‹ L'homme, précédé d'une introdChapitre 51 sur 68 · LA. %GI£NG · texte numérisé non relu

LA. %GI£NG

le blasphème mourant sur toutes les lèvres, il devenait impossible de ne pas regretter le Dieu chassé en face de ce qui le chassait, et l'énormité du crime faisait naître dans les âmes stupéfiées comme une velléité de retour vers Tantique adoration.

Que verrait donc au fond des événements une vue plus perçante que la vue humaine ? Que voient ceux qui habitent dans la lumière? Quel effet font aux ché-^ rubins les jeux qui se jouent sur la face de la terre, puisque nous, qui voyons peu, nous voyons pourtant le parti que Dieu tire de ses ennemis et les leçons de sagesse que la folie humaine inflige aux hommes atten* tifs malgré eux?

La déesse Raison a tué la philosophie du dix-huitième siècle, qui se nommait le Rationalisme. Elle l'a tuée sans retour; car elle Ta tuée en lui donnant gain de cause. Elle l'a montrée triomphante, et ses amis même en ont eu horreur. Par une permission de Dieu qui a dit : Ego çuoque ridebo et subsa/nnabOj la philosophie du dix -huitième siècle a réalisé son idéal et l'a installé sur l'autel, et ce jour-là aété son dernier jour. Elle a eu son succès, elle a reçu sa récompense, honteuse comme elle, ridicule comme elle, courte comme elle, comme elle condamnée à une mort infâme.

Depuis que la déesse Raison a enseigné le monde à sa manière, le blasphème d'il y a cent ans, le blasphème adressé k Dieu, au nom de la sainte Nature, par ceux qui lisaient EmMe, ce blasphème-là est devenu impossible. Quand on se sent prêt à l'adorer, la sainte nature humaine, il sufiit, pour se corriger, de la voir à l'œuvre.

Il suffit d'ouvrir, à n'importe quelle page, n'im-

porte quelle.histoire, et à la un du dernier siècle précisément, comme la sainte nature était à U mode, comme les hommes s'attendrissaient sur leur bonté, se savaient gré de leur attendrissement, comme les romances sentimentales allaient leur train ; l'histoire a cm devoir ouvrir son livre à une page pleine de sang et de boue : le sang et la boue se sont chargés de dire aux hommes qui ils étaient.

Vaincu par son triomphe, le diable a changé de batterie.

Il ne dit plus aux hommes de se passer absolument du christianisme, mais il les engage à modifier le christianisme, il ne leur présente plus le christianisme comme une absurdité honteuse ; mais il le leur présente comme une excellente doctrine humaine ; il veut bien que ce soit la meilleure des choses, pourvu que ce soit une chose humaine ; il consent à nous faire de Jésus-Ghrist le plus brillant éloge, pourvu que Jésus- Christ ne soit pas Dieu. Dépouillez-le de sa divinité, I0 diable consentira à le féliciter de la plus brillante humanité : il veut bien faire la part au feu.

Or, pour atteindre ce résultat, pour obtenir un chris-* Uanisme humain, savez-vous le procédé le meilleur ? C'est de séparer la morale du dogme et de dire aux hommes : La morale évangélique est sublime. La mo raie, tenez-vous-en là. Au f jnd, tous les peuples ont la môme miorale; ils ne difiGèrent que sur les dogmes particuliers. C'est la morale qui rapproche les hommes ; c'est le dogme qui les divise. Nous accordons au christianisme toute sa morale; qu'il- nous fasse, du côté du dogme, quelques concession?, et nous allons tous être d'accord.

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Et si le (}iable obtenait cela, il aurait tout (btenu. Mais il a été dit : Non prœvalebunt.

Comme la vérité ne nous appartient pas^^ pous ne pouvons rien concéder d'elle.

Aussi, tous les elTorts du diable tentent, maintenant h obtenir cette concession impossible. Il engage le catholicisme à sacrifier ce qu'il appeile les dogmes particuliers (il faudrait dire les dogmes universels, puisqu'ils sont catholiques), tt à les sacrifier en vue de la paix.

Le diable aime à dire que l'obstacle à la paix c*est le dogme, et que la paix se trouverait faite si Ton voulait faire du christianisme un cours de n^orale ordinaire.

Chose admirable! ici .encore l'histoire parle, et Satan se prend dans son piège. Le protestantisme, par la bouche d'un de ses ministres, Jurieu, si je ne me trompe, demandait déjà, il y a deux cents ans, qu'on sacrifiât certains dogmes à l'amour de la paix.

Je n'insiste pas aujourd'hui sur l'absurdité fondamentale d'un dogme sacrifié, d une véxité niée par calcul. On dirait que la vérité est notre chose, et que nous avons le droit d'en faire cadeau. On dirait... Que saisjel Si j'énumérais les absurdités que la complaisance suppose, je ne finirais pas, et je quitterais mon sujet, qui est historique. Ne regardons aujourd'hui que les y faits. Nous venons devoir Satan mener ses adorateurs, t/ au nom de la Raison, devant l'autel de la déesse Raison. . Regardons-le maintenatit les mener, au nom de la paix, à la guerre la plus acharnée. Le catholicisme et le protestantisme ont suivi deux routes contraires. Le premier est resté inflexible dans son dogme immuable.

Le second s'est déchiré le sein, s'est labouré, il a ac-

cordé à Tan ce cadeau, à Tautre cet autre; il a démembré la doctrine, par amour de la paix, disait Jurieu; eh bien ! les deux expériences sont faites, regardons les résultats. Le catholicisme, qui est resté comme Dieu, dans sa vérité immuable, est resté comme lui, dans son unité immuable. Il a rencontré la paix, parce qu'il ne Ta voulue que comme Dieu la veut. Le protestantisme, parce qu'il est déchu de la vérité^ est déchu de l'unité : parce qu'il a voulu la paix, au prix de la vérité trahie sans comprendre ni le non-sens métaphysique, ni le non-sens moral, il a rencontré la guerre. Le catholicisme, parce qu'il n'a sacrifié aucun dogme, a gardé, maintenu, reproduit, propagé cette race choisie qui pousse la moralité jusqu'à la sainteté, et le protestantisme, qui parle tant de morale, a été privé de saints, parcequ'il a été infidèle au dogme. Le sait-il? Le comprend-il? Regrette- t-il ce qu'il a perdu? Je ne le pense pas. Car il a perdu jusqu'à la notion de la saîntetéi jusqu'à sa mémoire. Des saints ! Ce mot est tellement extraordinaire que je ne sais comment on peut le prononcer sans réflexion. En face d'un saint et en face d'un honnête homme, d'un honnête homme bon et même pieux, comment faites-vous pour ne pas voir la distance, pour ne pas voir Tablme? Et si vous voyez l'abîme» comment faites- vous pour ne pas le regarder? Et si vous le regardez, comment faites-vous pour ne pas le comprendre?

Vous avez été tenté de dire : « Le protestantisme, en débarrassant l'homme de plusieurs dogmes, int/tife^ pour la morale, Yons semble-t-il, en le délivrant de certaines observances extérieures, lui permettre de concentrer ses forces sur la pratique de la vie, sur le bien de la

vie, sur le bien i^ faire, sur la charité à accomplir? La religion ainsi simpliflée, Thomme se livrera tout entier à la morale, comprenant qu'elle seule est nécessaire; et ne se partageant plus entre le dogme et elle. »

Si vous avez été tenté, après beaucoup d'autres, de parler ainsi, fermez Thistoire du siècle et ouvrez celle des siècles; où sont ces saints? Cette arniée triomphante, Tarmée de Dieu, où se recrute-t-elle ? Parmi les déserteurs du dogme, ou parmi ses défenseurs?

Races descendues du Verbe fait chair, flambeaux du monde qui contenez Dieu, ô fleurs inexprimables, quels sont les terrains qui ont le secret de vous produire ? Quelles sont les rosées qui vous rafraîchissent? Où venez-vous? où grandissez-vous? Etoiles de la nuit, en quelle contrée, dites-moi, vous rencontre le voyageur ? Quelle patrie est votre patrie?

Vok*e patrie est l'Eglise, et le voyageur vous trouve dans les pays où la Vierge Marie a des autels.

Imaginez un homme qui nie un dogme, celui de tous les dogmes qui vous semble le plus inutile à la morale, et essayez d'appeler cet honmie un saint?

Je vous le dis, en vérité : vous ne le pourrez pas.

Et réfléchissez, je vous en prie, sur les résistances de la langue.

Ahl. Luther a trouvé que l'Eglise catholique avait un culte trop matériel ; il a voulu des temples morts, des murs nus, l'image du vide; il a dit que l'image du Verbe incarné représenté par l'art sur la terre irritait le ciel ; il a trouvé que l'Eglise donnait trop de place à la Vierge Marie ; il a trouvé que les saints n'adoraient pas en vérité et en esprit; il a voulu exclure la matière, et augmenter la pureté de la religion»

a^8 - l'homme.

Voulez-vous savoir quelles ironies terribles lancent contre eux-mômes ceux qui veulent être plus sages - que Dieu et pins purs qne l'Ëglise (comme si Tart était une concession faite à Timpureté}?

Sh bien 1 lisez l'histoire de ce mpine austère, qui a voulu épurer; lisez Thistoire de Lutlier, Thistoirs de Luther et de Catherine.

Je fais encore appel aux faifs. Les saints germent et grandissent, là où le dogme est pur, iuattaqué. La moralité n'atteint son développement divin que sous la garde sévère d'une vérité sans tache.

Là où le dogme a été entamé, même sous prétexte de favoriser la morale, ;e sol ne porte plus de saints^

Les calculs humains n*ont pas pour ^ habitude de réussir; mais» quand ils s'appliquent à déjouer les desseins éternels, ils mettent une ingénieuse affectation là se tourner contre eux-mêmes, à faire éclater» par leur mort, la sagesse éternelle qui les écrase en passait, et qui passe sans se déranger.

L'orthodoxie qui, inviolable en elle-même, n'a besoin que d'elle-même pour rester inviolable, produit cet effet de sauvegarder la paix qu'on invoque contre elle, et de sauvegarder la sainteté .pendant • que ses ennemis réclament la morale.

Voltaire aussi n*a-t-il pas parlé de charité?

En vérité, oui. Mais la charité lui paraissait en contradiction absolue avec la foi. Il invoquait la charité au nom de l'indifférence. Vous savez quelle charité a répondu à son appel, et quels flots de sang ont coulé sur la terre fraîchement remuée où il venait d'être enseveli.

Saint Paul prêchait la charité. Luther la réclamait

quelquefois. Mais l'histoire n'a pas confondu saint Paul et Luther. Les moralistes, négateurs du dogme, dont fiossuet a raconté Thistoire, se sont chargés eux*-mémes de notis apprendre où les saints puisent la sainteté ; car ce sont eux qui nous ont permis de comparer les actes des anciens apôtres aux actes des nouveaux apôtres.

L'histoire nous montre du doigt l'aréopage d'Athènes, le jour où saint Paul a comparu devant lui, et les cabarets allemands où Luther rencontrait Car lostadt; elle répète à sa manière les leçons du catéchisme.

L'histoire! mais pour trouver l'erreur en contradiction avec elle-même, ai-je besoin du témoignage des siècles? ai-je même besoin du témoignage des disciples de l'hérésie? L'hérésiarque lui-même, comme s'il résumait le siècle dans sa personne, comme s'il portait le siècle dans son cœur, ne va-t il pas nous montrer son contradicteur au fond de lui-même ?

De quoi Luther a-t-il parlé toute sa vie ? De dignité, n'est-ce pas, de liberté, d'indépendance? Il a ordonné à l'esprit humain de -ne recevoir aucun ordre. Il a déjà infirmé, contredit, en ordonnant, l'ordre qu'il donnait de ne pas obéir. Mais, est-ce tout? est-ce sa pratique seulement qui réfute sa théorie? Il nous est permis d'assister à un plus beau spectacle. Nous ne lisons plus les œuvres complètes de Luther, mais si nous les lisions, nous lirions un ouvrage signé de cette main qui ordonne la révolte et intitulé: De servo arbitrio. Luther consacre un traité à la négation du libre arbitre! L'erreur se hâte et se dissout, disais-je. Mais voyez donc comme elle le fait vite! Admirez sa complaisance et la leçon qu'elle nous fait par la bouche de Luther I

Comme si ce rebelle n'avait pas eu confiance dans la; réyolte pour se révolter ccmtre elle-même, comme s'il avait craint la lenteur de ses disciples trop lents à le" démentir et à le contrecarrer, le voilà qui prend leur place, la place de la Postérité, la place de l'Avenir; le voilà qui, courbé encore sur la racine de son mensonge, veut déjà nous en montrer lui-même les fruits et les fleurs ; le voilà qui découvre à hos yeux le mécanisme intérieur du mensonge en travail; le voilà qui nous montre, dans sa personne, l'histoire de son erreur en raccourci; le voilà qui, faisant appel au libre arbitre dans l'intérêt du crime, poussé par une rage intérieure, nie cette liberté humaine dont il mésuse à la même heure ! Et tout cela à la fois, dans le même moment, sur le même point du Temps et de l'Espace f

Il y a des heures solennelles où l'absurdité fait évolution sur elle-même, pour se montrer sous toutes ses faces, où le charivari de l'erreur accompagne, malgré lui, le concert de la grande justice. On ne parlait que d'indépendance et on niait le libre arbitre, on ne parlait que de charité et on se disputait, et on se battait en buvant; on ne parlait que d'unité, et la tour de Babel s'élevait à la face de l'Europe. Tantôt au nom de la charité, tantôt au nom de la révolte, au nom de la vérité profanée, au nom de l'erreur glorifiée, on acclamait, en les accumulant, des mensonges à la fois contraires à la vérité profanée et à Terreur glorifiée.

Voyez le paganisme : quand il a étendu ses filets à partir de l'ancienne Rome jusqu'aux extrémités de l'ancien empire romain, il se renie lui-^même au milieu

des orgies, uvant que le soleil ne se lève à Bethléem, et la Rome de la louve expire, étouffée en mourant sous la Rome de la croix.

Voyez-vous le panthéisme: quand il a dit son dernier mot, quand il s'est proféré tout entier, sa langue, frappée de paralysie ne sait plus continuer et ose [à peine répéter son discours. En achevant de s'exprimer, il s'est donné le coup de la mo;i;.

Voyez le rationalisme. Vaincu par le souvenir de la déesse Raison, il meurt de honte au pied de Tautel qu'il a élevé.

Voyez le protestantisme : ceux qui ont voulu sacrifier la vérité à la paix expirent dans la guerre, et les luthériens ne savent plus ce que Luther enseignait.

Dans les discussions humaines, très-souvent Tinsistance de celui qiû se trompe entraîne celui qui dit vrai à exagérer la vérité qu*il affirme et par là à la fausser. Dans la crainte de faire une concession injuste, l'homme qui a raison refuse souvent à son adversaire même ce qu'il peut lui accorder justement. C'est une faiblesse à rebours, une concession retournée qu'il fait à l'Esprit d'erreur.

Mais voici un fait sur lequel je prie les sectes dissidentes de porter leur attention.

L'Eglise reste toujours, quoiqu'on fasse, dans la ligne qui mène au but. Elle ne s'égare ni à droite ni à gauche. Elle ignore les concessions injustes en même temps que les contradictions excessives. Elle ignore la faiblesse du trop et la faiblesse du trop peu. L'Esprit- Saint parle par elle et ne se trouble pas.

Pendant que les adorateurs de la Raison tâchent^ à

force de crime et de honte^ de déshonorer la raison humaine, .sans pouvoir y parvenir, pendant que les adorateurs de la révolte tâchent de nier le libre arbitre, sans empêcher les peuples d'y croire, sans pouvoir échapper à eux-mêmes ni à la responsabilité de leurs actes, ni aux conséquences de leurs paroles, TEglise catholique qui n'adore que Dieu, aime Fbomme, le respecte et lui garde sa place, même quand il veut se déposséder, lui garde sa couronne, même quand il veut se découronner. Elle affirme à l'homme son libre arbitre, qu'il veuille de lui ou qu'il n'en veuille pas. Il oublie sa raison, en punition de Tavoir adorée, et cette Eglise qu'il outrage lui rappelle de sa voix qui ne change pas que Dieu Ta fait raisonnable. En même temps, elle lui montre du doigt sa blessure saignante, la blessure originelle de l'homme.

Le découragement et l'orgueil se succèdent et se produisent avec une épouvantable rapidité; tantôt l'homme croit qu'il peut tout, même sans l'aide de Dieu; tantôt qu'il ne peut rien, même avec Dieu. L'Eglise, cependant, enseigne d'une voix immuable la miséricorde qu'on repousse et la justice qu'on nie. L'erreur fatigue l'Eglise sans la troubler; elle la fatigue de ses cris vagues et contradictoires ; mais jamais elle n'a eu, jamais elle n'a, jamais elle n'aura l'impossible consolation de voir la Parole de Dieu faiblir, ou la parole de Dieu exagérer.

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