efforts qui sont comiques, parce qu’ils ont à la fois le caractère de l'enthousiasme et le caractère de l'impuissance.

Maïs poursuivons notre hypothèse. Supposons que nos deux interlocutéurs qui s’adorent ou se querellent dans la nuit, prennent au sérieux leur erreur, la prolongent, et l’adoptent pour point de départ de leur vie. Il en résultera des catastrophes, parce qu’ils auront pensé, senti, agi, vécu, en vertu de choses qui n’existent pas. Les rapports vrais détruisant à chaque instant les rapports imaginaires sur lesquels ils ont bâti leur édifice, il en résultera un écroulement, et très souvent les hommes seront ensevelis sous les décombres de leur monument renversé.

Alors leur malheur devient une réalité sérieuse. L'effet du malentendu en fait oublier la cause et la nature. Le pathétique succède au comique.

Ainsi, dans les passions, quand la réalité se venge, quand l'argent avoue à l’avare son insuffisance pour donner le bonheur, quand les choses reprennent leur vrai nom, quand la vérité présente ou absente abat de près ou de loin ce qui a été construit sans elle, tout tombe, tout se heurte, tout se précipite comme au dernier moment d’un cauchemar. L'effet de la passion en fait oublier la cause et la nature. Le pathétique

se

succède au comique. Car le comique n’est jamais le dernier mot des choses,

En pénétrant plus avant, on aperçoit qu'elle est cette méprise qui produit le comique. La passion est une erreur de nom qui amène une altération de substance, La passion est une idolâtre qui voudrait Communiquer à une créature le nom trois fois saint, le nom incommunicab!e,

À cette hauteur, le tragique et le comique disparaissent devant une œuvre qui n’a pas encore été faite. Cette œuvre pourrait s'appeler Le drame, si l’on écarte absolument de ce nom toutes les idées et toutes les œuvres qu’on a rattachées à lui jusqu’à ce jour. Les passions sont pathètiques accidentellement: elles sont comiques naturellement.

La tragédie ne les étudie pas: elle les admire. La tragédie, dupe des passions, s'arrête au pathétique. Elle constate leurs effets en ignorant leur cause. Elle déclame avec enthousiasme sur les malheurs que les pastions produisent, et célèbre en même temps la beauté des Passions qui produisent ces malheurs. La tragédie ressemble à un hymne de gloire que l’homme malheureux chanterait au malheur, On dirait l’adoration de la catastrophe. La tragédie ressemble au culte de la mort considérée comme déesse,

La comédie s’aperçoit que la nature des passions est comique, mais elle s’arrête au moment où il faudrait prendre son essor.

Le drame Comprendrait que les passions et les erreurs, au lieu d’être les moyens et les sujets du drame, comme on l’a toujours pensé, en sont les obstacles, les ségations, les contradictions. Le drame comprendrait que l’action seule est dramatique, et que le mal ne peut entrer dans l’art que comme il entre dans la vie, à titre de contradiction. Il comprendrait que cet obstacle, au lieu d’être glorifié comme l’âme du drame, doit être vaincu comme son ennemi, et que l’art a, comme la vie, pour principe et pour fin, pour Alpha et pour Oméga, l'acte pur.

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L'Art est une ascension. Sa loi est de monter. Poussé par sa nature vers le type éternel des choses, il tend du côté de l'idéal. Son œil pénètre dans les choses pour scruter ce qu'il y a d’essentiel en elles. Il cherche par où elles tiennent à la vérité, et c’est par là qu’il les regarde.

L'art est le souvenir de la présence universelle de Dieu.

C’est pour cela qu’il cherche les déserts. Il aime la solitude j il se détourne instinctivement, quand il aperçoit la multitude. Toutes les erreurs antiques viennent rendre hommage à cette vérité. Qu'est-ce que cet effort ridicule pour découvrir des nymphes dans les bois et des naïades dans les ruisseaux, sinon le souvenir égaré et la notion corrompue du Dieu présent partout? Et pourquoi l’art païen s’adressait-il à ces fantômes, sinon parce qu’ils tenaient pour lui la place vide du Dieu cherché? Le souvenir de la Divinité, qui est la loi de l’art, explique la dégradation intellectuelle qui a poussé, chez les modernes, beaucoup d'artistes à tout emprunter aux paiens, jusqu'aux formes des corps et des habits, jusqu’au nom des personnages. Ne voulant pas du vrai Dieu, et ne pouvant pas l'oublier, l’art, entre leurs mains, a imité ceux qui avaient autrefois corrompu la notion de la divinité. Ne voulant pas parler de Jésus-Christ, ils s’obstinaient à parler de Jupiter.

La même vérité explique une autre erreur: je veux parler ici de la tendance vers l'idéal faux. L'Art, parce qu’il était

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