‹ L'homme, précédé d'une introdChapitre 38 sur 68 · LA GOUTTE D'EAU · texte numérisé non relu

LA GOUTTE D'EAU

Il semble que l'esprit du dix-neuvième siëde soit tiraillé par deux tendances directement opposées.

D'un côté, il adore la matière; de l'autre, il la fuit.

Si nous regardons l'Art, nous serons frappés des efforts qu'il fait, tantôt pour se perdre dans les nuages, tantôt pour se perdre dans la boue.

Si nous regardons la vie, nous verrons aussi que tantôt elle se précipite dans la matière, avide et cupide,

pour la dévorer et essayer de se satisfaire ; tantôt elle essaye de la dédaigner, puis retombe un instant après sur el'e pour se punir, en la divinisant, de l'avoir méprisée.

L'Art, au dix-neuvième siècle, a reproché à l'Art des siècles précédents de n'avoir pas embrassé la matière ; il lui a reproché son mépris pour la nature, son mépris pour les choses visibles, extérieures, ordinaires et sensibles. Il lui a reproché d'avoir sautillé entre ciel et terre sur un fil d'archal sans réalité. Il a eu parfaitement raison dans son reproche, et parfaitement tort dans le type nouveau qu'il est venu proposer à son tour.

Il a eu parfaitement raison quand il a refusé d'imiter ; il a eu parfaitement tort quand il a voulu devenir un modèle et se faire imiter à son tour.

Au lieu d- employer la matière, il Ta courtisée; au lieu de la dompter, il s'est fait dompter par elle. Tandis que l'homme pouvait devenir dompteur d'animaux» l'animal est devenu dompteur d*hommes. La peinture a suivi la poésie dans la voie de la matière montrée, et a produit des monstres dont elle est fière; car on est toujours fier quand on a fait un monstre. Mais pendant que la littérature se ruait, comme une louve affamée, sur la chair humaine, elle protestait contre elle dans une autre partie d'elle-même et devenait vaporeuse avec passion. Elle devenait vaporeuse avec transport, et cette évaporation avait pour elle la saveur d'une justice qu'on rend à sa nature intime, ou du moins qu'on croit lui rendre; elle s'évaporait comme quelqu'un qui se venge.

Il y a deux noms souvent rapprochés dans la pensée

liM L'HOMME.

rt datns la critique ponteroporaines : Victor Hugo et IièiBartind. A force de les nommer l'un après l'autre, OB: a fini par croire presque qu'ils se ressemblaient. Or, ces deux hommes représentent exactement deux tendances contraires. Pendant que M. Victor Hugo réclamait pour la matière et soutenait les droits du laid qfoi'ù confondait avec le réel, prenant ainsi le fait pour 1« dfcât, H. de Lamartine se réfugiait dans une sentimeiUalité singulièrement éloignée des réalités terrestres que réclamait à grands cris son interlocuteur. — Je les appelle de ce nom ; car ils faisaient à eux deux, dans le monde littéraire^ une espèce de dialogue sans demande ni réponse !

M. de Lamartine transportait la poésie beaucoup plus loin de la ville, des salons, des rues, des palais et des booges qu'on ne l'avait jamais transportée.

hm même moment, rÂllemagne voyait la poésie et la pbilMophie s'évanouir dans le même rêve. Néanmoins les plus vaporeux de ses poètes et de ses philosophes ne n^ligeaient pas la bouteille de bière. La bière et le fàDtAme, Schubert et le cabaret représentent assez Heo en Allemagne les deux tendances que je constate. En Allemagne, le conte fantast'que fréquente beaucoup le cabaret, et cela éclaire aur la nature du dix-neuvième

Autrefois, un héros lui-même, quoique simple mortel, feit de chair et d'os, ne semblait pas capable de nMmgear. Un personnage tragique qui aurait parlé de se mettre, à table, eût scandalisé toutes les Universités, toutes les Académies, et se fût rendu indigne pojr toujours du cothurne et de la toge. Il fallait faire bonne figure jusqu'au dernier moment, et le trépas^ car ce

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n'étiit pas la mort, le trépas ne devait rien coûter à la pureté de la diction. Il était permis de recevoir un coup de poignard et même de le donner; mais il était interdit de boire ou de manger. Il était permis de ne pas dormir, mais il eût été interdit de dormir. Il était permis de dire :

Les ombres par trois fois ont obscurci les deux Depuis que le sommeil n'est entré dans vos yeux ;

maïs il eût été défendu de faire la remarque contraire et de féliciter riiéroïne sur la bonne nuit qu'elle aurait passée. C'eût été un manque dç respect pour la dignité de sa position. Tantôt la trahison, tantôt l'amour, tan** tôt mille autres obstacles, tous plus nobles les uns que les autres, enlevaient au héros le sommeil et l'appétit.

Et cependant, qu'est-ce qu'un héros près d'un fan* tome? Le fantôme moderne semblerait avoir droit, beaucoup plus que le héros antique, à l'abrogation des lois naturelles. Cependant il les accepte, au moins en apparence : il boit, il mange, il dort, il fume, il demande si la bière est bonne, il cause avec l'aubergiste comme un camarade, et on finit par s'apercevoir qu'il est fantôme ; tandis que l'ancienne victime du cothur* ne n'avait d'autre grade que le grade de héros.

L'Allemagne nous avertit par là très-implicitement de sa double tendance; la matière grossière et la matière absente se rencontrent dans ses contes et dans ses mélodies, et ne s'étonnent pas de se rencontrer.

En France, l'élégie, quand elle a pris le nom de méditation, que M. de Lamartine lui a donné, s'est envolée très-loin des affaires humaines. Elle est allée sur le bord

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des lacs, et elle s'est mise à chanter. Un pea plus tard, la miàilaxion^ en devenant harmonie^ a fait une démarche nouvelle pour s'éloigner de la terre. Au même moment le roman et le drame s'accrochaient aux réalités les plus matérielles, comme si les différentes formes de l'art voulaient se venger les unes sur les autres.

Dans le même drame les deux tendances se rencontrent quelquefois. Le même personnage peut les provoquer toutes les deux. On admire de temps en temps la pureté de la courtisane ; il est question de sa virginité. Au XVII* siècle on aurait parlé de sa flamme, sans préciser quoi que ce soi(. Les mesures du temps même indiquent chez le personnage moderne une certaine tendance vers ce qui est réel, il suppute les années. Le héros antique ne connaissait pas le calendrier. Quand il cherchait quelqu'un, c'était toujours depuis plus de six tnois.

Et encore ce n'était pas quelqu'un qu'il cherchait, c'était un confident. Or, le confident était une espèce de fantôme domestique, en qui le héros contemplait avec complaisance son image diminuée.

Non-seulement le confident n*avait pas de nature matérielle, mais il n'avait pas de nature morale. Il n'avait pas de caractère à lui ; il n'était qu'un instrument fabriqué poar donner la réplique et fournir au héros une inépuisable occasion de récits et de tirades.

Si le fantôme allemand avait un compagnon de voyage, ce compagnon mangerait comme quatre, et nous connaîtrions le menu de ses repas.

On dirait que l'art moderne a le fantôme pour idéal et le cabaret pour tentation. L'art ancien semblait n'avoir ni idéal, ni tentation.

Le héros semblait nattre, vivre et mourir dans le vestibule du palais, comme une plante dans sa terre natale. Et ce vestibule, aussi favorable aux conspirateurs qu'au tyran , où retentissaient alternativement les déclamations de l'un et les déclamations des^ autres ; ce vestibule impartial ne semblait situé nulle part C'était là qu'on déclamait, en attendant le coup de poignard ; mais ce n'était pas un lieu quelconque.

Ce sont les tragédies de Voltaire qui représentent dans sa plénitude le vrai héros de théâtre. Grébillon et Gampistron ont eu de la peine à dépasser ce mattre.

Le XVIII* siècle est le lieu où Ton peut le mieux saisir Part ancien, parce que, dans ce siècle, la chose montre à nu ses ravages; elle se décompose et laisse voir tous ses ressorts; déplus, Tinfériorité des honunes montre la machine comme elle est. On n'a plus le talent qu'il faut pour déguiser, et, à ce point de vue, les hommes du xviii* siècle sont des modèles de franchise. Ils sont francs, parce qu'ils déshabillent les idées qu'ils manient. Ils sont francs, parce qu'ils n'ont pas la force d'imposer un masque à leurs personnages. Voltaire et Florian sont francs, parce qu'ils n'ont pas le génie de déguiser leur système littéraire.

Gonzalve de Cor doue et Zaïre sont des œuvres pleines de sincérité ; car elles semblent défendre aux lecteurs ruiusion. Elles semblent dire : nous nous donnons pour ce que nous sommes ; trouvez cela beau, si vous pouvez.

Elles sont franches, à la façon de Rousseau dans ses Confessions.

Le xviii* siècle étale ses turpitudes, mais ses turpi tudes ne le dispensent pas de la vanité. C'est en leur

16S i;H0MM£.

iiom qu'il réclame l'admiration ; il à en même texLps le mérite de la rendre impossible et la honte de la mendier.

Si les deaz tendances du xiz* siècle, altéré d'idéal et de réalité grossière, sont visibles dans l'art, elles sont Méconnaissables aussi dans la vie. L'homme actuel se précipite sur la jouissance, mais il parle à chaque instant de grandeur, de dévouement, de synthèse, d'uni-téj de transcendance, de lumière, de charité, et<*.^ etc.«..

Ces mots ne sont pas seulement des mots. : sans doute, ils sont habituellement désillusions; mais ces illusions révèlent des tendances, des aspirations égarées, des besoins d'Ames, qui se trompent, mais qui existent.

Le jeune homme qui fait fausse route au xix' siècle pense vaguement à adorer quelque chose ou quelqu'un. L'homme du xviii* siècle ne songeait qu'à s'amuser. Il était bas avec sincérité. 11 n'avait pas même l'excuse de vouloir admirer I Son abaissement n'était pas un élan brisé, c'était un abaissement pur et simple. Dans la matière, le xviii* siècle a cherché simplement le plaisir.

Le XIX* siècle, en se précipitant sur la matière, éprouve un certain besoin d'infini qu'il cherche à tromper. C'est une rage impure ; mais elle permet de voir autre chose derrière elle. Souvent les actes qui semblent appartenir le plus exclusivement à la tendance inférieure, révèlent en réalité, dans le xix» siècle, les deux tendances.

Si le xviii* avait la hideuse franchise dont je parlais tout à l'heure, le xix« siècle est trompeur ; tantôt il se vante, tantôt il se calomnie ; il promène son inquié-

tamÊmâÊM

tude de l'orgueil au désespoir; il n'est dans le wai que quand il avoue ses infirmités incommensurables.

Si l'art et la vie se promènent et s'égarait des hauteurs sans réalité aux réalités sans hautevr^ <Qa dirait*on pas qu'au xix"" siècle la science s'est cluuigèe de symboliser la vérité que cherchent maladroitement la vie et l'Art î

Traîner une masse de matière au moyen de Tiinpon* dérable.

La vapeur, emportant le fer à travers les mcmtagQes déchirées, voilà, dans l'ordre de la locomotion, iQïffsKh blême résolu.

La matière est en jeu, la grosse matière: die est emportée par une goutte d'eau qui s*évaporeiet qui triomphe.

La vapeur tratne derrière son char de triompke toist ce qu'il y a de plus gros et de plus lourd, tous lesipeids, tous les fardeaux, les métaux, les provisions^ enfin l'homme, en qui se résume le monde, et qui voyag^e tratné par la vapeur fidèle, docile, soumise, conciuieeet victorieuse.

Car la victoire de la matière c'est d'être somnise à l'esprit. La gloire du cheval c'est d'être soumis au .cavalier. La gloire de la matière c'est d!être conquise* Xa gloire de la vapeur est d'obéir. L'obéissance ast istm mouvement, on dirait presque son instinct 0'«ât tpar obéissance qu'elle s'envole, c'est par obéissance qafeUe entraine, c'est par obéissance qu'elle triomphe*

Le mouvement est sa vertu, sa vie, sa loi,safoi:ce,sa gloire; il est le signe du mandat qu'elle a reçu. La Juapeur est une magnifique image de l'impossible itidUié.

Imaginez le rire du xYin* siècle, si on lui avait parlé d'un chemin de fer. Imaginez la coalition des hommes raisonnables, leurs plaisanteries, et la satisfaction qu'ils auraient eue à se moquer! Imaginez la tranquillité de leur ironie, la bonne foi pleine et entière avec laquelle ils auraient raillé les fous, les fous qui auraient dit : cela sera.

Et les montagnes! aurait demandé le philosophe du xviu" avec le plaisir insolent de l'objection qui se complaît en elle-même.

On les percera, aurait répondu le fou. J'entends d'ici l'éclat de rire, le rire fou du philosophe.

Vous direz peut-être à la goutte d'eau que ce n'est pas elle qui transporte les montagnes ; elle passe, il est vrai, à travers leurs flancs déchirés, mais ce sont les hommes, armés de leurs instruments, qui lui ont frayé sa route à la sueur de leur front. La goutte d'eau vous répondra que cette circonstance agrandit son triomphe, au lieu de le diminuer. Sa route est faite d'avance : elle va venir et déjà les montagnes ont disparu. L'homme dit à la terre : voici la vapeur. Retiretoi vite, elle est pressée.

L'homme est un hérault d'armes qui annonce au globe terrestre que la souveraine va paraître.

L'homme qui nie est toujours content de lui. Le doute est le paradis de l'orgueil. Celui qui fait une objection s'admire toujours. C'est que l'objection est la moelle des os de l'homme. Celui qui affirme, qui annonce, qui proclame, celui qui aurait dit : la vapeur traînera feu et l'homme à travers Ja terre percée, celui-là sort de lui-même^ cet homme se livre au transport. L'homme raisonnable, au contraire, rentre en lui-môme;

il fait appel à son propre fonds ; il invoque ce qu'il sait déjà; il limita l'avenir à lui-môme ; ;il a tout l'avantage de la situation jusqu'au jour où la vapeur, traînant l'homme et déchirant le globe, lui montoe de quoi il s'est moqué, et le rieur tombe dans un ridicule énorme I Et les masses énormes de matière, déchirées, soulevées, emportées, vaincues, disent à la force légère, active, motrice, ardente qui va passer :

Voici que nous vous apportons, par notre fuite, le magùifique témoignage de notre faiblesse.

Le télégraphe électrique est le symbole de la Puissance, car il porte la foudre, et comme il la porte légèrement 1 comme elle pèse peu ! comme elle est docile! L'électricité ressemble à un effort de la matière pour devenir esprit. On dirait l'élan de la matière qui veut franchir ses frontières et sortir de chez elle. On dirait que la matière, par l'électricité, essaye d'avoir une extase. Or, cette chose, que le télégraphe transporte, cette chose est puissante sur les blocs et les masses de terre. Cette chose change la face matéi ielle du globe. Le télégraphe porte sur ses fils les destinées des choses les plus lourdes. Elles sont suspendues à lui et attendent ses ordres pour marcher. Le télégraphe électrique est, comme la vapeur, une des paroles de la science, qui dit au xw siècle quelle doit étrç son œuvre. Le télégraphe électrique, comme la vapeur, lui montre ses tendances dans l'union de la force et de la légèreté, dans la puissance donnée à l'invisible et dans l'obéissance du visible.

Un caractère commun à ces deux découvertes, c'est la conquête de la rapidité, et la rapidité est encore un

des désirs de notre époque. Autrefois on allait lentement, et cette lenteur n'attristait personne. Depuis cinquante ans, l'humanité presse le pas. Elle presse le pas comme un voyageur en retard qui voit l'ombre s'allonger, car le soir arrive, et il est bien loin de chez lui. Elle presse le pas comme un voyageur surpris par la nuit tombante et forcé par elle au recueillement, car il est loin de la patrie.

N'avez-vous jamais éprouvé en voyage cette méditation profonde qui survient et s'impose, quand l'homme se sent seul, loin du foyer domestique, en pays inconnu, dans la campagne, à Theure où le soleil se couche ? Le voyageur presse le pas : le paysan qu'il rencontre sur sa route doit croire cet homme agité ou égaré. Il dit : en voilà un qui n'est pas du pays. En effet, le voyageur est égaré peut-être, agité peut-être ; mais, au fond de son agitation, il y a une chose que le paysan ne voit pas et ne peut pas voir, c'est le recueillement. Le voyageur pense à sa patrie, et le soleil va se coucher. Les ombres des arbres s'allongent sur la route : un certain apaisement annonce l'approche dusodimeil, Les hommes rentrent chez eux. Il y a déjà longtemps que les bœufs se sont instinctivement rapprochés de retable, comme s'ils attendaient l'heure qui va leur en montrer la route et leur en ouvrir les portes. Le voyageur, sans donner à tout ce spectacle, que la campagne lui offre, une attention précise, est reporté par lui vers le souvenir de la maison où il a dormi enfant. Les oiseaux font la prière du soir et éveillent en lui quelque

souvenir. Dans le lointain une cloche sonne I c'est / peut-être \ Angélus: en tout cas c'est un appel. Quev/ font maintenant ceux qu'il a autrefois connus? Où sontils? Que prépare, dans son silence, la journée du lendemain ? Que verront ces astres graves qui s'allument les uns après les autres, comme si le ciel ouvrait ses yeux pour regarder la terre ?

Le voyageur pressé, égaré, qui sent les approches du soir, c'est Thumanité du xix' siècle.

La vapeur et le télégraphe électrique sont les instincts de rapidité qui s'éveillent au fond de lui. La rapidité est un mystère. Quand tous les désirs de l'homme seraient accomplis, s'ils étaient accomplis lentement, je crois que la joie manquerait. Si quelque chose touvait donner une idée de la joie, ce serait peut-être la rapidité.

La vie de l'homme est un étourdissement perpétuel. Mais le voyageur, qui sent la distance et qui veut la franchir dans la soirée, est forcé à un certain sérieux. Il se recueille, et le recueillement appelle à lui le sou^ venir.

Le souvenir ! Quoi de plus commun et quoi de plus rare? Le souvenir, dans sa forme ordinaire, la plus légère, la plus accidentelle, est la monnaie courante de la vie. Mais le souvenir profond, efGcace, celui qui fait sortir le passé de l'absence et le fait comparaître devant l'homme, pour rendre ses comptes et raconter ce qu'il a fait, ce souvenir est rare, car il faut, pour l'appeler, le loisir du recueillement, et la solitude, à laquelle on ne songe pas, la solitude intérieure.

Le voyageur, perdu dans un bois de pins, et qui voit à travers les troncs d'arbres les dernières lueurs du

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soleil couchant colorer à l'horizon les derniers naages, se souvient profondément. Il se souvient des soirées les plus paisibles de sa maison ; il se souvient du feu qui pétillait dans la cheminée ; il se souvient des rires qu'on entendait peut-être dans la chambre ; il se souvient aussi, il se souvient surtout des larmes.

L'humanité, que je représente sous les traits de ce voyageur, a aussi inventé, dans son égarement du soir, c'est-à-dire au xix' siècle, le symbole du souvenir ; elle a inventé ce qui eût paru impossible; elle a inventé un miroir qui se souvient. Elle a inventé la photographie 1

La photographie révèle la durée virtuelle de l'acte humain^ qui semble fugitif et qui est éternel, à moins que quelque chose de supérieur à lui ne survienne pour l'effacer. Quand je ne vous aurais vu qu'une fois, votre forme sensible, votre beauté ou votre laideur, image révélatrice de votre nature, vit en moi, telle qu'elle s'est manifestée dans un point donné du temps et de l'espace. Le souvenir soustrait cette image accidentelle à Tempire du temps et de la mort pour lui donner la vie et la permanence. Ainsi fait la photographie. Elle est impitoyable comme la mémoire. Elle arrache la plus fugitive des attitudes, la plus imperceptible des choses visibles à la foule des distractions qui allaient l'ensevelir pour toujours dans l'oubli, et elle, dit au bout d'une année révolue : C'est ainsi que vous étiez l'an dernier, à pareil jour.

En général, le souvenir est juste. Le présent provoque chez l'homme la passion qui dénature les choses et trouble les jugements. Mais le souvenir rend justice. Le présent grossit ou diminue : il agite presque tou-

jours. Le souvenir rend aux choses leurs proportions perdues. Il est le dépositaire fidèle des secrets qui lui sont confiés. Il les rend même plus purs qu'il ne les a reçus. Il les dégage des détails extérieurs qui les altéraient, en les touchant. Il isole l'objet et le montre en lui-même, au lieu de le montrer dans l'embarras et le tumulte des circonstances que le présent accumulait autour de lui.

La photographie, comme le souvenir, est juste. Elle est impartiale, intègre comme la lumière. La peinture peut flatter : c'est l'homme qui agit en psnsant à l'homme, et quand l'homme pense à l'homme, qui sait de quoi il est capable ? La photographie ne flatte pas. Elle dit ce qui est, avec douceur et avec sévérité, sans colère et sans complaisance. La douceur et la sévérité, ne sont-ce pas les caractères du soir? Le voyageur, que je suivais dans sa marche rapide et recueillie, se souvient, parce que le jour baisse : son souvenir estdoux, parce qu'il est lointain ; son souvenir est sévère, parce que les raisons de flatter sont absentes. Et la soirée qui jette autour de lui les ombres longues et mélancoliques, la soirée, dans sa clémence sérieuse, est douce et sévère comme le souvenir. On dirait, dans un beau soir d'été, que la journée va rendre ses comptes, mais que le juge sera clément.

Je ne m'étonne pas que l'humanité ait inventé, vers le soir, la photographie.

Le détail des opérations que la photographie exige ressemblerait peut-être beaucoup à celles que fait la conscience. Le nettoyage de la plaque, qui doit être parfait pour que l'opération soit possible, ressemble à la préparation intérieure sans laquelle le souvenir et la

conscience n'ont pas leur pureté et leur profondeur. Le moindre objet qui s*interpose entre le verre et la. lumière arrête l'image et Tempêche de se former.

Quand la plaque est bien préparée, l'image se dépose sur elle, pendant qu'elle est exposée au grand jour, en face de l'objet qu'elle doit reproduire.

Mais voici quelque chose de très-frappant. Cette image ne s'aperçoit pas. Elle est là, mais elle est invisible.

Pour qu'elle devienne visible, l'opérateur appelle à son secours l'obscurité. C'est dans l'obscurité, dans le cabinet noir qu'il emporte précipitamment sa plaque, au moment où elle vient de recevoir, par la vertu de la lumière, l'impression de l'objet. C'est dans l'obscurité qu'il verse l'acide. Alors, lentement, à la lueur d'une bougie, il voit apparaître l'image.

Ce portrait, déposé par un objet présent sur une plaque qui garde l'image sans la montrer encore, ne ressemble-t-il pas merveilleusement aux impressions sourdes que l'Ame a reçues sans les montrer clairement ni aux autres ni à elle-même? Cette lumière, à laquelle elle était exposée, c'était l'impression du présent.

Elle emporte l'image dans l'obscurité : c'est là que le souvenir, semblable à un acide, c'est là que le souvenir ou la conscience, agissant sous le voile du recueillement, dans la nuit et la solitude, font apparaître l'image autrefois déposée.

Résumons ce qui précède.

Le dix-neuvième siècle a deux tendances, l'une vers

rimpalpableyrimpondérable^dans ses manifestations les plus extrêmes, l'autre vers le sensible, le tangible, le palpable, dans ses manifestations les plus grossières. Il demande à la chose impondérable de commander, à la chose grossière d*obéir.

Dans Tart et dans la vie il a abusé de ces deux'tendances : il les a livrées à la corruption, qui les a dénaturées sans les faire disparaître, qui les a altérées sans les supprimer, de sorte qu'on peut entrevoir encore, parmi les ravages du péché, les splendeurs possibles du type.

Dans la science, le dix-neuvième siècle s* est montré beaucoup plus fidèle, et il a révélé ses instincts en les redressant. La vapeur lui dit ce qu'il demande, et il obéit plus loyalement à son désir quand il ^st aux prises avec la goutte d'eau, avec le fer, avec la terre, que quand il est aux prises avec la plume, le pinceau ou le ciseau.

La science possède enfin une propriété particulière que ne possèdent ni l'art, ni la vie. La science, la science physique, celle qui invente et qui exécute, bien qu'elle puisse se tromper et se trompe souvent dans ses conjectures, dans ses suppositions, dans ses démonstrations, dans les conséquences qu'elle tire des principes posés, dans ses raisonnements et dans ses recherches, la science physique possède, à ses côtés, dans ses résultats matériels, prochains, visibles, une pierre de touche qui manque à l'art : cette pierre de touche c'est le fait.

Si les savants se trompaient dans la confection d'une locomotive, d'un télégraphe électrique, d'un appareil photographique, comme les artistes peuvent se tromper

dans l'art et les hommes dans la vie^ la locomotiyé, le télégraphe électrique, l'appareil photographique refuseraient de fonctionner, et, par leur refus, avertiraient le savant de son erreur. Au contraire, Tart et souvent la vie ont cela de terrible, qu'ils obéissent mal à propos. Us obéissent injustement : ils obéissent à qui les déshonore ; ils obéissent, et leur obéissance est terrible, car elle conduit l'artiste et l'homme dans Tabime où il va, les yeux bandés. Ni la plume, ni le pinceau ne refusent leur service à l'homme qui abuse d'eux, pour les faire mentir. Us obéissent avec une patience cruelle ; leur obéissance est redoutable, car elle aveugle l'homme qui, se voyant obéi, croit pouvoir commander. La science, au contraire,^a l'indulgence de prévenir. Si les lois sont violées dans la construction d*une machine, la machine avertit à l'instant même, et il faut bien l'écouter, car son avertissement est un refus formel d'agir.

Les machines sont donc bien faites, par cela seul qu'elles fonctionnent. Hais, par malheur, leur fonctionnement n'aboutit qu'à un simulacre d'unité, à une unité matérielle, extérieure, qui ne touche pas le fond des choses.

La vapeur rapproche les nations ; mais, dans l'intérieur de ces nations rapprochées, les individus sont divisés par une division beaucoup plus profonde que toutes celles qui portent des noms, c'est la division intime.

On habite la même terre et cette terre tend à devenir un même pavillon ; on porte le même costume, on parle la même langue, on fréquente les mêmes lieux, et la division intérieure est d'autant plus immense qu'elle

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est plus dissimulée par le rapprochement des choses extérieures. Plus les hommes sont voisins les uns des autres, plus Tabîme qui les sépare se creuse intérieurement. Plus l'espace visible se ramasse et se contracte par la vapeur et le télescope, plus les âmes inventent, pour se fuir, des distances inconnues.

Les âmes auraient besoin d'entendre les grandes leçons de la vapeur, de la lumière et de l'électricité.

C'est par obéissance que la foudre a conquis la gloire de transporter la parole à travers toute distance. C'est par obéissance que la lumière a conquis la gloire de réproduire la figure humaine^ d'imposer la durée au miroir et de faire des portraits que la justice approuve toujours, des portraits sans mensonge.

C'est par obéissance que la goutte d'eau transporte les masses et leur donne la joie de la vitesse qu'elles risquaient d'ignorer toujours. C'est par obéissance que la vapeur, abrégeant les distances et économisant les heures, impose au temps et à l'espace le joug superbe du mouvement!

La Science avait cessé d'adorer : de là le malheur. Pour saisir à son principe la catastrophe de la Science, il faut jeler les yeux sur l'Eden. La Science eut sa place

17£t L'HOMMB. .

dans la phrase que le serpent dit à Thomme. Le nom de la Science fut Toccasion de la révolte, et ce souvenir a pesé sur elle d'un poids inconnu. — Regardez l'histoire du monde. Une crainte vague s'empare de rhomme, quand le nom de la Science est prononcé. Il lui semble vaguement, sans qu'il s'explique cette apparence, il lui semble vaguement que la Science est dangereuse. Elle se lie, dans la haute antiquité, au souvenir, à la fois confus et intime, d'une désolation épouvantable. L'homme a la conscience d'avoir été condamné. Jamais, nulle part, il n'a radicalement oublié le lieu de son bonheur. Jamais il n*a radicalement oublié les ombrages du paradis et le parfum de ses roses. Toujours et partout il a levé la tôte, il a regardé, cherchant qui ouvrirait le livre fermé. Toujours et partout il a voulu rétablir, entre le ciel et la terré, le lien désiré. Toujours et partout il a eu faim et soif de la chair et du sang d'un médiateur. Toute l'antiquité est un cri, un cri qui appelle. L'homne appelle du fond de ses entrailles, et Tlnde, et la Grèce, «t tout le paganisme, sous toutes les formes qu'il a revêtues, rendent témoignage à la vérité perdue, et à la vérité attendue. Ils lui rendent le triple témoignage du souvenir ; car jamais les traditions n'ont disparu, elles auraient emporté avec elles le cœur de l'homme ; du souvenir égaré, car les traditions, en dehors de la Judée, portent toujours, le caractère de l'impuissance et de la terreur ; du souvenir obstiné, car, malgré les délais, malgré les retards, malgré l'absence de celui qui est le désir des collines éternelles, le désir persiste au fond du souvenir, et l'homme ne peut pas renoncer. Or, pendant les siècles de l'attente, il se passe un phéno-

mène d'un immense intérêt. La Science est suspectée, la Science fait peur à l'homme, comme si un écho, incomplet mais prolongé, lui répétait à l'oreille quelques syllabes de la phrase du serpent.

Prométhée, en somme, est le savant antique.

La Science, dans l'antiquité, semble avoir le désir vague, mais persistant, de dérober le feu du ciel. La conquête de la foudre occupe dans l'histoire de l'humanité une place immense, et le mode de cette conquête est d'une importance particulière.

La Science passait, dans l'antiquité, pour l'ennemie niaturelle et nécessaire de la religion. La religion di«sait : Obéissez aux dieux, et vous serez récompensés. La Science répondit : Je Veux les vaincre, et non leur obéir, leur enlever la foudre, et non obtenir la clémence.

De là, un antagonisme sourd, iiiconscient, entre la religion, qui offrait des sacrifices extérieurs, matériels, et la Scienice, qui semblait refuser le sacrifice intime, intellectuel, la Scicmce qui semblait croire que les dieux interdisaient à l'homme la connaissance de la création, et refusaient de se soumettre à la défense. Cet antagonisme ne devait pas échapper et n'a pas échappé au regard de Joseph de lilaistre.

' « Observez, dît- il, une belle loi de la Providence : depuis les temps primitifs, dont je ne parle pas en ce moment, elle n'a donné la physique expérimentale qu'aux chrétiens.... Les anciens nous surpassaient certainement en force d'esprit. »

Voici une erreur, mais passons sur elle sans la discuter, parce qu'elle nous entraînerait trop loin et qu'elle n'entame pas l'observation qui suit.

« Leur physique, poursuit de Maistre, est à peu près nulle. Car, non-seulement ils n'attachaient aucun prix aux expériences physiques, mais ils les méprisaient, et même ils y attachaient je ne sais quelle légère idée d'impiété , et ce sentiment confus venait de bien haut. »

Ce dernier mot est profond. J'aime le regard de Joseph, de Maistre, lorsque rien n'altère sa pureté. Ce ^sentiment confus venait de bien haut. Peut-être serait-il plus exact de dire : Ce sentiment confus venait de bien bas. Il venait d'une ignorance radicale de la nature première des choses, ignorance qui permettait à l'antiquité de considérer Dieu et l'homme comme deux ennemis. L'homme semblait croire encore la parole du serpent et regarder la Science comme la propriété de quiconque réussirait à désobéir aux dieux. De là, rimmensité du malentendu.

Il est important de bien constater ceci pour ne pas se méprendre, ni sur la pensée de Joseph de Maistre, ni sur la réalité des choses : Si les anciens ont été & peu près dépourvus de la science proprement dite, ce n'est pas que la Science soit impossible et nécessairement nulle, en dehors de l'ordre surnaturel. La voie de la connaissance naturelle estréelle, incontestable, légitime, et il y a, en dehors de tout dogme révélé, une certitude scientifique et rationnelle. Mais l'ordre naturel lui-même était profondément troublé dans l'intelligence des anciens. La lumière de la raison avait subi une altération épouvantable, et il ne faut pas, par l'état de

LA SCIBNC«. 181

leur science, juger de l'état naturel de la science humaine.

De Maîstre ajoute :

« Lorque l'Europe fut chrétienne... Le genre humain étant ainsi préparé, les sciences naturelles lui furent données.

Tantae molis erat Romanam condere gentem !

L'ignorance de cette vérité a fait déraisonner de trèsfortes tètes, sans excepter Bacon et même à commencer par lui. »

Cette observation jette une grande lumière sur l'histoire. Car l'histoire et la Science ne peuvent pas se séparer. Pour l'esprit distrait et înattentif, quelle leçon! L'antiquité travaille énormément. Elle lutte contre la matière, mais elle ne la connaît pas. Elle triomphe d'elle quelquefois, mais elle ignore les lois suivant lesquelles elle triomphe. Il ne faut, bien entendu, entendre la proposition de Joseph de Maistre que dans le sens où il l'entend lui-même. Il ne veut pas dire que les anciens aient tout ignoré; quant aux lois physiques, il<^ont eu de nombreuses connaissances.

Mais ces nombreuses connaissances, gardaient le caractère du multiple et ne faisaient pas corps dans l'unité d'une science. Cette distinction n'est pas un jeu de mots. Elle repose sur une réalité du premier ordre. Un homme peut avoir une multitude de connaissances en physique, en chimie, en astronomie, en mécanique, en géologie, et ne pas posséder la Science, et ignorer les

lois de la création De la même maBière, un homme peut connaître une multitude de faits, le nom des batailles» leur date, la nomenclature des rois, etc., et ignorer radicalement l'Histoire. Car l'Histoire n'est pas un composé He faits : elle est un esprit qui procède des faits en tant que matière, et de leur intelligence, en tant que forme. Ainsi la Science n'est pas Tasseipblagedes connaissances multiples, fille est un esprit qui procède des êtres qu*elle étudie, en tant que matière, et 4e leur intelligence, en tant que forme. Certainement la boussole était connue 2602 ans avant Jésus-Christ. LesTyriens fabriquaient du verre dès Tan 16^0, toujours avant l'ère chrétienne, et la fabrication du verre suppose une grande familiarité entre Thomme, le feu et Tair; elle suppose rhomme vainqueur du feu et de Tair, et pour les vaincre, il faut les bien connaître. En 520, Anaximène d^ Milet inventait le cadran solaire : les tapisseries en 521 étaient déjà belles à Pergame ; l'Egypte, en 250, avait des horloges à eau ; en 220 Archimède faisait la magnifique invention du miroir ardent, etc., etc.

Certes, toutes ces choses attestent de nombreuses et belles connaissances. Et pourtant, chose adpoiirable,, l'observation de Joseph de Maistre reste vraie, quoi* qu'incomplète; elle est inattaquée, malgré les appa-^ rences. La physique des anciens est à peu près nulle, parce que ces connaissances ressemblaient à des mem-r bres. disloqués et non pas à un corps, parce que l'ordre qui doit leur donner l'unité était si absent ou du moins si incomplet qu'elles n'atteignaient pas ce lieu central où les connaissances se rejoignent les unes les autres et prennent le nom de^Sciençe, en apercevant leur commune origine. La Science, pour être vraie, doit porter

la paix avec elle, parce qu'elle saisit les choses dans le lieu de l'unité. Or, les connaissances physiques dés anciens ne les rapprochaient pas de la lumière, parce qu'elles étaient des accidents de Tintelligence, plutôt que des rayons convergeant vers un centre. Elles n'éprouvaient pas le besoin de s'unir pour chanter TUnité de Dieu. Elles se prêtaient à la division du ciel comme à la division de la tqrre ; la division ne les gênait pas. Or, l'unité est le chiffre de la Science ; l'unité vraie caractérise la Science vraie, l'unité fausse caractérise la Science fausse, le désir de l'unité caractérise le désir de la Science.

Mais l'absence de l'unité caractérise l'absence de la Science. « Deus sciëntiarum Dominus est, > chantait Anne, mère de Samuel. Il y a entre l'idée d'un Dieu Un et ndée de la Science, quelque affinité plus grande que l'affinité évidente et visible. Remarquez que nous ne parlons pas encore ici de l'ordre surnaturel. Si le& anciens étaient déchus au point d'avoir à peu près perdu ridée de la Science, ils avaient aussi à peu près perdu l'idée d'un Dieu qui fût Un. Je ne parle pas ici de la Science dans ses rapports avec la connaissance surnaturelle de Dieu, mais de la Science dans ses rapports avec la connaissance naturelle de Dieu. Or, les anciens n'étaient pas seulement privés de la connaissance surnaturelle, ils avaient perdu, au moins en grande partie, la connaissance naturelle de Dieu. Quant à ceux qui l'avaient gardée, ils avaient gardé l'idée de la Science. Platon la possédait. Lisez, dans sa République, la fameuse allégorie de la caverne. Vous y verrez l'idée de la Science, parce que l'unité intervient. Denys, avant d'être saint Denys, quand il était seulement l'Âréopa-

\Sk L'HOMME.

gite, avait certainement la notion de la Science, parce que l'unité de Dieu avait préparé en lui l'avènement du Christ, parce que la notion naturelle avait préparé la notion surnaturelle, parce que la faim et la soif du Dieu Un avaient creusé l'abîme qu'allait combler le Dieu Un en trois personnes. Quand il se promenait à Héliopolis avec Apollophane, le jour où Jésus était sur la croix> Denys ne savait paa l'événement ; mais il remarqua le phénomène. Il sentit alors frémir en lui l'esprit de la Science. Il sentit tressaillir l'Unité dans son cœur et s'écria : Ou Dieu souffire, ou il compAtit à la souffrance . C'est que Denys était un savant. Il n'était pas seulement instruit et riche de connaissances; il était un savant. Car, avant d'avoir encore entendu saint Paul révéler à l'Aréopage le Dieu inconnu, il avait déjà dans le cœur un autel sur lequel brûlait la création, et qui attendait le Dieu inconnu. Denis l'Aréopagite, comme Platon et mieux que lui, car l'âme était plus pure, Denys, avant d'être saint Denis, représenta peut- être ce que la Science antique aurait pu être, si l'antiquité avait été fidèle à la notion naturelle de Dieu.

L'homme antique a toujours regardé la nature avec une terreur mystérieuse et inavouée, comme une ennemie qu'il fallait sacrifier à la colère du ciel, sous peine d'être sacrifié lui-même, et qu*il fallait sacrifier sans la connaître, de peur d'attenter aux secrets qu'elle garde. Les animaux n'apparaissent guère dans l'antiquité que comme les instruments de la guerre, ou comme la matière du sacrifice. Yii^ile commence à les

regarder d'un autre œil^ sans peur et en ami. Mais aussi Yirigile attend le grand réconciliateur. Il commence à se pencher sur la nature pour la voir de près : mais aussi il annonce les siècles nouveaux, et, ce qui est bien remarquable, il les annonce dans une églogue, comme s'il tenait à chanter le grand événement tout préis de la création qu'il aime, comme s'il voulait annoncer la grande paix au milieu du repos de la campagne, faire retentir la voix des traditions orientales à côté des bœjLifs qui mugissent, et célébrer dans une étable la Tenue de Celui qui allait naître entre un bœuf et un Ane.

Il faut pardonner à Virgile l'Enéide, en faveur de la quatrième églogue et en faveur de quelques mots prononcés sur la campagne. Car il regarda la création avec les yeux d'un ami, je dirai presque avec les yeux d'un savant, et il lie repoussa pas, malgré la cour d'Auguste, malgré le voisinage de Mécène, il ne repoussa pas la grande espérance qui Tenait d'Orient et qui, en passant, touchait de son aile la Rome de la Louve, comme pour marquer la place où devait s'élever la Rome de la Croix.

Jésus-Christ natt. L'homme n'a plus peur de la nature. Il commence à la regarder comme son domaine, comme le champ qu'il doit' exploiter.

Virgile venait de dire :

Félix qui potuit rerum cognoscere causas, Atque metus omnes, et inexorabile fatum Subjecit pedibus strepitumque Acherontis avari !

Cela est clair; il demande deux choses qui, dans sa pensée et dans sa parole, n'en font qu'une : la fin du

186 L'flOMMÇ.

paganisme et la connaissance des causes, c'est-à-dire la fin du paganisme et la Science.

Je ne m'étonne pas qu'il ait écrit la quatfième égjogue. . .

L'homme qui demande à connaître les causes adresse une prière à la Lumière. Ceux qui ont accepté cette connaissance naturelle de la cause première ont inauguré la Science dans l'Antiquité. Mais l'antiquité, considérée dans ses manifestations les plus publiques, les plus officielles; a écarté la notion dei; causes ayec une singulière affectation. Je me garde bien de la juger. Elle avait peur, et je le conçois^ Un vague souvenir lui disait que le nom de la Science avait été prononcé un instant avant Tanathème» et elle ne savait pas dans quelle relation la Science et l'anath^e étaient ensemble. L'écho des traditions ne lui avait apporté que des débris de phrases, des mots détachés, qu'elle ne savait pas lier ensemble, et le nom de la Science reten-* tissait dans ces paroles qui n'arrivaient que par lambeaux sur les nations épouvantées.

Mais quand la croix eut été dressée sur le Calvaire une paix incompréhensible descendit non-seulement sur les hommes, mais sur toute la création. Cette paix s'insinua dans l'air purifié par cette croix, et la vertu du sang versé s'infiltra, plus subtile que la lumière et plus tranchante que l'épée.

Saint Paul prend la parole, et dit à. l'Aréopage : In ipso enim vivimits et mavemur et sumus,

Oenys devient saint Denys, et le symbolisme convertit

la créatioDi qui prend les proportions d'un temple magnifique. La description des cérémonies» telle que saint Denys la présente, renferme une Science très-faaute de a nature et une intelligence profonde des effets visibles aperçus dans leur cause* Les relations de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel^ les analogies universelles éclatent de toutes parts. L'œuvre de saiqt Denys est le palais de la Science.

. Quand la paix fut revenue, la Science s'enhardit, leva la tête sur la terre et étudia la création. C'est que la Science est la paix des ^connaissances entre elles. Elle esi la paix des connaissances réconciliées. Aussi la séré^ nité est^elle le caractère du savant, son cachet, sa naarque. Si j'oi^ donner au mot style sa véritable acception,, je dirai que la sérénité est le style de la Science»

JLa 3cience domine tout ce qu'elle embrasse. La sérénité est sa respiration.

Ainsi conçue comme une créature faite pour aperce-^ voir du haut des montagnes les quatre horizons, la science s'explique, et nous avons le secret de 'ses, mouvements. Elle cherche l'ombre des croix, et l'humanité a Fhabitude de mettre les croix sur les hauteurs..Et par l'admirable nature des choses, voici que je vais me répéter. Je vais dire, à propos de la Science, ce que je dis à propos de l'Histoire : ces deux fleurs ne s'ouvrent qu'aux rayons du même soleil, et ce soleil est 1^ croix. Cherchez, depuis dix-huit cents ans^ en dehors du Christ, l'histoire : vous ne la trouverez pas, puisqu'elle n'existe p^. Le Japon n'a d'historique que la mort de ses missionnaires. Cherchez, depuis dix-huit cepts ans, en dehors du Christ, la Science. Vous ne la trouverez pas,

188 L*HOMMB.

puisqa'elle n'existe pas. Elle existe bien moins qu'elle n'existait dans l'antiquité, pnrce que l'ordre naturel est bien plus ravagé là où l'ordre surnaturel est repoussé que là où Tordre surnaturel n'avait pas encore apparu, n y a des peuples qui adorent lés éléments, les animaux, les choses créées. Ceux-là, chose admirable! sont tout à fait dépourvus de science. Pour connaître la création, il faut ne pas l'adorer. Il faut la voir telle qu'elle est. L'œil qui la perce comme un voile peut aller plus loin qu'elle, ce que Platon déjà faisait, ce que Vii^ile pensait à faire, cet œil peutia connaître. Il la pénètre, il l'entr'ouvre, il peut lui demander le secret des lois qui la régissent, quand il voit ou quand il entrevoit le secret des lois qui la dominent. Mais le regard qui s'arrête à elle, pour l'adorer stupidement, ce regard-là ne peut pas la voir< L'idolâtrie exclut la Science.

J& prie ceux qui se défient des conceptions et qui n'attachent d'importance qu'aux faits, de vouloir bien vérifier historiquement ce que je viens de dire. Qu'ils cherchent une nation idolâtre et savante !

Voudrait^on citer l'ancienne Egypte ? Elle entre éminemment dans la loi que je constate, car la Science chez elle fut l'écho des traditions qui excluaient l'idolâtrie, et l'idolâtrie, quand elle prévalut, tua la Science. L'Egypte prouve donc, à sa manière, l'impossibilité où sont la Science et l'idolâtrie de coexister quelque part. Il faut que l'une tue l'autre.

La pensée de chercher, entre le monde physique et-le monde moral, l'harmonie qui les joint et de constater le rapport qui les unit, cette pensée est toute moderne. Le symbolisme^ dans l'antiquité, ou n'était pas, ou était comme un souvenir. Il n'avait pas plus de consistance

qu'une oipbre. Il était fugitif comme un rêve, tremblant comme un écho. Les peuples apercevaient quelquefois au fond de leur mémoire sa trace altérée ; mais ils se bâtaient de l'oublier ou de la corrompre.

Car le symbolisme demande une grande pureté au regard qui se fixe sur lui. Il est rempli des concepts de Dieu l il brûle du feu divin. Il fume, comme Teacens.- Il échappe aux mains, qui ne sont pas blanches.

La pureté du regard est la force qui lève le voile, et permet d*entre voir le monde invisible à travers le monde visible. Or, plus Thomme aperçoit le monde invisible à travers le monde visible, plus il connaît le monde visible; la création a des délicatesses; elle ne livre pas ses secrets au premier venu.

L'immense édifice de la science moderne commença bien plus tôt qu*on ne le supposait il y a cinquante ans. Je me garderai bien de dire que le moyen âge ait tout fait. Mais il faut rendre justice aux siècles comme aux honmies. Le moyen âge a travaillé immensément : il a pénétré très-avant dans la nature des choses. Enfin, et voici sa gloire : il n*a jamais regardé la création comme une chose à part, isolée du Créateur.

Ce fut précisément cette alliance des sciences et de la Science qui lui a valu le mépris des lroi3 derniers siècles. On s*est moqué du moyen âge, parce qu'il parlait de Dieu à propos de tout, et de tout à propos de Dieu. On s*est moqué du moyen âge, parce qu'on a voulu regarder la nature, dans l'oubli de son auteur, la regarder détachée, isolée, la scruter avec des instruments maté-

riels, l'examiner oomme 'an objet.sans respect pour elle, et sans souvenir pour* son principe. On a cru que la Science serait plus précise, plus clairvoyante, plus incisive, plus maîtresse, si son regard, détaché du ciel, fouillait la terre, bien loin de Dieu. On a cru qu'elle aurait la réalité, si elle perdait l'idéal : on a cru qu'elle gagnerait en profondeur tout ce qu'elle perdrait en hauteur.

La Science, il y a trois cents ans, descendit de la montagne où elle avait grandi et où elle allait fleurir sous les rayons de la croix et arriva, il y acentans,àce ravin où, ne levant plus les yeux, elle prit le ciel pour un rêve. C'est qu'elle était descendue si bas qu'elle commençait à mépriser: Quum in profondum venerit^ contemnit.

Pour mesurer l'horreur de ce second adultère, il faut jeter un coup d'œil sur l'admirable union des sciences et de la Science, union qui était commencée et qui allait éclater dans la lumière quand Descartes et Bacon ont paru.

La tendance du moyen âge fut de sentir partout la vie, de ne rien isoler, et d'assister au travail intérieur de la création.

L'antiquité avait été singulièrement privée du sens intime de la vie. L'élément ou les élémente dont elle supposait le monde formé ressemblaient au ressort d'une montre qui joue mécaniquement. Pour Thaïes, c'était l'eau ; pour Xénophane, la terre ; pour Phérécide, l'air; pour Heraclite, le feu. Empédocles les avait réunis tous les quatre. Mais ces hypothësea se promenaient autour de la création, comme des profanes autour

LA SCIENCE. . l'91

d'un temple, et ne pénétraient pas dans le sanctuaire. Elles se tenaient à distance de la yie, comme si elles eussent eu peur d'approcher, et peut-être, en effet, ayaient-elles peur d'approcher.

La Science du moyen âge arrive et dit :

Les âtres en général ont deux constitutifs métaphysi^r ques, la Puissance et l'Acte.

Les composés en général et les corps en particd-^ lier ont deux éléments physiques, la matière et la forme.

La matière et la forme sont dans Tétre physique ce que la Puissance et l'Acte sont dans l'être nàétâphy'^ sique.

Voici un grahi de café. Vous pouvez lé détruire, mais, après l'avoir détruit, essayez de le refaire ou essayez d'en faire un autre. Analysez toutes les substances qui le composent, ensuite procurez-vous «une à une toutes ses substances et essayez de faire un grain de café. Pourquoi l'entreprise est-elle impossible? C'est que le grain de café possédait, outre les substances dont il était composé, quelque chose que vous avez pu lui ôter, et que vous n'avez pu lui rendre; ce quelque chose est absolument distinct des substances séparées que le corps décomposé vous a présentées une à tine. Or, ce quelque chose, c'est la forme.

Par la vertu de la forme, le grain de café étaiitdu café et non du cacao. La forme le déterminait dans un genre de substance et lui donnait Pétre du café.

Chose admirable l Pour avoir la science de la niatiëre, il faut d'abord avoir la science de la forme, vertu invi* sible qui la substantie, la spécifie et Tindividualise. En

192 l'homme.

d'autres termes,le matérialisme est la négation absolue de la Science des corps.

Le pain que l'homme mapge devient la chair et le sang de l'homme. Le pain change donc de substance, en changeant de forme. (Il est bion entendu que je prends ici le mot forme^ dans son acception philosophique.)

La traiisubstàntiation naturelle est donc la loi de la

¥ie.

Par la corruption, la matière passe d'une forme supérieure à une forme inférieure; par la nutrition, la matière passe d'une forme inférieure à une forme supérieure.

La substance qui va germer perd d'abord sa forûoe substantielle et commence par se corrompre autour du germe, point immortel, qui se nourrit de la substance du grain en décomposition, et est le symbole de la résurrection-

Et quand le Fils de Dieu a dit : Ifisi granum frumenti, cadens in terram^ mortuum fueril^ ipstmi solwn ma/net; si autem mortuum fuerit^ multum fructum affert.

Il a posé la loi de la création, la transmission de la vie et de la mort.

Si nous nous servons de cette loi pour nous élever à la loi dont elle est le reflet, le grain de froment va tourner nos regards vers celui qu'il symbolise, nous allons voir la vie et la mort se rencontrer sur le Calvaire, et la Science va s'asseoir, à sa place, près de la croix, sur son trône.

En effet, quelle est son œuvre?

Cherchant partout l'image ou le vestige de Celui qui est, elle recherche et constate comment il a donné aux

créatures d'être sans être, comme lui, par «Iles-mêmes, et de donner Tétre, puisqu'elles se transmettent la forme les unes aux autres, sans être, comme lui, créatrices. Plma est omnis terra gloria ejusl Ce n'est pas une phrase sonore, c'est une réalité. L^ science est chargée de découvrir à quel point les mondes sont imbibés de la miséricorde éternelle.

Nous avons jeté un coup d'cèil sur la Science dans l'antiquité et sur la Science dans le moyen-âga. En effets le dix-neuvième siècle jette tousi les fleuves dans la mer. Il faut, pour le comprendre, suivre sur la carte la route que les fleuves ont tracée, pendant leur cours, dans la campagne.

Or, à partir de Descartes, la Science eut la pensée de se séparer de Dieu, pensée étrange, dont l'habitude seule nous empêche de nous étonner dans la mesure où elle est étonnante. Étonner veut dire foudroyer, et le foudroiement est la seule action naturelle qui ressemble à ce que devrait éprouver Thomme, quand il voit que les hommes ont entrepris de faire une Science sans Dieu.

Le seizième siècle, qui fit la révolte de la Science, éveille dans l'esprit le souvenir de la catastrophe paradisiaque. Chose remarquable! il ne songea pas à nier Dieu, mais il songea à se passer de lui dans la Science. Il admettait Dieu, mais désirait l'éloigner, et l'Arche sainte où il le plaçait avec un respect ennemi était un moyen de l'oublier.

Il est vrai que Dieu existe, disait le seizième siècle,

mais, pour être sayant, l'homme doit faire comme s'il n'existait pas. Puisque Dieu existe, il est nécessairement la yérité. Essayons donc, eût dit le seizième siècle, s'il eût été franc, essayons de nous passer de la vérité en nous occupant de la Science. Gréons une Science en dehors du Dieu qui est vérité, séparons la Science de la vérité.

II ne l'a pas dit avec cette franchise, mais il l'a fait avec cette brutalité.

L'idée de l'indépendance s'est encore présentée i l'esprit humain, et il en est résulté des hallucinations. L'homme a pensé qu'il était honteux pour lui d'être soumis, dans la Science, aux affirmations de la vérité, et. qu'il serait plus glorieux quand il ne relèverait que de ses propres études.

Et la Science a accepté le rôle qui lui était fait. Oubliant que sa vie est la connaissance de la vérité, elle a consenti à se décapiter, à se suicider, en se séparant du principe et de la fin pour laquelle elle existe. Elle a consenti à être la connaissance du faux, car, en dehors du vrai, il n'y a que le faux.

Ayant consenti à' être la connaissance du faux, elle s'est admirée elle-même, elle s'est complu dans sa force et son indépendance, car l'amour-propre grandit toujours avec la honte.

Le jour où le crime fut accompli, la Science tomba foudroyée; car elle ne se priva pas seulement des lumières surnaturelles que seize siècles avaient allumées devant elle, elle se sépara intérieurement, par l'esprit de révolte qui entra en elle, de l'ordre naturel. L'union * nécessaire, évidente de la Science et de la vérité commence dans l'ordre naturel et se consomme dans l'ordre

LA SGIENCfi. 195

surnaturel. L'esprit de révolte qui s*insinuâ dans la Science rompit avec l'un et avec l'autre, sous prétexte d'étudier le premier, sous prétexte de respecter le second.

Voici une loi générale :

L'esprit de révolte est hostile à toute science, parce que la Science suppose l'adhésion de l'intelligence à la nature des choses; aussi, quand il est entré, l'esprit de révolte ne s'arrête pas aux négations logiques qu' entraîne sa première négation. Il va devant lui, dans la négation, niant pour le plaisir de nier, et s'enfonçant dans les ténèbres parce qu'il les aime, et Hegel est fils de Descartes, non par la logique de la raison, mais par la logique du cœur. Les raisonnements de Descartes n'appellent pas forcément ceux d'Hegel ; mais l'Esprit qui a fait Descartes a éveillé l'esprit qui a fait Hegel.

L'ordre naturel s'est couvert aussi d'un voile, parce que Pœil qui avait voulu l'étudier n'était pas pur, et l'homme a fini par nier Dieu, parce qu'il avait regardé la création avec les yeux d'un révolté.

Alors les nations virent un spectacle extraordinaire, mais non pas inouï : les sciences se détachèrent de Dieu, et par une justice qu'elles n'évitèrent pas, se détachèrent les unes des autres. Leur adhérence réciproque fut détruite quand elles cessèrent d'adhérer à l'unité de Dieu. Ne tenant plus à lui, elles ne tinrent plus entre elles.

Elles se livrèrent néanmoins à une multitude de recherches, elles possédèrent des connaissances nombreuses. Elles étudièrent, avec un soin minutieux et un travail infatigable, les manières d'être des choses, mais

elles perdirent Tunité qui constitue la Sdence et qui est le nom de sa gloire.

Elles crurent même (il faut parler d'elles au plariel) que la science philosophique pouvait gêner les connaissances de détail qui étaient devenues Tobjet de leur ambition, que l'Être était un rêve dont la préoccupation pouvait gêner ceux qui avaient le microscope à la main pour regarder les êtres. Elles ne descendirent pas d'un seul bond à ce degré, elles mirent deux siècles à faire cette chute qui dura du seizième au dix-huitième siècle, de Descartes à l'Encyclopédie^ L'Encyclopédie représente l'état des sciences détachées de Dieu, détachées de la science, penchées sur les animalcules microscopiques! niant tout ce qu'elles ne voient pas, ne comprenant rien aux petites choses qu'elles voient, parce qu'elles ont perdu la clef des êtres, mais cherchant à découvrir les détails de la création ; heureuses et fières quand, à force d'aveuglement, elles croyaient trouver dans un fait qu'elles voyaient mal, l'occasion de railler une vérité qu'elles ne voyaient pas.

La Science doit proclamer l'harmonie des faits qu'elle observe avec les vérités qui les contiennent, les embrassent et les dominent.

Les sciences au dix-huitième siècle oublièrent les vérités de la création, dénaturèrent les faits de la création et mirent leur bonheur à proclamer la contradiction de ces faits dénaturés et de ces vérités oubliées. Ces deux ignorances venant au secours de la mauvaise volonté, le dix-huitième siècle jeta sur la nature un regard trouble et impur, et l'Encyclopédie parut.

L'esprit du dlx-huitîème siècle fut un souffle empoisonné qui semblait âTÔir la propriété de s'infiltrer à travers les pores daQs le sang et de faire tomber en pourrîture'la substance qu'il pénétrait. Ce souffle toucha la Science; elle disparut pour faire place aux sciences. Ce souffle toucha l'Art : il disparut pour faire place aux arts. L'élément spirituel^ qui garde l'unité, s'envola, et la substance des êtres, abandonnée de Fesprit, s'en alla en poussière. Florian représenta la littérature, Boucher et Fragonard représentèrent la peinture, Voltaire représenta la philosophie, les Encyclopédistes représentèrent la Science. C'était la poussière qui régnait.

Ainsi se montra la loi des rayons du cercle.

Plus ils s'éloignent du centre, plus ils s'éloignent les uns des autres.

« S'ils s'en éloignent davantage, dit saint Denys, ils continuent à se séparer dans la même proportion ; en un mot, plus ils sont, proches ou distants du point central, plus aussi s'augmente leur proximité ou leur distance respective. »

Ainsi plus les branches de la Science et de l'Art, qui sont les rayons d'un cercle, s'écartent de la vérité, plus elles s'écartent les unes des autres, et quand elles ont tout à fait perdu de vue la vérité, elles se perdent Ce vue les unes» les autres.

Cette loi au dix-huitième siècle se révéla dans les ténèbres et par les ténèbres; mais, quand elles sont éclaircies par les lois, les ténèbres deviennent transparentes.

Le dix-huitième siècle a tellement effacé en lui la trace de la lumière qu'il nous expose à oublier son type. On serait tenté de croire qu'il était condamné fatale-

mant, qu'il n'avait pas de place au soleil. Ce serait une^ erreur : tous les siècles ont leur œuvre, et à travers la nuit qu'ils ont jetée sur eux, l'œil peut encore découvrir de quelle couleur eût été leur lumière. Or, le dix-huitième siècle était probablement destiné à éclairer la création, à aimer la nature, et comme la déchéance garde l'image détournée et parodiée du type, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Florian ont dit qu'ils aimaient la nature. L'ordre naturel avait été insulté, méconnu par Luther et par Jansénius. Le dix-huitième siècle devait prendre sa défense et proclamer sa vérité. Aussi prononçait-il, du fond de sa nuit, des paroles qu'il ne comprenait pas, qu'il dénaturait, qu'il faussait, qu'il altérait, mais qui étaient peut-être les échos mal appris et en même temps mal oubliés des paroles qu'il aurait dû prononcer dans la lumière. Oui, je le crois, il était appelé à prendre, contre Luther et Jansénius, la défense de la création; il était appelé non à chanter, le souffle manquait, mais à dire la beauté qui subsiste dans l'ordre naturel, à protester contre le serf arbitre de Luther, à protester contre le désespoir de Pascal, à sentir le parfum des roses dont Port-Royal semblait avoir horreur. Il était appelé à étudier plutôt qu'à contempler, mais à étudier l'ordre naturel, à écraser, sous le poids de la science naturelle, la tête hideuse du Jansénisme.

Il devait honorer la raison de l'honune, parce qu'elle est honorable ; aussi, parce qu'il fut infidèle, il la déshonora, car il voulut l'adorer et vous savez sous quelle forme!

Une erreur engendre plusieurs erreurs et les engendre de différentes façons. Elle en produit directement quel-

lA SCIENCE.

ques-unes par voie de filiation. Elle en produit indirectement quelques autres par voie de réaction. De cette seconde manière, le Jansénisme qui semblait mépriser la création appela le dix-huitième siècle qui aurait dû l'honorer, l'étudier, Tépeler, la lire, l'admirer, et qui la déshonora, parce que, faussant son œuvre, il voulut l'adorer.

Le dix-huitième siècle laissa l'Europe parfaitement convaincue que les sciences et la religion étaient contradictoires, qu'il fallait choisir^ que les hommes d'esprit choisissaient les sciences, que les autres choisissaient, par bassesse et par peur, la religion.

. Le dix-neuvième siècle, qui a faim et soif de plénitude, ne peut commencer véritablement que par l'union profonde de la Science et de la Religion.

Il faut que les sciences constituent la Science. Il faut que la Science sache, comprenne, sente et proclame que la vérité est une et qiie la religion, étant vraie, ne peut ni contredire, ni gêner la vérité. Il faut établir l'unité de Dieu. Dieu ne se contredit pas, et puisqu'il est Un, il ne peut jamais, en aucune manière, se gêner, se troubler, s'embarrasser et se démentir.

Joseph de Maistre eut l'un des premiers, parmi les contemporains, la gloire de proclamer cette vérité évidente. C'est un fait bien remarquable et c'est une loi bien profonde ! La gloire consiste toujours à dire non des choses compliquées, étranges, contestables, mais des choses évidentes. De Maistre eut la gloire d'écrire cett3 phrase naïve :

a J'en jure par rÉternelle vérité! la Science et la foi ne s'allieront jamais hors de l'unité. »-

C'est comme s'il eût dit : Dieu est Dieu, et l'affirmation sembla paradoxale.

« Les sciences, dit-il ailleurs, germeiit comme tout ce qui germe; elles croissent comme tout ce qui croît, elles se lient avec l'état moral de Thomme. »

Et encore : .

• « Parcourez le cercle des sciences, vous verrez qu'elles commencent toutes par un mystère. Le mathématicien tâtonne sur les bases du calcul des quantités imaginaires, quoique ses opérations soient très-justes. Il comprend encore moins'le principe du calcul infinitésimal, Tun des instruments les plus puissants que Dieu ait confiés à l'homme. »

Ces lignes admirables semblent être la préface du livre de la Science, qui commence par le mystère. Le dix-huitième siècle eut la haine du mystère, parce qu'il eut la haine de la lumière, et ces deux haines n'en font qu'une. Il crut que les sciences, devaient, pour flatter l'homme, nier les mystères, et il perdit par cette négation et même par la disposition d'esprit d'où cette négation procède, il perdit la clef des sciences.

Magnifique attitude de l'homme qui n'a la lumière, môme dans Tordre naturel, que s'il accepte le mystère naturel, qui est le fond des choses. Il comprend dans la mesure où il s'incline, et l'huniilité naturelle de Tinfelligence est la mesure de sa grandeur.

« Il n'y a, dit de Maistre, aucune loi sensible qui n'ait derrière elle (passez -moi cette expression ridicule) une loi spirituelle dont la premitre n'est que l'expression

isiblc. »

Enfin, dans une page célèbre :

« AtUndez que l'affinité naturelle de la Religion et de la Science les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie : Tapparition de cet homme ne saurait être éloignée et peut-être même existe-t-il déjà. »

Immédiatement la science a repris son vol, comme si elle eût attendu, pour s'élancer, cette permission.

Les découvertes de la science contemporaine ressemblent au siècle qui les fait éclater. Elles ont un caractère à part, le caractère de l'universalité, et celui du symbolisme.

Voy^z les chemins de fer, la photographie, le télégraphe électrique.

La foiidre et la lumière disent leur secret, et la terre entière entend dans le même moment la même parole.

Le secret de la lumière, c'est l'universalité du rayonnement des corps. L'univers est une immense plaque photographique, et tout exerce sur tout une action mystérieuse. Nous n'apercevons le rayonnement de notre visage que sur le point précis où une plaque photographique le fixe sensiblement. Mais si le rayonnement se fait sur cette plaque, c'est qu'il se fait partout, moins visible, mais aussi vrai.

Chaque homme remplit l'univers de son image, et si cette image n'est pas pàitout visible, c'est que la Science ne dresse pas partout l'appareil photographique : l'image est toujours là! c'est la plaque photographique qui manque. Or, la gloire de la photographie est dans sa signification symbolique. Si le rayonnement physique est une loi universelle, quelle est donc la réalité, quelle est la puissance du rayonnement moral? Dans l'ordre physique et dans l'ordre moral, nous ne croyons

à notre rayonnemeDt que dans la mesure précise où nous le voyons s'exercer. Qu'éprouverions-nous si nous apercevions tout à coup Tuniversalité de ce rayonnement que nous croyons si restreint? Que deviendrionsnous si nous apercevions de nos yeux Faction que nous avons sur les Chinois par lé rayonnement incessant de notre âme, rayonnement actif et invisiblOi aussi réel qu'il est oublié ?

La solidarité est la loi de toutes les découvertes modernes. Elles semblent s'entendre entr'elles pour la proclamer par toutes les voix dont la création dis-pose. Les effets di l'électricité, les réiservoirs, les décharges, les chocs, les chocs en retour, fous les jeux de la foudre, à peine soupçonnés, bien que la télégraphie électrique en fasse notre servante, toutes ces choses, tantôt conquises par l'homme, et tantôt révoltées contre lui , nous remplissent d'une admiration qui grandirait au delà de ce que notre pensée peut atteindre, si elles nous racontaient les merveilles morales qu'elles symbolisent, si elles nous montraient, mettant à nu l'intérieur des secrets, si elles nous mon- . traient l'action du désir et l'activité de la prière, si elles nous montraient la lumière^ incessamment reçue, repoussée, envoyée, renvoyée, cherchée, évitée, reflétée, opérant dans le monde invisible et marchant où il lui plaît, suivant les angles inconnus! L'allumette chimique, qui semble plus modeste, mais qui n'est pas moins admirable, constate sensiblement la présence universelle du feu, la photographie constate la présence universelle du rayonnement, le télégraphe électrique qui transporte la parole, la vapeur qui transporte l'homme, suppléent, dans une certaine mesure, au désir

d'ubiquité qu'éprouvent rhomme et sa parole. Mais voici ce qui est sublime : Pour reconquérir la foudre, il faut non se révolter contre elle, mais obéir à sa loi. Elle brise qui lui résiste et se rend à quiconque lui obéit.

Dans son ardeur et sa puissance de rapprocher» la science actuelle n'a pas borné ses regards à la planète que nous habitons. Elle a fait du télescope une merveille qu'il est difficile d'admirer autant qu'elle est admirable. Le perfectionnement merveilleux des lunettes d'approche convient et ressemble à cette époque de préparation qui a inventé la photographie, le télégraphe électrique, l'allumette et la vapeur. Le besoin de voir de près> le besoin de toucher est le génie du dix-neuvième siècle, et ce génie élève la voix, réveille la lumière endormie^ la foudre endormie, la flamnie endormie, les mondes endormis. Il les appelle, il les convoque, il les invite à une grande fête, la fête de la connaissance et la fête de la charité.

Je n'étonnerai pas beaucoup ceux qui ont percé la surface des choses si je constate que la Science, au moment où elle prend, dans ses découvertes, le caractère de l'universalité, prend, dans sa théorie, le caractère du catholicisme. Bien que ce mouvement ne se soit pas encore répandu dans tous les étages de' la Science, il en occupe si évidemment le sommet que la prédiction de Joseph de Maistre est déjà réalisée.

En efTtt, les hommes comme Humboldt ont énormément travaillé. Us ont amassé et même réuni d'innombrables matériaux; ils ont préparé, couru, regardé, constaté, amoncelé. Humboldt a jsu béaucoup.de choses ; mais ce n'est pas un savant, car il n'a rien synthétisé, même dans l'ordre purement naturel.

Un découragement immense s'est emparé de ceux qui regardaient seulement pour regarder ; c'est que leur œuvre est faite ; ils ont amené, comme des ouvriers, la nature sous les yeux de l'homme.

Maintenant il s'agit dé comprendre, et la science con> temporaine est chargée de déchiffrer, à la lumière de rÉvangile, les caractères nombreux et confus qu'on a jetés sans ordre devant nos yeux, pendant la nuit. Ce !ravail immense est commencé, la voie est indiquée, tracée, déblayée. La géologie s'est retournée vers Moïse, et le centre de la terre s'est éclairé. La physique, la chimie, l'histoire naturelle viennent tour à tour rendre témoignage, et proclament que leur plénitude est de vérifier scientifiquement l'exactitude scientifique de la Bible.

Pour résumer cet immense mouvement, qui est la description scientiBque du globe, éclairé à la fois par les lumières naturelles et les lumières snrnaturelles^ il faudrait indiquer et caractériser les grands travaux qui contiennent et représentent la Science convertie.

Sans exclure aucune des voies par lesquelles l'homme peut parvenir à la connaissance àfis causes, sans exclure aucun des procédés que l'expérience ou la raison lui fournit, dans l'ordre naturel, la science se place au sommet que le christianisme rend accessible. N'excluant rien, et profitant de toutes les clartés pour les fondre dans la lumière du vrai, distinguant toutes les choses, mais ne les séparant pas, unissant tout et ne confondant rien, elle peut jeter sur le monde un grand regard de

vainqueur, un regard clair et pur, et ce regard verrait, dans toute créature, Timage ou le vestige de la Très- Sainte Trinité.

La véritable science dépasse et écrase tous les systèmes. Elle connaît les choses, telles qu'elles sont, non telles l^ue Tesprit humain aime à les «arranger ; elles les connaît telles que Dieu les a faites, non tel'es que l'homme les a rêvées.

Le système trouve dans la nature l'image ou le vestige de son propre caractère. La Science trouve dans la nature l'image ou le vestige de Dieu.

Regardez l'homme éclairé I s'il le veut, il s'«mpare des données de toutes les sciences pour construire la Science, et les pierres se placent d'elles-mêmes, parce que leur place est indiquée d'avance, et le monument se construit de lui-même parce que la lumière est là, et, en vertu de son caractère, la lumière rassemble. Il interroge le minéral, le végétal, Tanimal et tous lui font la même réponse : il classe les êtres, les sciences qui correspondent à ces êtres, et de tous côtés le nombre trois resplendit sur toutes les facettes, toujours identique, et toujours différent.

La création est un plan incliné, une échelle qui monte ; l'homme, esprit et corps, relie le visible à l'invisible, toute chose atteste Dieu , la plus petite lui convient déjà, la plus granle ne lui ressemble pas encore; les cieux racontent sa gloire, et sanctum Nomen Ejus.

La création est un cantique : la science Tépèle, et l'art le chaoJte ^t la vie le prolonge.

Saint Paul disait à TAréopage, le jour où saint Denys le «uivil :

206 l'homme.

In ipso enim vivimus, et movemur, et sumus.

Il est impossible de lire ces trois paroles sans penser aux trois personnes de la Trinité divine.

L'homme, dit saint Augustiti, est, voit, aime, est^ mdet, amat.

In êBtemitate Dei viget^ in veritate DH lucet, in bonitate Dei gaudet.

Être, lumière, amour et joie.

Père! ô Fils ! ô Saint^sprit! La terre est pleine de votre gloire !

Les créatures sont donc en rapport avec Dieu et toutes entr'elles.

Le cardinal Wiseman, dans son discours sur les rapports de la Science et de la religion révélée, constate le magnifique témoignage que rendrait au Verbe divin l'homme qui montrerait l'action religieuse pénétrant dans les parties les plus intimes- de l'économie de la nature.

Au vrai savant incombe cette tâche immense. Promenant sur toutes les parties de la Science la lumière révélée, il confronte avec le récit de Moïse toutes les théories relatives aux révolutions géologiques, toutes les traditions des peuples, et il lit partout les hommages volontaires on involontaires qui sont ren* dus par la science et par Thistoire à la parole de Dieu. Il appelle le son, la lumière, la chaleur, l'électricité : le son, la lumière, la chaleur, l'électricité disent leurs secrets à l'homme et rendent témoignage à Dieu. Plus le monde physique est connu,' plus la vérité de la parole de Dieu éclate en lui. Chaque découverte est une hymne de gloire. Les matériaux sont amonce-

LA SCTENCE. 207

lés. Un rayon de lumière arrive d'une étoile, rhomme le décompose et sait s'il y a du fer dans l'étoile qui envoie le rayon. Un rayon de lumière part delà figure d'un homme : l'homme le fixe sur une plaque et impose à la lumière la fixité, l'obéissance. Il ordonne au miroir de se souvenir et le miroir se souvient. Un rayon de foudre captif dans nos mains porte notre parole : ô Dieu, que notre parole soit digne enfin d'être portée parla foudre! l'homme lui dît d'aller et de venir; la foudre va et vient. La vapeur, la plus faible des choses, la vapeur tratne les masses énormes que nous la chargeons de traîner, et devant elle, sur notre ordre, les montagnes prennent la fuite pour nous livrer passage, et nous entr'ouvrons la terre, afin de la traverser, conduits, traînés par une goutté d'eau. Le feu découvert dans l'intérieur des corps nous a livré le secret de sa présence. Toutes nos découvertes' parlent de la solidarité universelle. Elles affirment non par la parole, mais par l'acte; elles montrent, même aux yeux du corps, les faits de la lumière, les faits de la vapeur, les faits de l'électricité. Elfe réalise plusieurs vérités que le dix-huitième siècle eût prises pour des rêves.

C'est pour cette raison même que la prudence de l'esprit nous est imposée par une obligation rigoureuse, et particulièrement rigoureuse pour nous. Plus l'homme est hardi, plus il doit être prudent. Plus la Science est hardiCj plus elle doit être prudente. Plus les réalités sont hautes, plus il faut éviter tout ce qui ressemblerait au rêve. L'homme a nié depuis longtemps les grandes vérités naturelles ou surnaturelles; aussi estil actuellement porté à les remplacer par des illusions. Il a nié le corps; il est tenté par le fantônae. Quant à

nous, n'oublions jamais que l'ordre est la loi du monde naturel et la loi du monde surnaturel. Les siint% dans leurs plus grands transports, ont toujours été les plus prudents des hommes. L'erreur, au contra're, quand elle veut essayer des hauteurs, s'éloigne de la Science.

C'est que les hauteurs réclament une pureté de doctrine parfaite et irréprochable. Souvenons-nous toujours que la musique a pour base l'arithmétique et que le nombre est la loi de l'harmonie. L'exactitude la plus rigoureuse est la condition absolue du chant. Dans l'ordre surnaturel, ceux qui sont montés sans inconvénient présentent le spectacle d*une science pleine, assurée, qui se possède dans la paix. C'est surtout sur les hauteurs qu'il importe d'avoir le pied le plus ferme. Or, de tous les hommes, ceux qui ont eu le piei le plus ferme, ce sont les Saints, tandis que, dans le domaine de Terreur, la paix s'écarte de l'homme qui, pour aller à Dieu, suit sa fantaisie, et l'hallucination se présente à lui, au milieu du chemin.

L'erreur croit t)ujours que l'ordre et l'amour sont contradictoires. L'Église est d'une sagesse surhumaine. Siint François d'Assise, ne l'oublions jamais, était un homme de bon sen^, tandis que ceux qui veulent mon- Jter, en dehors de l'Église, sur les hauteurs de l'Âmour, tombent dans les bas-fonds du caprice et du désordre; Plus les choses dont il s*agit sont élevées, plus la prudence est nécessaire devant elles. Dans l'amour du surnaturel, l'ordre est plus nécessaire que partout ailleurs. II y a une route qui mène au but. Hais à droite et à gauche, les précipices sont épouvantables, et beaucoup y sont tombés, qui voulaient gravir une montagne. La vérité sufiit à tout et à tous. L'illusion ne sert à rien.

Gardons-nous du rêve, et que la sagesse soit toujours pour nous la loi de la science, la loi de la vie et la loi du désir I

Plus la navigation est hardie et lointaine, plus Tétoile polaire est nécessaire à fixer. Or la Science a une étoile polaire, et saint Paul la nomme. Que la Science ne perde jamais de vue son principe et sa fin et sa voie. L'apôtre des nations lui a, par la même parole, tracé la route et montré le but. Il n'a voulu savoir que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié. La croix est le premier et le dernier mot de la Science ; la croix est la parole immense que les générations balbutient; par la croix, l'amour et Tordre demeurent en équilibre et se dilatent sans s'égarer. Ce saint Paul, qui, sans la charité, déclarait n'être rien, est un modèle merveilleux d'ordre et de prudence. Il est Thomme pratique par excellence. Je ne m'étonne pas si la montagne du Calvaire lui a seule fourni Thorizon que cherchaient ses regards, l'horizon de la Science.

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