LE MÉPRIS DE L'ART
Il y a des sentiments pour lesquels les horannes vivent et meurent, des sentiments qu'ils prennent au sérieux. De ce nombre est par exemple le sentiment de la famille, sentiment respectable, mais très-souvent corrompu, et dont la corruption produit des monstres qui pullulent sous nos yeux.
Il y a d'autres sentiments qu'on a l'air de mépriser.
Or, voici ce que j'appelle mépriser un sentiment: c'est s'y abandonner, et ne pas le prendre au sérieux.
Parmi les sentiments méprisés, je veux citer l'Admiration.
Il y a des gens qui ne connaissent pas l'admiration ; ils l'ignorent. Ils ne la repoussent même pas précisément, il serait injuste de dire que les moirts repoussent la vie. Ils sont absents d'elle, et elle est absente d'eux. Ce n'est pas de ceux-là que je veux parler.*
Je veux parler de ceux qui admirent et qui manquent de respect à leur admiration.
Ceux-là ne sont pas tout à fait insensibles au beau, mais leur sensibilité est un outrage, parce qu'elle n'est pas sérieuse. Qu'on leur 'dise , qu'on leur lise, qu'on leur montre quelque chose de sublime, ils seront émus : peut-être , et très-souvent même , leur émotion sera extérieure, bruyante, parlante, agitée. Elle fera étalage
d'elle*méme , suivant l'habitude des personnes et des choses qui ne sont pas certaines de durer.
Mais le lendemain il n'y parait plus. Les affaires ont passé par là, Tadmiration n*a pas même laissé de ruine derrière elle , pour nous avertir de son passage. Elle n'a pas même laissé le néant pur, elle n'a pas laissé un oubli simple , elle a laissé un genre d'oubli qui n'exclut pas le souvenir , et qui se traduit souvent par ces mots : c J'ai entendu cet artiste ; il m'a fait plaisir. »
L'homme qui la veille admirait , dit le lendemain qu'on lui a fait plaisir. Est-ce donc que son admiration était mensongère? Non, mais voici ce qui s'est passé.
Cet homme est convaincu que la vérité , la beauté, rharmonie, sont des caprices auxquels un homme sérieux peut se prêter, quand il a fini ses affaires. Maisje réel pour lui, c'est le métier qu'il fait.
Hier soir il a admiré, c'est qu'il n'avait rien à faire pour le moment; sa journée pétait finie. Il a bien voulu donner aux choses éternelles quelques instants perdus
Mais ne lui proposez pas le lendemain d'introduire dans sa vie les vérités qui, la veille, ont ébranlé et rajeuni son âme, il vous croirait fou. Il a pleuré peutêtre en vous écoutant. N'allez pas croire cependant. qu'il va déranger son train de vie. Il a pleuré, parce que cela était sans conséquence : cet homme méprise les larmes. Mais il ne dérangera pas son train de vie, parce qu'il estime ses occupations. Cet homme-là va au spectacle; il veut bien que l'héroïne soit très-malheureuse, et même il jouît de ce malheur, pour plusieurs raisons
très-profondes. Mais , si le lendemain il rencontrait dans la réalité Tinfortune au spectacle de laquelle il a consacré sa soirée de la veille, il ne la regarderait pas, parce qu'il n'est plus temps de rire. Il n'est plus temps de rire, ni de pleurer : il est l'heure des affaires.
Eh bien, ce contraste épouvantable entre cet homme au spectacle et cet homme dans la vie s'étend plus loin que vous ne pensez.
Toutes les fois que vous lui parlez de vérité et de beauté , toutes les fois que vous lui parlez de choses éternelles, ilse croit au spectacle. Toutes les fois que vous lui parlez de choses invisibles, il se croit au spectacle. Car les choses invisibles lui apparaissent sans réalité, et sont les décorations de la scène où votre parole le conduit. Mais ne vous y trompez pas ; cet homme va quitter le tliéâtre, et si vous alliez demain lui parler des faits que la vérité réclame, si avec les rajons du soleil vous alliez lui proposer de faire du pain, suivant les lois de la création, il rirait comme si vous lui proposiez de consacrer sa vie au soulagement des malheujhs qu'on montre à la Porte- Saint-Martin. Ces malheurs-là, il voulait bien les applaudir, car vous savez que les malheurs sont choses qu'on applaudit. \\ voulait bien les applaudir. Il ne se chargeait pas de les soulager.
Chaque homme porte en lui un certain nombre d'hommes y et tous ces hommes-là sont d'une opinion différente. Dans un homme il peut se rencontrer un savant, un artiste, un philosophe, un père de famille, un trayailleur , et chacun de ces personnages a une façon de considérer les choses, contraire à son voisin. Comme ils sont tous pleins de modération, ces personnages-là vivent ensemble sous le même toit, dans une paix telle quelle.
Ils partagent entre eux les heures de la journée. Quelquefois c'est l'artiste qui apparaît , et pendant ce temps-là, le père de famille est caché. Quelquefois c'est le père de famille, alors l'artiste prend la fuite. S'il y a un chrétien parmi les hommes qui habitent dans l'homme multiple dont je parle, et si ce chrétien ne s'impose pas comme une vérité vivante et supérieure à tous ses voisins , il se passe un phénomène hideux^ ridicule, absurde, qui remplit nos rues et nos maisons^ Ce malheureux chrétien est livré aux bêtes sans sortir de chez lui. S'il ne convertit pas l'artiste qui réside avec lui dans le même homme, l'artiste et le chrétien vont se faire dans le môme cœur une guerre sans bruit, d'autant plus profonde qu'elle ressemblera à une" paix honteuse. Quand le chrétien prendra la parole, il dira que certaines choses sont vraies. Quand Tartiste élèvera la voix, il dira que certaines choses sont belles, et ces deux sortes de choses seront en contradiction Dans ce cœur dévasté, le chrétien brisera certaines idoles que l'artiste admire, et alors l'artiste, quand le
chrétien aura disparu, Tarliste au moment où il régnera à son tour, recomposera Tidole brisée et l'adorera pendant quelque temps. Le chrétien condamnera l'artiste, comme ennemi de la vérité que l'homme professe. L^artiste méprisera le chrétien comme ennemi de la beauté que rhomme admire , et la lutte de ces deux personnages sera d'autant plus longue , d'autant plus stérile , d'autant plus inutile, d'autant plus lourde, qu'il y aura entre eux deux dans le même cœur un homme du monde. Cet homm^ du monde essayera de faire entre l'artiste et le monsieur chrétien une réconciliation. Il leur conseill^a à tous deux des concessions réciproques. Il leur fera à chacun une part. Il s'établira juge entre eux, et sa juridiction empêchera l'affaire de s'éclaircir, tant qu'une puissance supérieure n'interviendra pas.
Il parait qu'un journal a publié cette phrase; it s'agit d'un certain tableau qui représente saint Se* bastien percé de flèches , et voici la phrase du journal:
c Sans doute le tableau de M. Ribot est tout à fait dépourvu de style, mais, le sujet donné, cette trivialité paraît moins choquante. Saint Sébastien, en artyU'a, aucune prétention mystique. La peinture a toujours envisagé son supplice sous un aspect pwremeni pittoresque. Elle a fait de lui tour à tour on Martyr et son Apollon religieux. Tantôt c'est un beau jeune homme élégamment attaché à un arbre et tendant aux flèches sa poi* rine de Niobide, comme il Toffrirait aux traits de l'A-
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mour, et tantôt un 5u;>^ d'amphithéâtre que le pinceau dissèque à la façon du scalpel. >
Ces paroles ont été écrites. Je ne les invente pas; je les transcris. Elles n'ont pas été écrites exprès pour me servir ici de citation. Elles ont été écrites sérieusement par un homme qui envisage de cette façon le martyre de saint Sébastien , qui ne s'étonne pas de l'envisager ainsi, et qui ne pense pas à l'envisager autrement. Imaginez-vous donc un peintre religieux qui va traiter ce sujet -là, inspiré par l'esprit qui a dicté au journaliste la page que j'ai citée.
Le peintre est condamné à prendre son pinceau en se disant qu'après tout la peinture est habituée à consi* dérer le supplice de saint Sébastien sous un aspect purement pittoresque. Elle a toujours fait ainsi. Elle n'a donc qu'à continuer. Jamais elle ne s'est demandé ce que c'était en effet, en réalité, que saint Sébastien et £Qn martyre; elle ne s*est jamais posé, avant de le représenter sur la toile, cette question. Ce n'est pas pour l'insulter qu'elle a ainsi traité saint Sébastien. Non ; elle a fait cela comme un en&nt qui prendrait des joujoux. Et on ne s'en étonne pas, et on constate le fait d'un air grave. On est habitué.
La peinture, en face de saint Sébastien, n'a pas eu an instant la pensée de voir quelle était la réalité qu'elle allait aborder. Pas le moins du monde; elle avait des couleurs à sa disposition. Que lui importe saint Sébas« tien? N'a-t-elle pas à sa disposition des effets pittoresques?
Qu'Apollon soit un démon, et que saint Sébastien sdt un Saint, ce détail ne la préoccupe pas. Elle a du bleu, du rouge, du jaune, au service de tous les deux. Et puis
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d'ailleurs, en art, saint Sébastien n'est pas mystique. En art. II faut bien comprendre la profondeur de cette parole. Saint Sébastien, partout ailleurs, saint Sébastien dans la réalité , saint Sébastien dans Thistoire, saint Sébastien sur la terre, saint Sébastien au ciel, sera tout ce qu'on voudra. Gela ne regarde pas la-peinture, vous comprenez ! Ce qu'il lui faut à elle, c'est un certain saint Sébastien , tel qu'il est en art. En art , com* ment est-il? On a eu la complaisance de vous le dire: il est pittoresque. Ne vous étonnez donc pas trop si le tableau est dépourvu de style. Le sujet donné rend cette tri" vialité moins choquante. Quoi de plus trivial, en effet, que le martyre de saint Sébastien? La peinture-, en face d'un fait si vulgaire, et d'un personnage si pittoresque , oscille entre Apollon et un sujet d'amphithéâtre. Quand elle est en face d'une trivialité comme celle-là, quand elle est en face d'un Saint, il lui faut, pour se consoler, un démon ou un cadavre.
Quant au peintre qui a peint d'une manière si pitto:resque ce démon ou ce cadavre, il a fait un tableau religieux, parce que le catalogua du Musée porte le nom de saint Sébastien.
Qu'est le tableau en lui-même? Je l'ignoret Mais voilà comment on le juge. Qu'il mérite ou non un pareil traitement, en tous cas il l'a reçu. En tous cas , ces choses s'impriment plus de 1800 ans après Jésus-Christ.
Un des sentiments les plus fréquents chez les artistes, c'est le mépris de l'art. Un des sentiments les plus fréquents chez les critiques, c'est le mépris de l'art.
Ce que j'appelle mépriser l'art, c'est lui permettre de mentir.
L'artiste méprise l'Art quand il tend à autre chose qu'à réaliser le vrai. Le critique méprise l'Art quand il lui pardonne d'avoir un idéal qui n'est pas vrai.
Nous entendons tous les jours cette absurde parole, appliquée à telle ou telle erreur , quand cette erreur est exprimée en langage brillant :
« C'est de la poésie. »
Quand l'homme médiocre ^ parlant d'un mensonge, a prononcé ce mot: C'est de la poésie ^ il croit avoir disculpé le menteur. Il a prononcé, au contraire, une accusation nouvelle, car si le menteur ment poétiquement^ il fait mentir la parole dans sa forme la plus élevée.
Poésie veut dire création.
Le mensonge qui atteint la poésie envahit un sanctuaire.
L'homme médiocre qui veut caresser le désordre d'un autre homme prononce ce mot : C'est un artiâte.
S'il g'agit en effet d'un artiste , ce désordre chez lui est monstrueux. La musique a pour essence les matliématiques, le vers trouve son harmonie dans les rigueurs de sa loi.
• L'artiste doit vivre dans Taustérité de Tordre ; l'admiration ne doit approcher de lui qu'avec respect, et l'admiration rqui n'est pas austère est la plus cruelle des insultes.