LE ROMAN
LjB Roman est notre contemporain, il est né au dixneuvième siècle. Il est intéressant, je crois, de saisir la nature de ce personnage qui appartient très-intime-^ ment à nos études contemporaines.
Peut-être me dites-vous intérieurement : mais le Roman est vieux comme le monde : depuis ]es bergeries grecques jusqu'à la chevalerie du moyen* âge, depuis Daphnis et Chloé jusqu'à Adèle et Théodore^ les Romans ont rempli toutes les bibliothèques, toutes les mémoires, toutes les littératures.
Cette observation, ne contredit pas ce que je viens d'avancer. Le Roman existait depuis longtemps, mais non pas tel qu'il existe aujourd'hui. Le nom était le même, la chose était absolument différente, et c'est cette différence qui donne au Roman actuel un caractère particulièrement mauvais sur lequel il peut être utile d'insister.
Le Roman, dans l'antiquité, n'était qu'un jeu d'imagination. Loin de se donner comme la représentation d^ la vie réelle, il en fuyait l'image. Il visait aux aventures bizarres, merveilleuses, invraisemblables. Il côtoyait et même envahissait complètement les domaines du conte. Il avait quelquefois le ton lyrique, quelquefois le ton épique, quelquefois le ton tragique. Il regardait la réalité de la vie comme un écueil contre lequel
il se serait brisé, et qu'il fallait éviter^ sous peine de mort.
Ficker, dans l'Histoire de la littérature ancienne, comprend sous ce aom de roman : la description oratoire d'une suite d'aventures merveilleuses. Un genre qui s'en rapprochait beaucoup était, dit-il, celui des récits de voyage qui durent leur naissance à cet amour du merveilleux et du lointain qu'avaient éveillé les expéditions d'Alexandre.
Ântonius Diogène écrivit une de ces relations, et voici le sujet de cette œuvre, dont Photius nous a conservé un abrégé. Elle roule sur les c?u)ses merveilleuses qui se voient au delà de Vile de Thulé. Traduit en français par Chardon de la Rochette (mélanges de crit. et de philoL 1. 1. Paris, 1812, 3 vol. in-8«»).
Ce titre instructif nous avertit très-bien de la nature de ces travaux. Pour trouver des sujets de Roman, la littérature antique allait au delà de Tlie de Thulé. C'était le voyage, le voyage lointain et merveilleux, qui taisait les frais du Roman. Le lecteur eût été dépaysé si la scène s'était passée près de lui, s'il avait pu cou* doyer, dans son voisinage, devant sa porte, ou rencontrer, en entrant chez lui, le héros de son livre.
Le héros, dans Fantiquitë, devait, pour intéresser être fabuleux.
Achille Tatius fut un des représentants grecs de cette littérature : c'est lui qui écrivit VHistoire de Clitophon et deLeucippe. « L'ouvrage, dit Fîcker, est plein d'aventures bizarres, d'invraisemblances, et surchargé 3'incidents superflus qui ralentissent Faction sans nécessité et sans s'y rattacher étroitement. Achille Tatius (c'e^ toujours Ficker qui parle), ne laisse passer aucune
occasion de se répandre en descriptions pompeuses, en récits fleuris, en diiscours ou en sentences sophistiques et afiectées qui sentent le lieu commun. »
Xénophon d'Éphèse, Ghariton, Eumathe, Théodore, Prodrome se sont, non pas illustrés, mais signalés, dans cette branche de la littérature grecque.
Ce qui résulte des détails que possède sur eux l'érudition moderne, c'est que le Roman est né en Grèce, à la fin de la littérature ou plutôt après la littérature. On pourrait, je crois, le définir ainsi, sans Tinsulter :
Le Roman grec est la forme déchue du poème épique dont il a gardé l'emphase et perdu la couleur.
Le Roman oriental est représenté par les Mille et une nuits. C'est un rêve, voilà tout. C'est une promenade de l'imagination, qui fuit la réalité. Les intentions morales, bonnes ou mauvaises, sont rares dans ce livre. L'imagination va devant elle, comme un cheval échappé; il s'agit simplement de raconter des choses étonnantes et de mettre sous les yeux beaucoup d'or et de pierreries.
La chevalerie a fait pendant longtemps, en Europe, les frais du Roman. Mais ne reconnaissez-vous pas, avec moins de richesse, la direction des Mille et 'me nuits ? C'est la fantecisie occidentale, au lieu de la fan^ taisie orientale, mais c'est toujours la fantaisie. Peu de leçons : peu de prétentions à moraliser ou même à démoraliser : peu de vues philosophiques : c'est Y aventure proprement dite, aimée pour elle-même, recherchée pour elle-mêine, cultivée pour elle-même : c'est Taventûre devenue le but de l'art et le but de la vie, s'il est
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permis d'employer, à propos de ces choses, le nom de la vie et le nom de l'art.
Si nous nous rapprochons de l'époque actuelle, sans toutefois l'atteindre, nous trouverons dans le Roman moderne, mais non pas encore contemporain, le caractère du roman grec. Ce caractère est modifié dans la^ forme, parce que la civilisation n'est plus la même i mais il est le même au fond, parce que c'est le mkine homme qui l'écrit. Le dix-huitième sièéle, qui est le plus servile de tous les siècles^ et qui eh toutes choses copie le mauvais avec un instinct étonnant, le dix-huitième siècle continue l'œuvre de la décadence grecque. Florian imite Longus. Ce qu'il y a de très-bizarre et de très-caractéristique, c'est que ce pauvre Longus, l'auteur de Daphnis et Chloè^ était un sophiste grec. A la fois SK)phiste et romancier sentimental, ce triste personnage semble avoir voulu être le père du dix-huitièmè siècle français. La niaiserie bucolique et la subtilité sophistique s'aiment beaucoup l'une et l'autre ; la cruauté les accompagne ordinairement. Les bergers de roman et les sophistes sont deux espèces épouvantables qui de leur voix doucereuse appellent dans l'histoire les bour^ reaux, et généralement les bourreaux répondent.
Cette société raffinée et corrompue, née dans les^ salons et les boudoirs, recherchait, dans ses romans, la campagne, ou du moins la chose qui en elle-même n'a pas de nom, mais qui, au dix-huitième siècle^ avait usurpé le nom de la campagne. Voilà toujours le symptôme que je constatais dans le roman d'autrefois : la fuite de la réalité. Quand on songe au théâtre sur lequel se jouait la comédie du dix-huitième siècle, quand on voit par la pensée ce boudoir plein de boue, de sang et
de larmes^ on conçoit que la campagne est le pays le .plus lointain que puisse imiter dans un rêve cette imagination à la fois immobile et égarée. Quand le dix-huitième siècle voulait aller bien loin, dans une région inconnue, il allait à la campagne. La campagne représentait pour lui les choses merveilleuses qui se voient au delà de Vile de Thulé,
Le dix* huitième siècle essaya donc de faire une partie de campagne, comme un homme blasé essayerait, pour oublier la terre, d'aller dans la lune; Mais la campagne ressemble au sanctuaire naturel de Dieu, et ce sanctuaire ne s'ouvre pas au premier venu. Le dix-huitième siècle crut que la campagne ressemblait à ses paravents, à ses devants.de cheminée, parce qu'il n'avait ni l'œil assez pur pour la voir, ni l'esprit assez ouvert pour la comprendre. Il parla de la nature comme un aveugle des couleurs.
Si nous résumons les choses aperçues dans ce coup d'œil rétrospectif, nous constaterons dans le roman,
, depuis l'antiquité jusqu'à Mme de Genlis, un caractère universel. Il représente la tentative de l'homme pour échapper à la vie quotidienne. Il est la décadence
-du poème épique. Le poëme épique racontait les voyages des peuples, voyages traversés par des guerres. Le Roman raconta sur le même ton les voyages des individus, voyages traversés par des aventures. Les nations avaient demandé au poëme épique de perpétuer les grands mouvements qu'elles avaient faits : les individus demandèrent au Roman de remplacer les grands mouvements qu'ils n'avaient pas faits : ils lui demandèrent de satisfaire, tant bien que mal, le désir vague
d'héroïsme que leur imagination portait et que leur cœur ne réalisait pas.
Dans le diz-neuviërae siècle, le Roman ouvre une route directement contraire : il veut peindre la vie commune : il oublie l'tle de Thulé, il oublie les Mille et une nuitSj il perd le souvenir des pays lointains : il ette loin de lui la trompette épique : il parle sur le ton de sa conversation : il a du plaisir à raconter les choses vglgaires : il entre dans les villes où nous sommes, dans nos maisons, dans nos chambres. En de* venant voisin, il devient moderne. Il demande la familiarité au temps et à l'espace, comme le Roman antique leur demandait l'éloignement. Il aime à connaître, à montrer, à décrire minutieusement le lieu de la scène et le costume des personnages : il veut que ce lieu soit le lieu de nos promenades, de nos courses, de nos affaires^ et que ce costume soit celui que nous portons. Il fait autant d'efforts pour se mêler à nous, que le Roman antique en faisait pour se séparer de nous.
Balzac inaugura cette direction nouvelle. Ainsi conçu, le Roman prit sur les mœurs et sur la civilisation une influence beaucoup plus puissante, plus active qu'autrefois. Il avait été déclamatoire et flasque. Il devint criard et incisif.
Le Roman antique avait faussé le sens de la vie idéale. Le Roman moderne faussa le sens de la vi,e réelle. Le Roman antique avait égaré l'imagiiiation. lie Roman moderne, du moins dans les conceptions que j'examine aujourd'hui, égara le cœur.
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Ainsi l'objection que je nie faisais au commencement de ce travail y non-seulement tombe d'elle-même, mais vient au secours de cette assertion : le Roman est né au dix-neuvième siècle et réclame une place dans rHistoire contemporaine. Non-seulement la connaissance des anciens romans n'infirme pas cette vérité, mais elle la confirme.
Le Roman antique excitait la curiosité par la bizarrerie des aventures et le merveilleux des pays lointains.
Gomment a fait le Roman moderne pour remplacer l'attrait de l'inconnu?
Voici ce qu'il a fait. Il a eu recours à la passion : il s'est adressé à elle ; il lui a dit de remplacer l'ile de Thulé. Il a imaginé des sentiments violents, afin de suppléer par le débordement intérieur aux courses extérieures qui étaient épuisées. Puis il a mêlé la passion à la vie quotidienne, de façon à persuader aux hommes et aux femmes que la passion est le sel de la vie. Et, comme une excursion sur lés terrains de la passion est plus facile qu'une excursion dans l'île de Thulé, le lecteur a senti le but à la portée de son bras, et le désir d'imiter est né dans son cœur.
S'il fallait, en eflet, chercher un sens au Roman moderne et lui prêter un langage, voici à peu près la leçon qu'il nous donne :
« Jeimes gens, la vie n'a pas de sens. Elle est pénible, pesante, stupide, ennuyeuse, abrutissante. On part on ne sait d^où, on va on ne sait où, par une route maussade et difficile, où chaque pas qu'on fait est une absurdité. Si vous êtes petit, ennuyez-vous dans le chemin battu : suivez-le, obéissez. Si vous êtes grand, révoltez-vous contre la nature des choses.
veut étouffer }e désir de Thomme, elle se déguise et se fait appeler le bon sens. Alors elle dit à l'homme : contente- toi de rien.
L'abîme ayant été masqué et non comblé par la froideur humaine, le Roman est venu et a jeté dans le gouffre, pour le remplir et le nourrir, la passion. Cette fois, l'abtme ne fut pas tout à fait masqué : mais il ne fut pas le moins du monde comblé, il fut creusé.
La passion vide le cœur de l'homme.
Elle lui enlève ce qu'il avait, et ne remplace pas ce qu'elle enlève.
Le gouffre béant ne peut être comblé que par Dieu. Dieu seul suffit pour que l'homme ne s'ennuie pas.
Or, le Roman, tel que je le considère en ce moment, est la tentative de l'homme pour donner le sel au monde, en l'absence de Dieu, pour rendre la vie sapide^ attrayante, ardente, en dehors de Celui qui est.
Cette tentative devait avoir le sort qu'elle a eu : l'ironie qui la menaçait d'avance est tombée sur elle avec un tracas épouvantable. Le Roman a augmenté l'ennui de l'homme. La platitude de son extravagance devint plus ennuyeuse même que la froideur.
Il crut amuser Tholnme par des combinaisons.
L'homme, qui a faim et soif d'unité, qu'il le sache ou qu'il ne le sache pas, charge son pistolet, quand on veut le consoler ainsi, et s'apprête à se faire sauter la :Cervelle. La passion a remué son âme et l'a remuée sans ordre : elle a excité ses besoins, et ne les a pas satisfaits. Elle a rendu criant son ennui qui était sourd, fille a constaté le vide, et au lieu de le diminuer, Ta augmenté en le constatant. L'ennui qui dort permet encore au malade un genre d'appétit et un genre de
sommeil. Mais l'ennui qui s'éveille, sans cesser d'être l'ennui, regarde du côté de la mort. Si Werther n'a pas eu plus d'imitateurs, il faut remercier Dieu qui protège l'homme contre la logique du mal. Car Werther est le type des livres qui mènent l'homme au tombeau.
Qu'est-ce donc que le Roman? (Il est inutile de ré-, péter que je prends toujours ce mot dans le sens indiqué par Werther.) Qu*est-ce donc que le Roman?
Le Roman est par excellence le livre ennuyeux. Je crois qu'il serait bon, qu'il serait utile de faire connaître cette vérité très-simple.
Beaucoup de personnes bien intentionnées et profondément inintelligentes pensent que les Romans sont souvent de mauvais livres, mais le regrettent au fond du cœur, et restent attachées, à ces mauvais livres qui d(Hvent être bien amusants.
C'est cette erreur fatale, capable de corronpre l'esprit, qu'il serait bon d'abandonner.
Le cœur de l'homme est fait pour être heureux et rempli, et il n'a pas le droit de regretter le malheur et le vide. Le cœur de l'homme est' fait pour aimer, et voici le caractère universel des mauvais Romans : l'ab* sence d'amour.
Les personnes dont je parlais tout à l'heure croient que le Roman représente la vie, le bonheur, le feu, mais qu'il faut renoncer au bonheur par raison, parce que le bonheur est dangereux .
Le contraire est vrai exactement. Le . Roman est le plus froid des livres. De plus, il a une passion très* étrange qu'il faut constater, la passion du malheur, et il faut renoncer au malheur, parce que le malheur est dangereux.
398 L*HOMH£.
Le Roman a là passion du malheur.
Il aime à boire le sang, comme un vampire, le sang qui coulé inutilement. Il est friand de la £iubstance humaine. Il a du plaisir à voir couler les larmes, pourvu qu'elles coulent en vain. Savez-vous quand il est fier? Il est fier quand il a accumulé un certain nombre d'horreurs, et qu'il vous les a fait déguster. Il est fier quand il a étalé sous vos yeux, dans les convulsions de leur agonie/les victimes de la ilBitalité; car la fatalité est la puissance qui préside à ses inventions. L'essence du mauvais Roman, c'est la fatalité. Le mauvais Roman boit avec plaisir les larmes d'un homme perdu, au moment où il se croyait sauvé, les larmes d'un homme perdu sans retour.
Le mauvais Roman déteste la miséricorde^ qui émousserait la pointe de son poignard. Il aime les déchire* ments^ Il veut boire et faire boire le sang' du cœur. Gomme ce sang ainsi Versé ne désalière pas, le lecteur, de plus en plus, ennuyé, et prenant toujours son sup« plice pour soii remède, crie : Encore 1 encore! Et le Roman verse toujours, et toujours l'abîme se creuse, et l'ennui grandit comme une plaie qu'on élargirait pour s'amuser.
Au dernier degré, le vertige arrive, le vertige de TeAnui, et le lecteur, ne sachant phis que faire, conçoit un certain désir, inexplicable, mais réel, de partager le malheur du héros. L'esprit d'imitation qui' esti naturel à^ l'homme, peut naitre en fiice de là douleur. Gela est étrange, mais cela est ainsi. En face de la douleur^ certains homiôes ennuyés peuvent dire ; Si j'essayaisl .
Les anciens ont représenté le vertige sous, la forme
d'un monstre qui est au fond d'un abtme et qui appelle ceux qui regardent. Or, il faut faire attention. Tout dépend de l'esprit dans lequel parle l'homme et de l'intention pure ou impure qui dicte. Q y a une certaine façon de représenter, aux yeux les passions et leurs catastrophes qui produit le même effet sur certains lecteurs, vides d'expérience et pleins d'ennui, que le regard d'un serpent sur un oiseau.
Cette tentation incompréhensible explique le succès de certi^ins Romanis. Us sont ennuyeux au point qu'ils semblent impossibles à lire. Mais l'amour-propre du lecteur vient à leur secours. Vous me demandez comment Tampur-propre peut^ intervenir ici? Ignorez-vous . que l'amour-propre .«si à aa placjei. toutes les fois qu'il y a une bêtise à faire? Eh bien, oui; la chose est ' étrange; mais elle est réelle^ f t il faut y croire, puisqu'on la voit. L'homme, qui a lu avec complaisance un certain nombre de malheurs arrivés à des h4roSf peut concevoir le projet d'être malheureux afin de. paraître héroïque. Il croit que le malheur lui donnera l'héroïsme ou les apparences de l'héroïsme; l'héroïsme n'arrive pas, même en apparence : mais le malheur est venu souvent, même en réalité.
Il faudrait se raoquçr de René et de Werther, se moquer, se moquer jusqu'à ce que iQori s'ensuive.
Il faudrait, en face des héros romantiques, pousser des éclats de rire capables d'ébranler le monde. Ce bruit es^t peut-être le seul bruit qui les réveillerait de leur sommeil.
Le substantif Roman a formé deux adjectifs : Romanesque et Romantiqite. Ces deux adjectifs répondent, le premier, ani Roman antique; le second, au Roman mo- .
dorne. Les héros des anciens Romans étaient romanesques : ce mot semble indiquer leur goût pour les hasards intérieurs de Tâme. L'absurdité de cette phrase répond à l'absurdité de la chose.
Ce qui caractérise en général le mauvais Roman, c'est le mépris de la paix.
Il airpe à considérer la paix comme une chose négative, faite pour les petites gens, et l'agitation comme le sublime monopole des grandes natures. Son esprit tendrait à insinuer que Dieu est sans vie, et que Satan est Vacte pur.
Cependant la paiir, qui est un feu dévorant, brûle éternellement, dans la joie et dans la gloire, l'encens magnifique de l'Adoratton sur les hauteurs où repose rœil de Dieul Elle porte dans son sein immense le transport de l'amour et l'activité du sacrifice de louanges.
L'agitation promène lentement et vainement ses victimes inutiles et ennuyées dans les ruisseaux d'eau froide et dans les mares de boue.
Le jour où l'homme serait parfaitement convaincu que Tennai est dans la passion et que la joie est dans l'action, que Terreur est froide parce qu'elle est agitée, que la vérité est brûlante parce qu'elle est calme, ce jour-là rhomme regardera avec étonnement son histoire.
Le récit, comme l'Histoire, doit, poiir éviter l'ennui et pour donner la lumière, faire sentir dans les faits la présence de Dieu. La présence de Dieu est Tarome qiii empêche la vie humaine de tomber en putréfaction. Le mauvais Roman a été,. au plus haut degré, la négation de la présence de Dieu. Peu à peu la matière de ces
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œuvres, c'est-à-dire le fait raconté, est tombé en pourriture, et de temps en temps il s'est produit des livres qui ne sont plus même des cadavres, car la forme du cadavre a disparu : C'est le je ne saU quoi qui n'a de nom dans aucune langue.
Il faut rendre à la vie sa forme. Il faut que toutes les branches du récit, toutes les créations de l'art soient reconstituées par la présence de Dieu. A la fatalité, qui est la souveraineté de la mort, s' oppose la Providence, qui est la souveraineté de la vie.
La fatalité est inexorable et les amis de la mort se sont adressés à elle pour lui demander ses horreurs compliquées, nombreuses et stériles. La miséricorde est le contraire de la fatalité. Les amis de la vie ne pourraient-ils pas demander à la miséricorde la loi de l'Art; ne pourraient-ils puiser à cette source vive et ardente l'eau pure, Teau saine, et remplacer la stérile, affreuse et monotone complication des ténèbres par les jeux variés, libres, féconds, magnifiques, resplendissants de la lumière? Ne vous semble-t-il pas que le drame véritable, celui qui se souviendrait de son nom, celui qui voudrait être un acte et faire un acte, aurait pour clef de voûte la miséricorde? La miséricorde est large, généreuse, imprévue, fécpnde, active et hardie I Elle n'a peur de rien, et le mal s'évapore devant elle. La fatalité est étroite, timide, prévue, sèche et passive. Lé mauvais Roman vous montre du doigt la chute comme le terme inévitable de toutes les tentatives. Il décourage, il abaisse, il ennuie l'homme, il lui donpe le choix Saire une vie plate qui ne mène à rien et un héroïsme faux qui mène au précipice. Il oublie et fait oublier la grandeur vraie qui mène aux deux. Il produit le dégoût,
la terreur, l'inquiétude, la pitié vaine! Il oublie Tadmiration, acte sublime et rare qui ouvre la source des larmes I Ce qui corrige une élévation fausse, ce n'est jamais l'abaissement : il est aussi impuissant qu'il est vilain : ce qui corrige une élévation fausse, c'est une élévation plus haute et plus vraie. Pour trouver la vie, c'est toujours en haut qu'il faut regarder. L'homme vraiment positif est celui à qui Dieu donne la force de lever les yeux conthiuellement. Ce n'est pas Tégoïsme qui corrigera l'élan faux du cœur : ce sera un autre élan, ardent et vrai. Ne serait-il pus beau, grand, magnifique et possible d'étonner par les foudres de la miséricorde ceux qui s'étranglent volontairement dans les lacets de la fatalité? N'est-il pas temps que la loi de Dieu apparaisse comme la loi du vrai, apparaisse comme la loi du beau, et que toutes les choses défigurées par la contradiction monotone de Terreur apparaissent transfigurées par l'unité du vrai qui embrasse tout, excepté le faux?