‹ L'homme, précédé d'une introdChapitre 49 sur 68 · UNITE · texte numérisé non relu

UNITE

La mort, sous toutes ses formes, c'est la séparation. La mort morale sépare l'homme de la vérité, qui est son centre. La mort physique sépare le corps de Pâme ; celui qui a du goût pour la mort, son inventeur, le diable, est celui qui s'est séparé et celui qui sépare. LemaU heureux! il n*aime pas! — Le malheureux I il sépare ! aurait pu dire sainte Thérèse ; et ces deux exclamations sont synonymes.

. Qu'est-ce que l'amour, sinon la vie? et qu'est^e qae la vie, sinon l'Unité? Dieu est uriy TËglise est une ; unvm baptùma, unafides; rhumanité estime; chaque nation

est unej parce qu'elle représente une des faces de Thumanité.

Celui qui vit est celui qui aime ; il est réuni et réunit.

Celui qui ne vit pas n'aime pas; il est séparé et il sépare.

La Vie, rAmour, l'Unité se tiennent donc, ou plutôt ne font qu'un.

La mort, Tindifférence et la séparation sont trois mots synonymes.

Que faut-il donc pour séparer? que doit faire le- se* paré par excellence, le séparateur par excellence, Satan, qui n'aime pas?

Il doit tenter chacun suivant son caractère, ses babitudes, son tempérament ; aussi ne soulève-t-il des haines violentes que chez certaines natures exceptionnelles.

En général, il frappe à la porte qui s'ouvre le plus facilement: c'est la porte de la paresse. Cette porte ouverte, l'homme ordinaire ne se donne pas la peine de haïr, caria haine est une fatigue, mais il ne se donne pas non plus la peine d'aimer, car l'amour est un repos laborieux.

Alors, il se persuade que le bien est un état négatif; qu'il suffit pour faire le bien, de ne rien faire ; que ceux-, là seuls sont coupables qui ont l'énergie du mal et son initiative passionnée. .

Ils arrivent ainsi à admettre, au moins implicitement, que le mal est l'action, que le bien, c'est l'abstention, le sommeil, la négation pratique» la limite du mal en un mot.

Ainsi Satan se moque d'eux au point de leur persua-

4er que c*est lui qui est l'Acte pur, et que Dieu est une restriction.

L'homme, chez qui le diable a infusé cette manière •de voir, ou plutôt cette manière de ne pas voir, cette habitude d'esprit, cet aveuglement tranquille qui se croit sage et ne se repent pas, cette folie douce qui permet à la mort d'entrer sans fracas, par une porte ouverte, sous une forme aimable, comme une bonne personne, qui ne dérangera pas les habitudes de la Ynaison, qui servira le dîner à l'heure dite, qui n'exigera aucun sacrifice, qui ne prononcera aucun mot effrayant, cet homme-là est supérieurement privé de vie et d'amour, il "est supérieurement séparé ; car il est sépaï*é doucement, sans agitation, sans terreur, sans remords : il a le silence du tombeau, qui est la parodie de la paix. .

Mais si jamais cette mort calme, profonde, enracinée, / tranquille et inexpugnable, est le triomphe du diable,^ cçla est ainsi surtout dans un temps comme le nôtre, dans ce siècle armé^ où l'esprit du bien et l'esprit du mal, en face J'un de l'autre, toujours sur le champ de bataille, dans l'attitude solennelle des moments décisifs, interrogent, comptent et appellent leurs soldats. Us les interrogent, les comptent et les appellent; mais l'esprit du bien les éveille, et l'esprit du mal les endort.

L'esprit du bien dit: t Laisse les morts ensevelir leurs morts, prends ton grabat, lève-toi et marche I »

L'esprit du mal dit: « Repose-toi. Que ferais-tu dans la mêlée? Assez d'autres combattront. Toi qui es sage, ne dérange pas tes habitudes. Le mal, continue le diable» a toujours eziâté et existera toujours dans les

mêmes praportions. Leô fous qui veulent le combattre ne gagnent rien et perdent leur repos. Toi qui es sage, fais la partà'chaque chose, et ne déclare à rien la guerre. Il est impossible d'éclairer les hommes. Pourquoi donc le tenter? Fais la paix avec les opinions qui ne sont pas les tiennes. Ne sont-elles pas toutes également légitimes? »

Ainsi parle le diable 'y et l'homme séparé de la vérité, parce qu'il a peur d'elle, qui est l'Acte pur, insensiblement et à son insu, s*unit à l'erreur, qui ne demande rien, pour vous recevoir dans ses bras caressants ni mortels, rien que le Néant ! Elle vous dit : Laisse-toi bercer ; ne fais rien, n'aime rien, et tu seras uni à moi, car je suis le Rien.

Ainsi l'homme n'ayant pas voulu s'unir d'une union vivante avec ceux qui liabitent dans l'amour, glisse doucement, pendant son sommeil, dans cette indifférence glacée, placide et tolérante, qui ne s'indigne de rien, parce qu'elle n'aime rien, et qui se croit douce parce qu'elle est morte.

£t le diable, voyant cet homme immobile, lui dit : « Tu goûtes le repos du sage ; » le voyant neutre entre la.vérité et Terreur, il lui dit : « Tu les domines toutes les deux; » le voyant inactif, il lui dit : «Tu ne fais pas de mal ; » le voyant sans ressort, sans vie, sans réaction contre le mensonge et le mal, le voyant destitué de la colère de r Amour, comme parlait de Maistre, il lui dit : « Je t'ai inspiré une philosophie sage , une tolé* rance douce, tu as trouvé le calme dans la charité, « car le diable prononce souvent les mots de tolérance et de charité.

L'homme vivant, l'homme actif qui aime et qui est

uni à l'anité, saisit les rapports des choses, et unit entre elles les vérités.

L'homme mort a perdu le sens de l'unité. Il n'unit plus de vérités entre elles : il ne concilie plus, parla contemplation de TharmoBie, les choses qui doivent être conciliées, les choses vraies, bonnes et belles. y

Mais en revanche, il compose une parodie satanique w^ de l'unité : il tâche d'aimer à la fois le vrai et le faux, le bien et le mal, le beau et le laid : il ne se fâche pas toujours, au moins en apparence, si on affirme les dogmes, mais U aime encore bien mieux qu'on les nie.

N'ayant pas voulu unir ce qui est uni, croire à toute. la vérité, concilier ce qui est concîliable, il tâche d'unir ce qui est nécessairement et éternellement contra* dictoire, de croire à la fois à la vérité et à l'erreur, de concilier le Oui et le Non; n'ayant pas voulu aimer Dieu y tout entier, il tâche d'aimer à la fois Dieu et le diable : v^ mais c'est le dernier qu'il préfère.

Voilà la théorie; voici la pratique :

Cet homme, ainsi uni à la désunion, s'autorise de cette désunion même, dont il est l'auteur et le complice, pour ne pas travailler à la réunion. Il la rend impossible pour son compte, et la déclare impossible pour le compte de tous. Ne voulant pas, il déclare qu'il ne peut pas; il crée en lui-même l'impossibilité qu'il constate. Tantôt il trouve qu'il y a bien assez d'unité dans les esprits et dans les âmes : A quoi bon, dit«il alors, à quoi bon les dogmes particuliers? Tantôt il avoue qu'il n'y a pas, hors du catholicisme, d'unité; mais il renonce à voir l'unité renaître dans lui-même et dans les autres.

U renonce, voilà le grand mot! voilà le mot du dia- y ble; voilà où j'«n voulais venir; voilà le mot que Satan ^

a dit à l'oreille de Judas I voilà le mot xlu suicide, le mot de l'ennui, le mot du désespoir, le mot de l'enfer. Dieu ne renonce jamais t le diable renonce toujours, même quand il semble agir. Il est celui qui renonce! — L homme qui renonce ne peut rien et emptehe tout. L'homme qui ne renonce pas soulève les montagnes. Quel homme a le droit de prononcer le mot impossible, puisque Dieu a promis d'être là et d'aider! Que ceuxlà donc s'unissent qui n'ont pas renoncé; qu'ils s'unis^ sent dans l'espérance, et dans une espérance vivante, ardente, agissante» féconde. A l'heure de la bataille, le soldat n'exige pas que son camarade soit parfait; il ne lui cherche pas de torts ; il sait qu'il est son camarade, qu'ils combattent ensemble, qu'ils ont une même patrie, et il ne sait pas autre chose.

Si jamais l'oubli des petites divisions particulières a été digne d'un homme et d'un chrétien, c'est sur le champ de bataille que cela se sent. S'unir et espérer, voilà la devise de la victoire. Elle s'offre à qui accepte cet étendard. L'espérance que Schlegel a nommée le signe caractéristique de l'homme sur la terre, l'espé* rance est la force qui rend les choses possibles, comme la volonté les rend réelles. En déclarant impossibles ies progrès du vrai et les conquêtes du beau, nous les rendons impossibles. Nous ne les espérons pas, dès lors nous ne les voulons pas. L'homme ne veut que ce qu^il espère. Osons espérer la victoire, la voilà possible. Osons la vouloir, la voilà réalisée. Mais il y a une condition, c*est que tous ceux qui osent espérer tendent la main à ceux qui osent vouloir. Il y a encore une condition, c'est que chacun sente la nécesité d'aider luimême, personnellement, ceux qui espèrent, c6ux qui

veulent, et ne charge pas les autres de payer la part de tribut que lui-même doit. Que deviendrait un monde où chacun comptant sur les autres pour agir, en réalité personne n'agirait?

Oser espérer que les progrès du vrai et du bien, non réalisés encore, sont possibles cependant ; oser vouloir qu'ils se réalisent, oser s'upir, oser vivre (chose si simple, qu'elle ne semble pas exiger de courage, mais qui en exige beaucoup), voilà le devoir de tout ce qui a une Ame. Tout effort qqi s'isole se frappe de stérilité. La puissance est une des récompenses de l'unité obtenue. Ce n'était pas seulement aux hommes d'il y a dix-<huit cents ans, c'était aux hommes d'auJourd^hui que parlait la parole éternelle, quand, donnant à boire aux hommes le même sang, elle a ordonné à l'unité humaine de se modeler sur le type de l'unité divine. Elle a chargé son aigle, celui qui, ce jour-là même, dormait sur sa poitrine, de nous transmettre cette prière immense, adressée au ciel et à la terre : Qu'ils soient consoamiès en un l

Notre victime déchirée nous redemande ses membres. Que son cri soit répété dans tous les domaines de Tintel- * ligence! qu'il soit porté au sommet du monde, au pied du trône de Pierre^ par les aigles de la paix !

272 L'BOMMB.

Page 1