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L'IGNORANCE RELIGIEUSE

Parmi les choses qui décident les hommes ou à se réunir ou à se séparer, il faut compter presque en première ligne Topinion qu'ils ont les uns des autres au sujet de la science ou de Tignorance. Ce sentiment qui pousse Thomme à s'entourer de ceux qu'il estime savants, soit pour paraître savant^ soit pour le devenir,

soit pour mille autres raisons plus mystérieuses, et à repousser ceux qu'il estime ignorants, soit par ennui, soit par dédain, soit pour mille autres raisons plus mystérieuses, ce sentiment est si profond qu'il conduit les hommes à leur insu. Il est si puisàant qu'il faut, pour lui résister, un mobile extraordinaire et habituellement un mobile divin. L'homme livré à lui-même méprise l'homme ignorant. Et cet homme qui méprise du haut de sa science ne se doute pas combien profonde est sa propre ignorance.

Les hommes sont dupes des mots. Cela est vrai à un point qui étonne, ou du moins qui pourrait étonner. Il n'est pas difficile d'exciter la fureur d'un homme en désignant une chose par un certain nom, et la sympathie du même individu, en désignant la même chose par un autre nom. L'Ëglise catholique a beaucoup d'ennemis, et son nom déplaît à bien des gens. Peut-être que si on leur parlait de l'Assemblée universelle, ils éprouve-raient une curiosité sympathique, un sentiment d'U* nité et de grandeur. On n'aurait fait, pour obtenir ces deux résultats, que dire la même chose , en grec d'abord, en français ensuite.

L'Assemblée universelle, pour parler français, ou l'Église catholique, pour parler grec, est une des institutions les plus ignorées qu'il y ait au monde. L'ignorance est très-répandue là où elle se déguise sous des noms étriiDgers, et elle porte surtout sur les choses présentes, et spécialement sur les choses présentes et éternelles, sur les choses présentes parce qu'elles sont éternelles.

. Les hommes adorent le passé. Ils ont pour cette divinité morte et fausse le culte le plus fidèle ; ils inuno-

LA SCIENCE. dal-

lent volontiers à cette idole de belles victimes, cottM&e l'avenir et TËternité, pir exemple. Eux si avares^>ite> deviennent généreux s'il s*agit de se sacriGer au pttvè; eux si jaloux, ils deviennent désintéressée ; eux si ^r^ gueilleux, ils se mettent à plat ventre devant les vMïlës figures devant lesquelles l'habitude les prosterme, il^voudraient (Quelquefois s'anéantir devant elles. Il suffit d'appartenir à TAntiquité pour mérit^-r l'attention, Vé^ tude, l'admiration de l'homme. Beaucoup de sa^Wtë seraient fiers de découvrir sur Julien l'Apostat quelqiie détail ignoré, le nom de son cuisinier, par exemple?: L'homme compte pour rien le travail du jour et delà nuit, s'il espère doter le monde d'un renseigneront nouveau sur un vieux Grec ou un vieux Romain. Mii^^ il faut, pour obtenir ce sacrifice, que ce Grec et ce Rb» main soient vieux, très-vieux. S*il s'agissait d'Un ïûo»» derne, d'un vivant qui eût besoin du savant pour une œuvre actuelle, le savant répondrait qu'il n'a pas \t temps. Il se doit à ceux dont il n'a pas besoin et' qû\ n'ont pas besoin de lui.

Ainsi conçue, comme une créature morte ef desrtfîléè aux morts, faite non pas même pour les ensevelir* mui*» plutôt pour les déterrer, la Science laisse quelque chose à désirer, comme, par exemple, la vie, l'amouf, la respiration.

Le présent est beaucoup moins connu que le palM*. L'histoire contemporaine est la moins célèbre dès hiisM^ toires. Cependant, quand.il s*agit des choses présenteii transitoires, on trouve beaucoup d^érudits qui sont ^%r courant de la 6ituation. Mais s'il s'agit des choseer prêi^ sentes et éternelles, le nombre des érulits diminué singulièrement.

212 L'HOMMB.

Les hommes bien élevés auraient honte d'ignorer la bataille de Marathon et surtout ce combat des Thermopyles qui a rencontré tant d'admirateurs, depuis qu'on le raconte aux générations humaines.

Hais ces mêmes hommes bien élevés peuvent ignorer sans rougir ce que c'est que l'église caÛiolique. L'exactitude relative aux choses qui la concernent ne fait pas partie intégrante et essentielle des* connaissances d'un homme bien élevé. Il n'est pas permis d'avoir oublié les conjugaisons : mais il est très^permis d'avoir oublié le catéchisme.

Cet oubli a mille faces, parce 'que l'Église catholique touche à tout Tordre des choses. Je n'envisage ici que l'esprit doctrinal et philosophique. Un préjugé très-répandu afûrme que le Credo catholique appartient au passé et que la philosophie moderne lui succède.

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que ce préjugé est cru et prêché par les hommes du passé, par ceux-là mêmes qui méritent de recevoir en connaissance de cause le reproche qu'ils adressent sans connaissance de cause à TËglise éternelle. Tel homme, esclave non révolté de Gicéron; de Platon, de Virgile et d'Horace, reproche & l'Ëglise catholique de ne l'avoir pas lancé sur la route dé l'avenir.

Regarder la doctrine catholique comme une difficulté pour rinspiration artistique, voilà une erreur assez bizarre ! La regarder conune un simple développement de rintelligence humaine est un exploit du même genre ; mais mille exemples, tous plus récents les uns que les autres, démontrent que cet exploit n'est pas impossible. 11 y a des courages qui ne s'effraient de rien.

Quand on jette les yeux sur la Mappemonde, elle se

divise d'elle-même en deux parts : le monde civilisé et celui qui ne Test pas ; le monde civilisé et la barbarie. Or le monde civilisé c'est le monde chrétien; la barbarie c'est ce qui n'est pas chrétien. Cette remarque est si naïve qu'elle est presque frappante.

Mais les choses les plus simples ne sont pas prises avec simplicité dès qu'il s'agit des choses divines. L'homme a plusieurs poids et plusieurs mesures, et les principes qui sont acceptés comme incontestables quand il s'agit des choses humaines, ne régissent plus ses paroles quand il s'agit des choses divines.

Par exemple :

L'ignorance est une des misères que l'homme redoute le plus d'avoir ou de paraître avoir. La honte qui suit l'ignorance prouvée est même un phénomène étrange. Cette honte semble au-dessus de ce qu'elle devrait être: car elle est plus grande, aux yeux des hommes, pour certaines ignorances que pour certaines fautes. L'homme qui se sent pécheur n'est pas troublé au milieu des hommes. Il les regarde en face comme des frères qui lui ressemblent, ou, si vous voulez, comme des ennemis qui lui ressemblent. Il les aborde, il traite avec eux d'égal à égal. Il se trouve chez lui au milieu d'eux. Mais rhomme qui se sent ignorant éprouve, au milieu des hommes qu'il croit instruits, une confusion singulière. 11 a l'air de se croire d'une race inférieure. Il est beaucoup plus timide que les coupables. U ne lève pas la tête ; il ouvre la bouche avec défiance. Il craint ce qu'il va dire. Il suspecte autour de lui jusqu'aux sourires de ceux qui l'entourent, jusqu'à leur bienveillance et leur cordialité.

L'homme qui ne sait pas la chimie se garde bien de

îlk L*HOMME.

panier chimie ; l'homme qui ne sait pas i'histoire évite ••¥•0 soin les sujets périlleux de conversation. La réputation de savant, surtout quand il s'agit de connaisaiffices spéciales, assure souvent à qui la possède une déférence qui lui vient des autres hommes, une défé- 'rence bien plus grande que son mérite. La crainte de fMirier des choses qu'il ignore remue dans l'homme les mafuvais et les bons instincts : Tamour^propre et la modestie craignent tous deux ce danger bizarre.

Gela se passe ainsi, tant qu*il ne s'agit pas de la Vérité chrétienne.

Mais si c'est d'elle qu'il s'agit, la loi que je constatais n'existe plus. N'importe qui dit n'importe quoi, à tout (hasard. Non-seulement la loi n'existe plus, mais elle est retournée. Plus l'ignorance est profonde, plus la parole est assurée. Si l'ignorance est moins profonde , la critique devient plus respectueuse. Si l'homme qui parle est un savant, c'est en tremblant qu'il paple.

« A mesure que l'homme s'élève vers les cieux, dit Mkit Denys, le coup d'oeil qu'il jette sur le monde spirituel se simplifie et ses discours s'abrègent: comme aiussi en pénétrant dans l'obscurité mystique , nonseulement nos paroles seront plus concises, mais le langage, mais la pensée même nous feront défaut ^»

Il est certain que l'hommç a honte d'ignorer, et cette ^hODte porte sur tout, excepté sur le Christianisme.

Cette ignorance a mille formes ; mais en particulier eUe en a une. Il y a une méthode qu'elle préfère. Elle a uti goût, une prédilection, une tendresse, une pas-

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