VI
Pour raconter l'histoire du signe de la croix depuis le premier avènement jusqu'à nos jours, il faudrait raconter non-seulement la vie des saints, mais l'histoire do monde. Car il règne par sa présence bu par son absence. Pour ra'X)nter l'usage que saint Vincent Ferrier faisait du signe de la croix, il faudrait transcrire la vie de saint Vincent Ferrier. En voici quelques lignes :
« On lui dit, dans une ville du Piémont, qu'un malheureux possédé se moquait de Teau bénite qu'on jetait sur lui pour l'exorciser» Le saint répondit que le prêtre qui avait béni cette eau avait mal récité les prières et mal fait les cérémonies. II bénit lui-même de l'eau, en jeta sur le possédé, et chassa aussitôt le démon.
« Saint Vincenlt raconte ce trait dans^on sermon sur l'eau bénite. Il exhorte les prêtres à bien former les
croix prescrites par le Rituel,. et se plaignant de^ceux qui tracent des cercles plutftt quci des croix» il dit : ^om diabolibs pro sua proprio signo habet cin^ulum^ ei Christus per passionent recepit signum crucis *. » . Dans un autre sermon, saint Vincent raconte qu'ayant
/demandé à un démon pourquoi il .s'était emparé d'un homme, Iq démqn répondit; « Parce qu'il mangeait et buvait, sans réciter auparavant . aucune prière, tans mime faire le signe delà croix* »
- Jtf . Bayle raconte le fait,
> La prière qui prêche et qui suit les repas se rattache aux traditions les plus univerjiellea dej'ûumunité.
. « Jamais tes anciens, dit Athénée, ne preiiaient leurs repas, sans avoir imploré les dieux. »
Il parait même, toujours d'après Athénée, que le& Égyptiens, fidèles aux antiqi;i§s souvenirs de l'homme^ souvenirs altérés mais profonds, témoignaient par une cérémonie particulière de rimpor^ancQ de (^tie, prière. Gfur ils prenaient place:d'abord sur leurs lits de table^ puis se levaient, se mettaient à gjBuoux et ne se reeotjt* cbaient qu'après avoir répété les prières traditionnelles récitées d'abord par le chef du festin ou par Içi prêtre» comme s'ils eussent voulu insister, en se relevant, sur la gravité de l'acte accompli..
Xes Juifs et les Romains ne mangeaient j'amais sans prier : un proverbe même atteste à cet égard le sentim/^t unanime de toute Tantiquité.
9i Ne a ckirqpode cibum nondùm sanctificatuf^ rapias, » « Ne tirez pas du chaudron la nourriture, non encore sanctifiée. » ■
1. Vie de saint Vincent Ferrier, par M. l'abbé Bayle. (Ambroise Br^y, éditeur, rue des Saints-Pére$, Ô6, Paris.)
Il faut venir chez les peuples modernes pour trouver roubli de la Prière dans les détails de la vie. Il serait intéressant et utile de savoir les causes de ce phénomène. On dirait que ces traditions premières, vagues et altérées, ne font plus chez nous ce qu'elles faisaient chez les anciens. Elles disparaissent chez nous là où elles ' ne sont pas remplacées, et non gardées telles qu'elles étaient. Le soleil, à son lever, fait disparaître les étoiles et ceux qui repoussent le soleil ne gardent pas les étoiles.
Vainqueurs de tous genres, souverains, martyrs, docteurs, confondent leurs paroles en une parole et montrent tous le signe de la croix comme le trophée de la victoire. Constantin, Théodose, Gharlemagne, saint Louis, Sobieski, saint Julien, saint Pontien, saint Constant, saint Crescent, saint Isidore, saint Nazaire, saint Gelse, saint Maximin, saint Alexandre, sainte Sophie, i^intPaul, sainte Julienne, saint Cyprien, sainte Justine, saint Sébastien, saint Bernard, saint Jérôme, Julien Sabas, saint Marcien, saint Benoit, saiht Antoine, saint Ignace d'Ântioche, saint Athanase, en un mot tous ceux qui ont triomphé nous montrent l'instrument du triomphe dans leur science, dans leur amour, dans leur vie, dans leur* mort, et c'est le même instrument. ......
La résurrection d'un mort qui suit Finvention de la vraie croix par sainte Hélène et qui lui rend témoignage, en qualité de signe, jette sur lé signe de la croix une lumière générale. La croix est la rencontre de la vie et
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de la mort. Pourquoi la résurrection ne serait-elle pas le fruit* de cet arbre ?
Saiut Martin a fait usage du signe de la croir pour arrêter.
Un jour il arrêta par ce signe .une troupe de païens. Un autre jour il arrêta par le même signe un arbre que Ton faisait tomber sur lui, et le précipita sur ceux qui venaient de le couper. Toutefois, il leur laissa la vie, et ces païens se convertirent.
Saint Gérard arrêta^ par le signe de la croix, des pierres suspendues en Fair.
Les habitudes de la pesanteur furent-elles effrayées par la figure qui avait exalté Jésus>Ghrist et s'enfuirentelles devant le signe qui éleva dans Tair le serpent d'airain !
* 11 est ici-bas un sentiment tellement bizarre que l'habitude même ne devrait pas nous le rendre intelligible! Ce sentiment fournirait sur Tétat intellectuel des hommes d'épouvantables pensées : c'est le respect humain. Le mot est singulier. La chose est bien plus singulière. Le mot viole la parole et la chose viole la pensée. Parmi les dégradations de la terre, le respect humain serait peut-être celle qu'il serait le plus impossible de faire comprendre à quelque génie voyageur non habitué à nous qui toucherait pour ^ un moment cette obscure planète. De quelles paroles les hommes se serviraientils pour faire entendre à cet ange libre et fier qui adorerait, les ailes tremblantes, dans l'anéantissement de la joie sublime, de quelles paroles les hommes se servi-
raient-ils. pour lui faire entendre qu'^ufbnd de leur pourriture ils ont hOnte de Dieu ? Incapable de saisir le sens de ces mo(^» l'ange, qui n'aurait pas Texpérience de nous, remonterait, sans comprendre.
Or, le respect numain arrête surtout Thomme qui va faire le signe de la croix.
La croix qui appar«tra glorieuse pour juger les vivants et les morts, la croix qui est le trône et le sceptre du Seigneur Dieu, la croix est la chose dont l^s hommes rougissent.
Il n'est pas nécessaire de comprendre le respect humain, mais il est bon de profiter de la leçon qu'il donne. Puisqu'il a hont<B de la croix, c'est que la croix est glorieuse beaucoup plus que nous ne le pendions ; c'est qu'il est temps de la glorifier.
Le Nom des trois Personnes divines qui accompagne le mouvement de notre main droite traçant le signe de la croix pourrait nous soulever vers la gloire ; mais l'homme fait le signe de la croix avec précipitation. Or, la gloire est chose sainte et la précipitation est chose profane.
L'idée de gloire s'associe d'elle-même à l'idée de victoire. N'est-il pas étrange, au delà de toute expression, que l'homme songe à rougir^ quand il grave sur lui l'image typique de la victoire typique et la figure des armes de Dieu? N'est-il pas invraisemblable que l'homme songe à rougir quand il porte le drapeau du Seigneur, quand l'armée triomphante des martyrs passe devant, lui, lui montrant Tétendard par lequel elle a vaincu? Ceux qui, gémissant des abominations de Jérusalem^ fur&tit marqués au front du signe thau^ figure de la croix, n'avaient pas honte, sans doute, de
porter oé sighe, quand, à cause de* lui, ils forent respectés par les anges qui exterminaient.
Pour expliquer le respect humain, il fttut considérer la chute de l'homme à mie profondeur dû le temps et la force manquent orditmirement pour la cbnsfâéter.
Les lèvres et la main droite, la parole et le mouvement font ensemble le signe de la croix. Après Tinvocation des trois personnes divines, Thomme dit : amen, et ne s'expUque pas davantage. Il dit : amen, et le si* lence intervient. Le mot : amen, donne aux profondeurs de l'incompréhensible un solennel assentiment.
Le croisement des deux lignes et les paroléà prononcées offrent une concentration de mystères^ qui fait pâlir le langage humain, et nos balbutiements, sur ces sujets-là, ressemblent aux- choses qûMl fatidrait dire, beaucoup moins que les pri^lers pas,^ les pas tremblants de l'enfant qui ne sait pas marcher et qui essaie cependant parce que ^sa mère l'appelle, ne ressemblent au vol de Vànge qui traverse le ciel d'un coup d'aile, cHant d'une voix ter rfble : Quis svmMis Deo ?
SAINT DENIS L'ABEOPAGITE
Yoiolla fête de saint Denis. B^-ce que Piarid^ daigne y. songer? Pas le moins du monde. Cette ville stupide croirait s'ennuyer, si elle Be souvenait de sa gloire. Elle croit s'amuser en regardant ses boutiques.
Et pourtant, si quelque chose en fait oPobscurité
pouvait étonnef dans ce siècle des lumièi^te , es! serait l'oubli où la France laisse saint Denis.
Que voulez-vous? Elle n'a, pas le temps*» la France. Elle relit la Nouvelle. HéUrisç^ la HenpiadCy etc.^ etc., etc.
Elle s'impose tous les jours, sans rSlâché, sans espoir de récompense, par amour pur et désintéressé du néants le travail gigantesque et grotesque , à la fois surhu- * main et puéril^ de relire et de répétei^, du fisis profondde son sommeil^ ce que lui /ont ordonné ,. il y a deux cents ans , de relire et de répéter, ses vi^ux menteurs 1 ....... i ........ .
Néanmoins, elle croit ^ la pauvre France, elle croit qu'elle est hardie, novatrice, entrepretiante , jçune et dorée : elle qui est au collège depuis dès siècles^ et qui tremble sous la férule de son vieux professeur, son vieux. professeur de rbétorique. La Ftanc^^ hardie contre Dieu seul y obéit en esclave à ce vieux professeur qui lui impose tous ses caprices. Il est partout, ce vieux professeur. Il tient la plume à la Revue des Deux-Mondes, au Journal des Débats^ comme il la tenait, il y a deux cents ans, dans la maison d'Auteuil, près du classique, jardin où Arumne dirigeait Vif et le chèvrefevdlle* (Invin ■ cible nature I Gomment faisait le ctièvrefeuille pour s'épanouir, avec la grâce de sa richesse, dans le jardin de Boileau? Quant à Tif, passe encore. Je. conçois Tif. Sa forme lui donne quelque droit à ce jardin. Mais le chèvrefeuille r Allons donc!)
Eh bien ! Savez-vous pourquoi k France, qui aime les fêtes, ou ce qu'elle appelle de ce nom, savez-vous pourquoi la France ne s'aperçoit pas de la fête dé saint Dèïiis ?
C'est que cette fête n'est pas sur le programme de son professeur de rhétorique.
Bacchus est sur ce programme : saint Denis n'y est pas.
Or , la France , quoi qu'elle fasse et quoi qu'elle ne fasse pas, et quoi qu'elle semble faire, fait toujours la même chose: ellS obéit à son professeur de rhétorique.
' Quand la France fait la méchante , elle imite l'enfant qui fait le méchaot, parce que son professeur lui a fait traduire en thème ou en version l'histoire d'un héros indomptable.
Que la France fasse des tirades philosophiques ou des chansons de table , elle obéit à son professeur de rhétorique : tantôt ce professeur est lourd et s'appelle Rousseau , tantôt il est grivois et s'appelle Béranger.
Jusque dans sa prétendue gaité , la France est obéissante aux formules des professeurs de rhétorique ! fille pleure, elle rit, elle déclame sur leur ordre* Ils choisissent ses lectures , ses émotions» ses sympathies, ses adorations. Qu'est-ce que la rhétorique sinon VhaUiude^ cette force infâme , q\ii déshonore le sanctuaire de la parole humaine? Le professeur de rhétorique de la France s'appelle Vhubitude. Que ce monstre froid soit incarné dans la personne de Laharpe , ou dans celle de Voltaire, ou dans toute autre personne , il est toujours le même: il est le cœur qui ne bat pas.
Et il ne faut pas croire que l'empire du vieux professeur soit borné à la littérature proprement dite, dans le sens étroit que l'on attache à ce mot. Cet empire comprend tout le domaine de la pensée. Le monstre de l'habitude enchaîne la pensée entière, car tout, en France , prend la forme de la rhétorique. Aussi , pour savoir si tel homme est grand penseur, grand meta-
physicien, grand artiste, etc., etc., la France iAi consulter d'abord les formules de son vieux professeur, le cahier d& notes qu'elle tient depuis deux cents ans, pour savoir si elle a la permission d'admirer. Le otJiier de notes rend cette pensée d'une manière exacte.
Quand j'étais au collège, beaucoup d'élèves avaient ce qu'on appelle des cahiers de bonnes expressions. Un .élève, un jour, entendit quelqu'un admirer ce vers d'Ândromaque :
Je ne Tal point encore embrassé d'aujourd'hui :
Cet excellent collégien écrivit sur son cahier de bonnes expressions :
N'avoir point encore embrassé quelqu'un d'aujourd'hui.
Ainsi fait une certaine critique. Elle se demande , pour vous juger, si vous avez quelque ressemblance apparente avec quelqu'un de ses vieux souvenirs.
Une mécanique incurable pèse sur la France rhétoricienne : Tombre de son vieux professeur lui défend de se rajeunir le sang: Técho des froides paroles qui lui imposaient, il y a deux siècles, son programme intellectuel,. lui impose encore aujourd'hui le même programme.
Or, saint Denis ne fait pas partie du programme: donc la France ne le connaît pas,
Me direz-vous que la France l'ignore, parce qu'il est chrétien ?
Mais la France connaît un peu saint Augustin, elle connaît beaucoup l'Imitation de Jésus-Christ, elle connaît parfaitement Bossuet.
Il y a des livres qui parlent de Dieu et qui trouvent
grâcer devant le programnle. Saint Denis n'est pas du nombre. Son génie ferait éclater le programme*
Ce grand homme était populaire autrefois. Il fut^ pendant des siècles, la pâture dés intelligences.
Mgr Darboy a rendu à l'Europe l'immense service *âe traduire saint Denis.
Mgr Darboy né s'est pas borné à traduire saint Denis. Il met en tète xle son œuvre une savante introduction. Dans la première partie de ce beau travail , il discute l'authenticité des livres de saint Denis ; il expose les preuves historiques et morales ; sa pieuse érudition est au service de son amour. Il aime celui dofit il établit les titres de noblesse.
Dans la seconde partie de sa préface, Mgr Darboy expose et résume avec une haute intelligence philosophique la doctrine de saint Denis et l'influence qu'elle a exercée»
« Si quelqu'un, en parcourant sa bibliothèque, se sept attiré vers. les œuvres de Perney, Dieu ne l'aime pas , » dit supérieurement le Comte dans lés Soirées de Saint- Pétersbaurg.
La contre-partie de cette belle parole serait aussi vraie qu'elle-même :
«Si quelqu'un, en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré veYs les œuvres de saint Denis, Dieu l'aime. »
En voulez-vous la preuve ?
Écoutez le P. Giry, dans. sa Vie des Samts :
« Nous n'avons plus de saint Denis, dit- il, que ses livres dp la Hiérarchie céleste, de la Hiérarchie ecclésiastique ^ de% Noms divins et de la Théologie mystique^ avec huit lettres à diverses personnes ; mais nous avons perdu ce qu'il avait écrit de sa théologie symbolique.
de râine.i des hymnes sacrées, des informations de la théologie, du juste jugement de Dieu, et des choses qui se connaissent par les sens ou par l'intelligence. Le ear* dinal Bellarmin , parlant de ceux qui restent^- ne tait * point difficulté de dire quç les hommes doctes et catholiques tiennent indubitablement qu'ils sont de saint Denis, et qu'il n'y a que les hérétiques avec quelques demi-savants et peu d'autres qui le nient. Ce n'est pas ici le lieu d'établir cette vérité historique : c'est assez que les papes saint GrégQire le Grand, saint Martin , sai^t-À-gathon , Adrien et Nicolas I""', et plusieurs Conciles généraux, avec un grand nombre de Pères et de Docteurs, entrie autres saint Sophrone, patriarche de Jérusalem; saint Anastase le Synaate, le bienheureux Àlbeirt le Grand , saint Thomas «t saint Bonaventuife, aient attribué ces ouvrages célestes à saint Denis, poitr nous faire conclure qu'ils sont de lui. Il semble même que IHeu ait voulu confirmer cette vérité par des miracles : lorsque ces précieux livres, dont Temperour Mitchel le Bègue envoja les manuscrits à Louis Je Débonnaire, furent apportés à Saint-Denispar undç ses légat^ Théodore , diacre et économe de l'Église de Gonstantinople, la nuit môme il, se fit, par leur vertu, dix-neuf guérisons miraculeuses sur des personnes fort connues et qui ne demeuraient pas loin de l'abbaye, »
Le P. Giry nous donne ici, comme partout, l'occasion de constater et d'admirer chez lui la foi qui ne s- étonna pas. L'étonnement en face du miracle., l'étonnemeot chez ceux-là même qui prétendent croire- aux miracles, est une absurdité commune de nos jours. Beaucoup de gens croientjaux miracles en général^ à condition qu'en particulier il n'y ait pas de miracles.
Nos lecteurs ne s'étonneront pas si la vérité et la beauté emportent avec elles la puissance.
Vérité : beauté : puissance : tels sont les trois caractères da saint Denis.
G'el^t la paix des hauteurs ; il s'est envolé dans le ciel pur. C'est la montagne sans escarpement , la profonddeur sans précipice. C'est la sagesse du génie qui vole hardi et sûr , sans témérité et «ans timidité , dans les régions sereines de la lumière qui ne trompé pas. Saint Denis respire la béatitude;, son regard calme ne se trouble jamais : il dominé de si haut la création, ^u*il semble d^^jà la voir dans la lumièje. Gomme les montagnes dont parle Bossuet, il trouve sa sérénité dans la hauteur. Il demeure au-dessus des tempêtes, il ne s'irrite jamais ; même quand il étreint et déchire l'erreur dans ses serres terribles, cet aigle ne change pas de regard : rien n'altère la douceur invincible de son œil éclairé; il ne descend pas vers l'erreur pour la tuer: il la tue d'en haut.
Sa justice est si grande qu'elle semble surhumaine: ^t 02éan n'a pas d'écume; même dans l'attaque, saint Denis fait penser aux chérubins qui voient notre combat des sommets du bonheur. Les contradictions de la terre l'atteignent si jf^u qu'il semble presque consommé dans la paix supérieure. S'il est inaccessible, il n'est pas impitoyable. La miséricorde éclate au fond de sa gloire : il a pitié des faiblesses qu'il n'a pas. Quand il parle des pécheurs , sa voix ferme et sonore s'attendrit sans jamais trembler. Ses foudres né s'éteignent pas, mais elles s'attiédissent dans les larmes.
Tout rassure en lui, jusqu'au roulement du tonnerre. Quand il plonge dans les abtmes, son regard les pacifie.
LA SCaENCE. 257
La plupart des hommes, quand ils parlent des choses élevées , font effort pour les atteindre. On sent la difficulté qu'ils éprouvent à lever momentanément leurs bras et leurs regards; même quand ils voient haut, ils ne voient pas d'en haut.
Chez saint Denis , le contraire arrive. Pour atteindre les hauteurs , il n'a pas besoin de monter. On dirait môme qu'il descend. On dirait, qu'habitant le point central de l'Unité , où tout se dit en une parole, il fait un effort et une concession quand il aborde ce monde midtîjple, quand il s'incline vers la parole humaine qui dit les choses successivement.
Tel est le caractère de saint Denis : il s'incline vers la parole humaine. Sa voix part du fond du sanctuaire, et ^ient à nous par complaisance.
C'est un ami , mais un ami très-fort , que ne troubleraient pas les confidences de notre faiblesse. Notre misère le trouvera compatissant et inébranlable. Il connaît si bien Dieu qu'il a pitié de toutes les créatures. Il est si bien affermi dans les régions de la puissance, qu'aucune chute ne Tétonne ; car voici la merveille: plus un homme a pénétré dans l'intimité du Seigneur, plus il connaît la défaillance de la nature créée et déchue ; plus il participe à la force, plus il compatit à la souffrance du faible.
Au point de vue scientifique, j'appellerais volontiers saint Denis le Docteur de l'Être.
Ce titre pourrait être effrayant. Mais que la nature humaine se rassure ! Le docteur de l'Être est toujours le connaisseur du néant.
La conversion de Denis ressemble à la conversion même de la science. L'antiquité a toujours cru que les
sources de la science étaient au ciel : l'antiquité avait la passion de l'astronomie. Les bergers chaldéens avaient autrefois levé la tête, et jamais la tradition qui veut que l'homme regarde en haut n'avait été complètement oubliée.
Denis, par sa nature, habitait les sommets, et les premiers avertissements du soleil invisible lui furent donnés par le soleil visible, le jour où fut plantée sur le Grolgotha , parmi les ténèbres et les pleurs , la croix qui jugera le monde. Les regards de saint Denis, habitués à interroger le ciel, virent au ciel Fétonnement de la nature : le soleil semblait mort. La parole éternelle avait dit dans la Judée : Voici maintenant votre heure et la puissance des ténèbres : au même instant, à Héliopolis, Denis, l'observateur desf astres, demandait à son ami Apollophane le secret de Téclipse, et Apollophane répondait : Cest un signe: il se fait à cette heure p,n changement dans les choses divines.
Ou Dieu souffre^ ajouta Denis, ou Û compatii à la souffrance.
Saint Paul, le jour où il proclama devant FAréopage le Dieu inconnu , acheva l'œuvre qu'aVait commencée le soleil ; Denis, qui devenait saint Denis, répondit, au nom de la sdeïice et de l'humanité , VAfneû qu'atteiv^ daient le ciel et la terre. La conversion du génie était faite: Denis suivit Paul et rencontra Hiélrothée; leurs regards cherchaient le même soleil : où était le corps, là s'assemblèrent les aigles.
Le Dieu qui avait attiré les pécheurs par la pèche miraculeuse, attira l'astronome par l'éclipsé de soleil. Les natures furent saisies par leurs aptitudes.
La passion de la vérité ne flit pas un des accidents de
la Yie de Baini Denis: elle fut sa vie même. Il l'aima comme il respira, et il ne voyagea jamais que sur les spmmets, La lumière el le mystère furent les deux ' pôles de sa vie , comme ils sont les pôks de la vie de l'humanité. Il représenta la race humaine. Les combats de la lumière et de l'ombre, qui se firent sur la terre à rheuredu crucifiement, semblèrent donner leur ressemblance à la pensée de saint Denis. Ils symbolisèrent sa science et sa destinée : il avait été le spectateur de la lumière et des ténèbres; il resta le docteur de la lumièye et du mystère.
Quand je lis dans saint Denis et dans la savante analyse de Mgr Darboy la magnifique théorie des affirma* tions et des négations, je crois assister aune révélation de la lumière faite par une éclipse de soleil;
Cette passion du vrai était en même temps chez saint Denis la- passion du beau. Jamais chez lui, le langage de la métaphysique n'a le caractère, de la sécheresse ; il est riche,, ample, poétique dans le vrai sens du mot , plein d'abondance et de douceur, d'effusion et d'amour.
L'union de la vérité^ de la beauté, de la bonté, cette union qu'il proclame, éclate dans sa parole : car il parle comme il pense, et il pense comme il vit.
Voici , d'après saiftt Denis , la notion de la prière ; voici V'tâie ijiétaphysique là plus haute et k plus pure : le génie du grand homme la rendrait accessible à un enfant :
« Et d'abord invoquons la Trinité , bonté suprême , cause de tout bien, qui nous dévoilera elle-même les secrets de sa douce providence. Car il faut, avant tout, que la prière nous conduise vers le bienfaisant créateur, et que, approchant de lui sans cesse, nous soyons initiés
de la sorte à la connaissance des trésors de grâces dont I il est comme environné. A la vérité , il est présent à
toutes choses, mais toutes choses ne se tiennent pas
présentes à lui. Quand nous l'appelons à notre aide,
par une prière chaste , l'esprit dégagé d'illusions, et le
î cœur préparé à l'union divine, alors nous lui devenons
! présents ; car on ne saurait dire qu'il soit jamais absent,
puisqu'il n'habite pas un lieu et qu'il ne passe pas d'une place à l'autre. L'homme s'élève donc par la prière à la contemplation sublime des splendeurs de la divine bonté : tels, si une chaîne lumineuse attachée à la voûte des cieux descendait sur la terre, et si, la saisissant, nous portions sans cesse et Tune après l'autre les mains en avant, nous croirions la tirer à . nous, tandis qu'en réalité elle reste immobile à ses deux extrémités et que c'est nous qui avançons vers le splendide éclat de son radieux sommet. Tels encore si, montés dans un navire, nous tenions pour nous aider un câble fixé à quelque rocher; nous ne ferions pas mouvoir le rocher, mais bien plutôt nous irions à lui, e1 le navire vers nous. Tel enfin , si, du bord d'un bateau, quelqu'un venait à pousser les montagnes du rivage , il h'ébranlerait certes pas ces masses immenses, immobiles, mais lui-même s'éloignerait d'elles, et plus son efl'ort serait violent, et plus il se rejetterait loin. C'est pourquoi dans tous nos actes, et surtout quand il s'agit de traiter des choses divines, il faut débuter par la prière, non pas afin d'attirer cette force qui n'est nulle part et qui est partout, mais afin de nous remettre entre ses mains, etc., etc. » {Des Noms divins^ chap. m.) Le sens vivant du symbolisme donne aux comparaisons de saint Denis, non la forme banale d'une figure
de rhétorique, mais la signification précise d'une réalité qui parle.
Le livre des Noms divins nous indique, par son titre .même, Tidée fixe de saint Denis : celte idée fixe c'est la notion de TÉtre ; il a la passion dévorante et féconde de Tiofini vivant, et même quand il est en relation avec le fini et le multiple, son cœur reste avec son trésor, enfermé dans le sanctuaire. L'Âme de saint Denis a la forme d'un sanctuaire; elle est le temple de l'Unité. Quand il parle de Dieu, sa parole a en même temps la beauté de la parole, car il dit ce* qui se peut dire, et la sublimité du silence, car elle finit toujours par mourir dans l'aveu de sa faiblesse.
Dans les moments de silence intérieur^ où la mémoire devient ardente, quand l'esprit, parcourant le temps et l'espace, la création et l'histoire, cherche partout sa pâture, je me suis souvent figuré, parmi les plus beaux spectacles qui aient été donnés au ciel et à la terre, le spectacle de saint Denis à l'autel, et parmi lis grands bonheurs d'un être humain, le bonheur de l'avoir vu célébrer le saint sacrifice.
Quand il parle de l'autel où il offre la Victime infinie, alors seulement il parle sa langue : il dit les secrets de son âme. Il ne peut s'arrêter aux détails extérieurs qui entourent le sacrement : il éprouve, dans son analyse des cérémonies, une magnifique impatience de dévorer sa proie ; il fond sur elle, comme un aigle incapable de se rassasier.
« La participation commune et pacifique à un seul et même calice impose à tous une mutuelle concorde, comme elle transmet à tous une vie identique. . .
« Mais ces considérations ressemblent à des tableaux
qui ornent le vestibule du temple. Laissons-les aux esprits dont rinitiation n'est pas encore parfaite, et nous, remontons de Teffet à la cause. Là, guidés par la lumière de Jésus, nous contemplerons le magnifiqua spectacle que présentent les idées archétypes de notre communion sacramentelle et la céleste beauté dont elles brillent nous réjouira. Mais, ô très-saint et trèsdivin sacrement, soulevez ces voiles énigmatiques sous lesquels vous êtes mystérieusement caché ; montrezvous à Recouvert
« Il nous faut donc |)énétrer dans le sanctuaire, pour ainsi dire, et, cherchant le sens profond du premier de ces symboles, en considérer la beauté infinie: il nous faut voir pourquoi l'hiérarque quitte le saint autel, va jusqu'aux portes du temple répandre le parfum de Fen- •cens et revient enfin à la place d'où il était parti. Or, quoique la souveraine et 'bienheureuse nature de Dieu s'incline vers les créatures pour leur communiquer les trésors de sa bonté, cependant elle ne sort pas de cette ferme et constante immutabilité qui la caractérise : et tout en versant ses splendeurs sur les esprits déifiés, au degré qui leur convient, elle persiste dans un état d'identité parfaite. »
En dehors du Christianismo, les hommes qui ont dans l'intelligence certains principes élevés, sont habituellement durs et inflexibles dans la pratique de la vie. Leur élévation les incline en général à la rigueur; la force qu'ils ont, ou qu'ils croient avoir, les dispense à leurs propres yeux de compatir à la faiblesse. Dans le Christianisme le phénomène contraire se produit. Plus le saint est fortifié en Dieu, plus il incline mi^ séricordieusement ses mains et son âme vers ceux .
qui ne savent pas, qui ne voient pas, qui ne veulent pas. La justice et la miséricorde s'embrassent en Dieu d'un embrassement incompréhensible : chez les saints l'Unité inflexible de la doctrine souveraine et immuable s'unit divinement aux tendresses de la clémence qui connaît à fond les misères du coupable. . Dans la magnifique lettre qu'il adresse à Démophile, saint Denis lui raconte la vision de Garpus. Garpus était' un homme « éminemment propre aux contemplations divines, à cause de l'extrême pureté de son esprit. »
Garpus avait eu l'honneur de donner l'hospitalité à saint Denis. Un jour, un infidèle ayant ramené au paganisme un nouveau chrétien, Garpus conçut contre ces deux hommes une amère indignation t Pour la première fois, à ce qu'il paraît, la colère de Garpus prit le caractère de la haine : il oublia que Dieu n'est pas dans la tempête : il maudit. Il oublia que le soleil ne doit pas se coucher sur notre colère : il s'endormit dans la haine. A l'heure où il avait l'habitude de se réveiller pour la prière, il se réveilla pour la haine : il maudit. Il paraît que Dieu aimait Garpus au point de lui parler^ même quand il maudissait. Car cet homme eut une vision que saint Denis croit divine. Il vit les deux pécheurs sur le bord d'un précipice, et au fond du gouffre d'affreux serpents rampant vers eux. Quelques hommes se joignaient aux serpents. A demi contraints, à demi séduits, les deux coupables allaient être entraînés : Garpus maudit encore. Dans la profondeur du firmament entr'ouvert apparaissait Jésus-Ghrist. Il paraît que Garpus avait oublié le ciel : car jses yeux, avides de vengeances, s'étaient détournés de Gelui qui pardonne. Mais il vit Jésus se lever de son trône, tendre la main
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aux coupables et les anges aidaient le Sauveur. Et le Sauveur disait à' Carpus :
< Lève la main et frappe-moi désormais : car je suis prêt à mourir encore une fois pour le salut des hommes, et cela me serait doux si Ton pouvait me crucifier sans crime. »
Carpus comprit la leçon, saint Denis s'empara du fait, comme d'un glaive de miséricorde.
Parmi les gloires de saint Denis, je ne veux pas passer sous, silence l'amitié illustre qu'il garda toujours à son maître, le dirin Hiérothée. La figure auguste d'Hiérothée n'a pas traversé l'histoire : nous la voyons à peine. Nous la voyons dans la vénération ardente de l'Âréopagite qui jamais n'a nommé son maître sans de sublimes battements de cœur. Hiérothée disparaît à nos regards, dans l'auréole de saint Denis, comme dans un char de feu, laissant tomber sur son disciple son double esprit et son manteau. Saint Denis fut l'Elysée de cet Élie.
L'histoire de saint Denis mort se continue dans la vie des saints, dans les annales de la pensée humaine * elle fait corps en même temps avec l'histoire de France. Mgr Darboy a savamment étudié son influence sur le Moyen Age. En traverisant àaint Anselme, saint Denis pénétra la science occidentale. |
Clovis apprit de sainte Glotilde à respecter le nom de ce Docteur et de ce Martyr. Dagobert s'abrita derrière le même nom contre la colère du roi Clotaire II: il éleva à saint Denis l'église qui pprte encore ce nom. Saint Suitbert , apôtre des Prisons, le bienheureux Notger , évoque aux Pays-Bas, sainte Édithe,sœur de saint Edouard, roi d'Angleterre et martyr, imitèrent son exemple.
LA SGIENOE. 265
Dagobert avait mis sa couronne sur Tautel de Saint- Denis. Pépin le Bref voulut être enterré seulement à la porte de l'Église de Saint-Denis/ n'osant pas aspirer à un plus intime honneur : Gharlemagne fit hommage à saint Denis de ses États. Louis le Débonnaire déclara avoir recouvré, par l'intercession de saint J)enis, son royaume. Et, en effet, dans sa prison, le Docteur, qui allait devenir martyr, n'avait-il pas entendu de la bouche de Jésus-Christ cette parole :
a Lorsque vous prierez pour quelqu'un, vous obtiendrez ce que vous voudrez . »
Qjmme Dagobert, saint Louis porta sa couronne sur l'autel du Docteur-Martyr^ et avant de partir pour la Palestine, il vint le prier dans sa cathédrale.