LE SIÈCLE ET LES SIECLES
Une des formes les plus basses de Terreur c est la mode, et cependant le costume de l'homme devrait être beau. Qu'est-ce que la mode sinon le costume que le siècle impose à l'homme? La ïnode est ridicule, quand elle est> passée : le costume pourrait changer aujour-. d'hui, sans que le costume d'hier devint ridicule. Mais la mode d'hier est ridicule aujourd'hui parce qu'elle était fondée sur l'esprit du siècle, et elle apparaît dans salaideur, dès qu'elle esfprivéedes circonstances accidentelles, extérieures et passagères qui la soutenaient. Parmi les modes, celles du dix-huitième siècle, que je n'ai pas assez étudiées, doivent être particulièrement ridicules et hideuses. Je vais tout à l'heure vérifier ce que je viens de dire. Mais je sens que je peux le dire avant de l'avoir vérifié. Il y a des choses. dont on peut être certain d'avance.
'Maintenant prêtez-vous à cette supposition : Quel* qu'u n invente aujourd'hui une religion .
Les embarras de l'affaire seront innombrables : je ne veux pas les compter, le temps me manquerait. Mais je veux en signaler un, le costume des prêtres. Il leur faudra un costume, et je vous défie d'en imaginer un dont vous puissiez supporter sans rire la vue ou même la pensée.
Cependant, qui que vous soyez, avez-vous jamais eu envie de rire en regardant la soutane, fût-elle déchirée, la soutane catholique?
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. Avez-vous jamais eu la pensée de dire : La mode est passée? Non. Vou9.vous êtes senti en dehors du domaine de la mode. Cet homme en soutane a pu yqus paraître un reproche, mais non pas un anachix)nisme ; . car il n-est; pas rhqmme du siècle.
Lamôdepasse> on lésait. Mais pourquoi passe-t-elle? Elle passe dès qu'elle est pleinement coruiue, connue . dans sa plénitude ; dès qu'elle a atteint sa perfection.
Ce ne sont pas ceux qui se moquent d'elle qui la tuent, ce sont ses fidèles, ses esclaves, ses dupes. Une mode contre laquelle on se révolterait durerait longtemps, parce qu'elle tarderait à se développer. Mais dès qu'elle a- montré, grâce à l'obéissance publique, dès qu'elle a montré, par un développement complet et parfait, tout ce qu'elle portait en elle de laideur et de sottise, il ne lui reste plus qu'à mourir en se cachant.
Le Prince du mal est appelé le Prince de ce siècle, et l'Eglise dit à Dieu qu'il règnei dans les siècles des siècles. Voici votre heure et le pouvoir des ténèbres.
Vôtre heure! elle accordait au mal un triomphe d'une heure; mais elle disait à ses amis : Je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles.
Une heure! les siècles! que d'enseignements dans ce contraste ! Et pendant cette heure accordée aux ténèbres, Jésus promet au bon larron ce Paradis où la gloire doit vivre in ssternum et ultra!
Il est donc dans les habitudes de la Puissance de laisser au néant, quand il a fait un effort, la récompense . dérisoire d'un faux succès momentané, l'illusion d'un triomphe qui porte en lui son ironie; et pendant qu'elle se joue ainsi du vaincu, au point de lui permettre, de lui concéder, une apparence de victoire, la Puissance
se garde pour elle-même, comme sa réserve assurée, comme sa chose inaliénable, la revanche étemelle de l'Etre I
Le propre de Terreur, c'est de n'avoir qu'un moment à elle; comme le propre de la vérité, c'est d'avoir devant soi l'éternité. Aussi, Tune est patiente, l'autre est pressée.
L'erreur fait deux choses : elle se hâte, elle se dissout.
Elle se hftte, et pendant qu'elle s'agite, croyant presser sa vie, elle pressé sa mort, car voici où aboutissent ses soins inquiets. Quand elle parvient à hâter quelque chose, elle hâte la maturité du principe de mort qu'elle porte au fond d'elle ; plus elle réussit, plus elle va se dissoudre.
Si Terreur entendait mieux ses intérêts, elle resterait dans le demi-jour; elle aimerait le secret, car, pour elle, la seule manière d'étra longtemps, c'est d'être peu à la fois; la seule chance qu'elle ait pour durer, c'est de ne pas montrer sa face^ Elle ne peut se faire supporter et supr porter elle-même les regards qui la recherchent, qu'à la condition de cacher son visage. Si elle le découvre, nul ne peut tenir devant cette laideur, et cette laideur est frappée de honte en face d'elle-même, si elle s'aperçoit.
Mais^ par une vengeance de la vérité, Terreur qui, par pitié, par intérêt, par pudeur, devrait se cacher, a, au contraire, Tardeur imprudente de se montrer, et dès qu'elle se montre, la voill perdue. Perdue sous cette forme, elle en cherche une autre, la garde jusqu'au jour où, produite à la lumière, elle est reconnue sous ce nouveau visage, et recommence ainsi cette comédie, où elle est à la fois dupe et fripon.
L'histoire de Terreur est une mascarade. Il ne faut prendre ceci ni pour une injure, ni pour une figure de style, mais pour une réalité historique.
Le masque est la condition nécessaire de toute erreur. L'erreur démasquée serait détruite à l'instant même.
Il serait curieux d'étudier certaines erreurs en ellesmêmes, puis sous les masques divers qu'elles ont successivement adoptés, de compter les heures de succès qui ont été permises à telle et telle forme de leur développement, de suivre les progrès du poison qui va les tuer et qui se développe en elles et par elles.
Les Iconoclastes, par exemple, eurent leur moment autrefois. Ce moment passé, que restait-il à faire à l'erreur vaincue? Il lui restait à renaître sous un autre costume, environnée d'autres erreurs, armée d'autres paroles, méconnaissable aux yeux inattentUb. Luther vint réaliser ce programme. Luther eut son moment ; oui, mais Carlostad voulut avoir le sien et l'eut aussi.
Luther eût voulu s'en tenir à la théorie des images brisées ; sa théorie plut à quelques-uns. Mais Carlostad désira voir de ses yeux et toucher de ses mains, les fragments de ces mêmes images, non plus seulement maudites, mais brisées réellement, et la populace lui donna la joie du spectacle qu'il désirait.
Luther se contentait de condamner; Carlostad voulut l'exécution des condamnés ; la populace les exécuta.
Que fit Luther alors ?
S'il eût été dans le vrai, il eût béni les disciples qui
allaient plus loin que lui dans la route royale qui ne
finit pas, dans la route du juste et du beau. 11 eût re-
.. mercié Dieu d'être dépassé. Il eût remercié Dieu de la
fécondiié doonée à ses paroles, fécondité en vertu de laquelle s'accomplissaient des actes. Il eût entendu comme une harmonie délicieuse, comme la musique de sa vie, comme le concert lointain de ses paroles répétées par r^cho, les coups de marteau donnés à Zurich, par ordre de Swingle, sur les verrières imagées.
Mais loin de là : Luther, averti par Tinstinct, s'irrita contre ceux qui pratiquaient sa théorie ; il condamna en même temps les images etla destruction des images.
Que veut dire cette crainte, commune à tous les destructeurs ?
Elle veut dire que celui qui fait le mal a peur de son œuvre. Il a peur de son œuvre parce qu'il sent qu'il n*est de force ni à envisager ni à arrêter les conséquences du mal qu'il inaugure. lia peur de son œuvre parce qu'il sent vaguement que celte œuvre, dès qu'elle grandira, cessera d'être sienne, et que ses continuateurs deviendront ses négateurs. Il voudrait pouvoir fixer définitivement l'erreur dans la mesure etla taille qu'il lui a d'abord assignées, afin qu'elle reste son erreur.
11 voudrait pouvoir arrêter ceux qui tombent dans le précipice, non par pitié, mais par orgueil ; non pour les sauver, mais pour les installer à l'endroit } récîs du précipice que choisirait son regard. Il voudrait pouvoir déterminer leur chute suivant son bon plaisir. Il voudrait dire à la mort : « Tu iras jusqu'ici, tu n'iras pas plus loin, et là tu briseras l'orgueil de tes vagues; car si tu allais plus loin, tu ne serais plus dans les limites que ma main a tracées. J'ai peur des invasions étrargères. S'il te faut un cimetière plus grand que celi i dont moi, Luther, j'ai tracé le plan, comment pourra!-
je abriter de mon ombre et protéger contre les audaces du soleil ce terrain trop grand pour moi ? J'ai peur des grandis tombeaux que je n'ai pas construits moi-même de ma main ; ils peuvent avoir des fentes, et Je me défie de la lumière qui aspire à se glisser partout, semblable à la résurrection ! » .
Les craintes de Luther étaient fondées. Quel eût été l'intérêt du luthéranisme? l'échec de Luther. Moins favorisée par le succès du premier moment» sa doctrine fût restée elle-même plus longtemps. Son obscurité l'eût laissée plus longtemps dans sa forme primitive. Le germe de mort qu*elle portait eût dormi au fond d'elle. Mais ce germe a mûri dans l'éclat passager d un succès apparent, et Luther a été réfuté d'abord, oublié ensuite par ceux qui se disaient luthériens. Si personne n'eût porté ce nom, personne n'eût produit au grand jour Luther dans ses conséquences.
La déesse de l'Océan, Thétys, la mère d'Achille, pleure, dans Homère, la mort d'Hector, tué par Achille. Elle pleure le triomphe de son fils, vainqueur du grand ennemi, parce qu'elle se voit rapprochée, par la mort d'Hector, d'une autre mort, qui sera la mort d'Achille. Dans la mort de l'ennemi, elle voit un acheminement vers la mort de son fils. A ses yeux, la victoire d'Achille contient la mort en germe.
Ainsi pourrait pleurer le père d'une erreur à l'instant où il viendrait de tromper quelqu'un. Dans le succès de cette erreur, sa créature, il pourrait voir le pas qu'elle vient de faire vers sa dissolution, vers sa trans^ formation. Il pourrait comprendre qu'en grandissant, elle perdra ce. qu'elle tiept de lui, qu'en parcourant le monde, elle -oubliera, chemin faisant, celui qui l'aura
lancée, qu^elle ne voyagera pas toujours sous le même costume, et que l'heure de son succès apparent, à lui, père d'un mensonge, sera l'heure de son humiliation réelle ; car le mensonge qui est son œuvre n'aura réussi qu'à la condition de n'être plus le même, et de n'être plus réellement son œuvre.
Yoilà pourquoi les docteurs de la vérité aiment tant leurs disciples : voilà pourquoi les docteurs de l'erreur haïssent ceux qu'ils parviennent à tromper. Dans leurs disciples ils prévoient de rudes ennemis, les ennemis de ce moi auquel ils ont tout donné, les dompteurs de cet amour-propre auquel ils ont sacriQé leur vie. Ils tremblent devant Imir triomphe, comme un homme qui se suicide tremble devant le pistolet chargé.
Leur siècle les a applaudis, mais ils sont morts pendant l'applaudissement, et voici venir les siècles qui vont prononcer leur arrêt sur leur tombeau.
Certes une erreur qui n'eût pas été contagieuse, une erreur dont l'inventeur isolé n'eût réussi à tromper personne, une erreur qui n'eût pas fourni sa carrière et présenté aux regards des siècles ses développements^ cette erreur serait, au bout de quelque temps, rnoin» démasquée, moins jugée, moins honteuse que celle à qui il eût été donné de tromper les peuples et de se prévaloir contre les rois*
L'erreur est une fausse route, une route qui ne conduit à rien, un détour. Plus vous parcourez vite ce terrain inutile dans lequel vous êtes engagé, plus vous revenez vite à la route de la patrie, si toutefois vous devez y revenir.
Une erreur engendre beaucoup d'erreurs, par un procédé qui n'est pas toujours celui de la logique. Ces
erreurs engendrées viennent de la première, non pas à la faveur d'un syllogisme, mais à la faveur des passions soulevées.
Tout homme qui dit la vérité mérite bien de la vérité, non-seulement à cause des idées vraies qu'il exprime par sa parole, non-seulement à cause des mots qu'il prononce, mais en vertu desdispositionsquesa disposition intérieure crée dans l'âme de ceux qui entendent. Qui donc, en face d'un saint, oserait mesurer l'action de ses regards ? Il peut, sans dire un mot, vous rappeler par sa présence l'Être de Dieu et la faiblesse de rhomme. Qui donc pouprait, en face d'un grand menteur, compter les erreurs qui, par la voie indirecte de l'occasion, se sont produites à propos de lui?
Qu'éprouverait un homme à qui il serait subitement donné d'apercevoir, dans un miroir magique, le reflet suivi de ses regards, l'écho de ses paroles, le rayonne^ ment de sa vie ? Nous voyons l'usage que le siècle fait de nos actes et de nos paroles, ce siècle dont Tacite a dit : Corrumpere et corrumpi seculumvocatur. Mais quelle serait notre joie ou notre terreur si nous apercevions ce que l'humanité fait dç notre vie, si nous la suivicms préparée, continuée, prolongée, développée dans le grand laboratoire où les siècles travaillent ? . Les descendants de ceux qui se trompaient il y a mille ans peuvent très-bien se tromper encore, mais ils se trompent autrement. La durée toute seule ne détrompe pas, mais elle change la forme de l'erreur.
Supposez une erreur, qui, aidée par le siècle, persiste pendant des siècles : le fait s'est produit, il peut se produire ; cette erreur se propage : l'espace, en apparence, se soumet à elle, comme le temps; elle recrute
ses adhérents dans les cinq parties du monde. Faites une expérience, essayez de dire qu*eUe est une, immuable, universelle. La langue humaine refusera et réservera le nom de l'Universalité à l'Ëglise, à cette Ëgiise q\n est l'Eglise, et qui possède un nom inaliéna* ble comme elle-même, à l'Eglise catholique.
Pourquoi donc? Pourquoi l'Universalité appart'entelle à TEglise catholique au point d'être une spécialité? — Dans- cette occasion exceptionnelle ces deux mots ne s'excluent pas. — Pourquoi la Parole, en proclamant l'Eglise immuable, universelle, infaillibîe, rend-elle un SOU' particulier, que la voix du mensonge ne peut pas même essayer de contrefaire ?
C'est que la langue humaine sent d'où viennent ces attributs de l'Eglise. Ils ne viennent pas de l'Humanité, mais de la Divinité. L'Humanité n'edt pas l'auteur de la Vérité : elle peut la posséder, non la faire. Chose admirable! quand THumanité veut inventer une religion, la langue de Thomme se moque de l'homme. Pour être prise au sérieux par nous, il faut que la religion ne sorte pas de nous.
Supposez une religion fausse qui n'ait pas encore changé. Oserez-vous l'appeler immuable ? Non , car vous sentez, même malgré vous, que si elle n'a pas encore changé, elle peut changer; et vous sent'îz que l'Eglise catholique, non-seulement n'a pas changé, mais ne peut pas changer et ne changera pas. En proclamant l'Eglise catholique immuable, la parole humaine lui répète la promesse que lui a faite la parole de Dieu. Ce mot immuable engage l'avenir.
L'Eglise catholique, domine tous les siècles. Elle parle de réternité avec une familiarité singulière. Sî
TEglisé n^était pas plus infaillible qu'une autre société, si elle ne représentait que là grandeur humaine, dans sa plus haute expression, si parlant comme elle parle, avec cette autorité foudroyante, elle ne parlait qu'au nom de Thomme, l'éclat de rire qui, d'un bout du monde à l'autre accueillerait ses paroles^ ferait trem bler le sol et les cathédrales s'écrouleraient!
Races et siècles, vous qui passez; temps, espace, te nez-vous donc pour avertis.
Si la religion catholique n'était pas d'origine divine son nom ne serait pas incommunicable. Les Eglises grecques, les Eglises photiennes peuvent jouer à l'immutabililé, comme une fille rebelle qui, sans lui ressembler, singerait sa mère : les Eglises photiennes n'arrivent qu'à l'Immobilité. Elles sont pétrifiées, disait Joseph de Maistre. Il y a bien en Russie une Église qui s'appelle elle-même orthodoxe, mais ce nom-là fait rire ceux qui l'entendent. Le nom de l'Eglise catholique n'a jamais fait rire aucun protestant, et ses ennemis le prononcent comme un hommage forcé, comme une condamnation portée par eux contre eux-mêmes, condamnation inaperçue des condamnés qui la subissent et la proclament, sans jamais la comprendre.
Voyez comme cette vérité, sûre d'elle-même, en de propageant à travers les peuples et les siècles, ne rencontre jamais en elle une pierre d'achoppement! Voyez comme elle*est sûre de ne se contredire jamais ! Voyez comme elle est exempte du germe de mort! Voyezcomme elle peut all^ dans toutes les directions, sans se heurter jamais contre elle-même.
Dieu ne court jamais de danger; l'erreur est chargée de sa propre destruction I
282 L*HOMldE.
Mais la vérité ne peut pas avoir de conséquences im* prévues^ inconnues d'elle-même. Elle ne peut pas s*étonner. Ses voies ne sont sujettes à aucun égarement.
Sa plénitude est sans fatigue et sa fécondité sans trouble.
Elle nourrira éternellement les regards bienheureux qui la contempleront sans qu'aucune ombre vienne gé<^ ner aucune joie. La virginité de Marie était à l'épreuve, dit Bossuet, des promesses de Dieu. C'est qu.'en effet, puisque Dieu la voulait vierge, Marie, en restant vierge, ne manquait à aucune des splendeurs de sa destinée. Et puisque. Dieu la voulait aussi mère, il se réservait d'agir suivant son plan, lui qui lève les diffî- , cultes. Jamais l'homme, en suivant Dieu, ne rencontre d'inconvénients. Au contraire, celui qui fait un faux pas en fait à la fois mille, car il entre dans le domaine inextricable de l'erreur. Mais la vérité est à l'épreuve d'ellemême.
Il y a un siècle que l'humanité a conçu le projet d'en finir avec le christianisme. La déesse Raison a coupé court à cette tentative. Ce ^ue la parole de la sagesse n'avait pu faire, la parole de la folie Ta fait. L'homme ayant essayé de se passer de Dieu, et ayant vu qu'il fallait, quand on le destitue, le remplacer, épouvanté de la divinité qu'il mettait à la place de Dieu, s'est arrêté devant son œuvre. Il n'a pas pu la contempler de sang-froid, la contempler longtemps. Devant les pro* portions qu'il venait de donner à l'infamie et au ridicule, il a reculé. En face du Dieu vivant, présent sur son autel, l'homme avait blasphémé. En face de l'autel souillé, en face dé ce qui avait voulu remplacer Dieu,