‹ L'homme primitifChapitre 10 sur 54 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Découverte d'un squelette entier de riiomme de l'époque du grand ours et du mammouth. — Particularités de sa structure. — Preuve de son antiquité.

Il nous reste, pour couronner ce long exposé, à faire connaître le fait le plus important peut-être qui se soit révélé depuis que les recherches sont dirigées vers les temps primitifs de Thumanité. Nous voulons parler de la découverte, qui a été faite en 1872, du squelette, complet et en parfait état, d'un homme appartenant à répoque du grand ours et du mammouth. Cette découverte n*a fait que confirmer et renforcer encore cette grande vérité, (juc Thommc des premiers temps ressemble singulièrement, par toutes les parties de son squelette, ttUe, membres et tronc, à rhomme de nos jours.

Comment a-t-on retrouvé cet ancôtre archiséculaire de notre humanité?

Près de la frontière de France et d'Italie, à peu de distance du pont Saint-Louis, sur la route de la Corniche, il existe une série de cavernes creusées dans Tcpaisseur de la montagne,* qui surplombe en ce point la Méditerranée. Depuis plusieurs années ces cavernes étaient explorées par deux ou trois naturalistes, qui y avaient trouvé un grand nombre d'objets de l'industrie primitive, tels que haches de silex, pointes de flèches, poinçons en os, etc.; mais aucun ossement humain n'y avait encore été mis à nu. C'est que les premiers explorateurs n'avaient fait descendre les fouilles qu'à une faible profondeur, à 2 ou 3 mètres seulement. Un tout autre résultat a été obtenu lorsqu'un autre

chercheur plus persévérant poussa les fouilles jusqu'à 7 et 8 mètres de profondeur.

Ce chercheur était M. E. Rivière. Venu d'abord à Menton pour rétablir sa santé, M. E. Rivière fut bientôt pris du désir de s'associer aux fouilles commencées. Il se rendit acquéreur de l'une des cavernes et en entreprit l'exploration pour son compte. Bientôt une mission scientifique, dont il fut investi par le ministre de l'instruction publique, et un crédit qui fut affecté à cette mission, lui permirent de procéder plus facilement à ses recherches.

Depuis plus de trois mois, M. Rivière étudiait le sol de la caverne du Cavillon, creusant chaque jour plus profondément, et il était parvenu à six mètres et demi au-dessous du niveau des anciennes fouilles sans avoir recueilli d'autres objets que de nombreux instruments en silex, des instruments en os, des coquilles marines et terrestres, et un grand nombre d'ossements, de dents et de mâchoires appartenant à divers animaux carnassiers, pachydermes, ruminants et rongeurs, lorsque, dans la journée du 26 mars 1872, il découvrit les premiers ossements d'un pied appartenant à un squelette humain.

Ce squelette, qui ne put être entièrement dégagé qu'après huit jours d'un travail non interrompu, était placé sur le côté gauche. Son attitude était celle du repos, celle d'un homme que la mort aurait surpris pendant son sommeil. La tôte, un peu plus élevée que le reste du corps et légèrement inclinée en bas, reposait sur la partie latérale gauche du cnlne et de la face; le maxillaire inférieur était appuyé sur les dernières phalanges de la main gauche.

Le squelette était situé dans le sens longitudinal de la caverne, à 7 mètres environ de l'entrée et près de la paroi latérale droite.

Le crdne était couvert de nombreuses coquilles percées d'un trou se rapportant au genre Nassa [Na^ssa neritea]^ et quelques dents d'animaux perforées par la main de l'homme.

Déplus, un instrument en os, long de dix-sept centimètres, terminé en pointe d'un côté, et de l'autre par une extrémité large et aplatie, était appliqué sur le crAne, en travers du front.

En arrière du crâne et contre l'occipital, étaient placées deux pointes de lance en silex, toutes deux brisées à la base, mais à pointe à peu près intacte, à bords accidentellement dentelés.

Le crâne est arrondi et de la plus belle forme.

L'occipital est fortement déprimé. Les os de la face sont bien conservés; les dents paraissent être au complet; elles sont très usées, indice d'un âge avancé. L'os maxillaire inférieur est assez développé; l'angle de la mâchoire très arrondi. Le crâne a éprouvé un léger renversement de gauche à droite et de haut en bas, sur les os de la face.

La colonne vertébrale présente une incurvation très prononcée, à concavité intérieure, principalement à la région dorsale, due à la position du corps avant la mort et à la compression du thorax. Les vertèbres lombaires sont aplaties et brisées. Le sacrum est entier.

Le thorax, qui a dû subir une compression considérable par le poids des terres qui le recouvraient, est assez fortement écrasé, les côtes sont brisées. Les membres supérieurs présentent une flexion prononcée des os de l'avant-bras de l'humérus. Le cubitus et le radius gauches sont fracturés au niveau du tiers inférieur. La courbure des clavicules est très peu prononcée.

Les membres inférieurs, à demi fléchis, s'entre-croisent légèrement, reposant l'un sur l'autre.

Au-dessous des tubérosités de l'extrémité supérieure du tibia gauche, on a recueilli quarante et une coquilles percées d'un trou (les Nassa nentea trouvées sur la boîte crânienne), qui paraissent avoir fait partie d'un bracelet de la jambe.

Ces ossements présentaient une teinte rougedtre due à la présence d'une couche très mince d'oxyde de fer. Cette couche était beaucoup plus épaisse à la surface du crâne.

La base du crâne, ainsi que la région postérieure du tronc, jusqu'au bassin, était appuyée contre quelques pierres. Ces pierres paraissent avoir servi de points d'appui au corps pendant le sommeil.

Quand on examine le crâne de ce troglodyte, de cet homme dont l'existence ne peut pas remonter à moins de vingt à vingt-cinq mille ans, on reste vraiment confondu de sa ressemblance avec les plus beaux crânes des races humaines contemporaines. Si on le compare à un squelette humain ordinaire, on est frappé, quand on met en parallèle les deux crânes et les deux faces, de leur analogie. L'angle facial du troglodyte de Menton ne paraît pas s'éloigner du type des races humaines les plus élevées en intelligence. La beauté de son ovale et la proéminence du ver-

tex, enfin le grand volume de la partie postérieure du crâne, rapprochent cet homme de vingt mille ans de l'homme de nos jours. « Son angle facial, dit M. E. Rivière, est beau et doit se rapprocher de 83° ^ »

Où sont maintenant, nous le demandons, les tranchantes affirmations, les déductions téméraires, des anatomisles allemands, suisses et français, concernant la prétendue filiation anatomique entre le singe et l'homme primitif? Déjà les études approfondies du docteur Pruner-Bey sur l'homme de Cro-Magnon (Périgord) et sur celui de Solutré (Maçonnais) avaient réduit ces assertions presque à néant. La découverte du troglodyte de Menton leur porte le dernier coup ; car maintenant on ne raisonne plus seulement sur une tête osseuse, mais sur un squelette entier, et l'analogie entre ce squelette et celui de Thomme de noé jours est tellement évidente, que toute discussion à cet égard serait hors de propos.

11 ne resterait plus aux partisans de cette ancienne et malheureuse conception scientifique qu'à contester la date de l'existence du troglodyte de Menton. Mais les objets qui environnaient le squelette et qui étaient placés soit autour, soit au-dessous de lui, permettent de fixer, avec une approximation suffisante, l'époque où il a vécu. Il remonte certainement à la première période de la naissance de Thumanité, c'est-à-dire à l'époque du grand ours et du mammouth. On a trouvé, en effet, des dents du grand ours parmi les objets environnant le squelette.

Les objets qui étaient placés soit autour, soit au-<lessus du squelette, étaient, comme nous l'avons dit brièvement tout à l'heure :

1" Une cinquantaine d'instruments en silex taillé, mais non poli, tels que pointes de flèches, pointes de lances et grattoirs ;

2« Un fragment de poinçon, en os, de petite dimension ;

3* Une dent incisive de bœuf, quelques dents séparées, trois os maxillaires inférieurs brisés, appartenant à des ruminants du genre Cervus^ une dent incisive du Sus scrofa^ deux fragments de côte de bœuf, ainsi que d'autres ossements plus ou moins brisés, incinérés ou non, et un astragale de cerf ;

4'» Des coquilles appartenant au genre patella^ pectunculuSy cardium, mytiltAselpectenjacobeus. Cette dernière coquille, ren-

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