CHAPITRE V
Mœurs et coutumes de riiommeà Tépoquc du mammouth et du grand ours. Usages funéraires. — Industrie. — Quel était le type de l'espèce humaine h cette époque? — Les crânes d'Engis et du Neanderthal. — Les hommes de Cro-Magnon et de Solutré.
Les cavernes ont été le [)reniier asile de riiomme. Notre espèce a été d'abord troglodyte, terme qui se trouve dans Pline, et que l'antiquité employait pour désigner certaines peui)Iades africaines qui vivaient dans des cavernes (du grec TpwyXyi, caverne, et &iiTv, entrer). Ce fait est incontestable, et il l'est d'autant plus que, de nos jours encore, on pourrait «iter en Afrirpie et dans rOcéanie des peuplades (jui vivent dans ces asiles naturels *.
1. Voici ce que nous lisons (page 72) dans le Mémoire de MM. Garrigou et Filliol intitulé Age de la pierre polie dans les cavernes de l'Arièye, a propos des peuples qui habitent actuellement les cavernes :
« En Egypte, quelques tribus logent dans les cavités sépulcrales, dépouillées dans ce bat de leurs momies. Le docteur Ernest Godard, ami bien regretté de Tun de nous, t pu visiter ces tribus. M. Olivier Deauregard . dans une notice sur lu collection archéologique ({ue notre malheureux confrère avait ra|)porlée de la Haute Itig^ple, cite one lettre de ce dernier à sa mère, dans laquelle il s*e\prim<' ainsi :
• J'ai visité le village de Gournah (Gûurnah est un des villaiires qui, avec Médinel-
• KhoUj sur la rive gauche du Nil, et Louqsor. Karnak, Med-Aiiiou, sur la rive droite «• occupent une partie de remplacement de Tancicnnc; Thèbes). Les babilants se logent, ■ pour la plupart, dans les tombeaux, dont ils ont évacué It>s momies. Par là, du « reste, ce que jVi vu de plus intéressant, ce sont les tombeaux et les puits à mo- « mies. Ces puits sont creusés dans le flanc de la montagne.
« Les habitants de Gournah n'ont d'autre industrie que la découverte des tombeaux. •« Ils délacent les momies, vendent les objets précieux qu'ils trouvent, et vivent ainsi
• de la dépoudie des morts. »
c Les habitants des pôles habitent aussi des souterrains pendant la plus grande partie de Tannée. Les récits des voyageurs sur leur genre de vie sont assez abondants pour que nous ne répéUons pas ce qui a été décrit exactement par des témoins oco- Uires. ■»
L*HOMMB PRIMITIF. 6
Mais les cavernes étaient-elles les seuls abris de l'homme? L'homme était-il exclusivement troglodyte? Dans bien des cas, les hommes devaient être obligés de camper ou de stationner en plein air. Comment s'abrilaient-ils alors? Fabriquaient-ils des tentes avec des peaux d'animaux? Construisaient-ils des cabanes de feuillage? Aucun vestige n'a été découvert qui permette de répondre à ces questions, en ce qui concerne au moins l'homme à répoque du grand ours et du mammouth.
Même incertitude quant au vêtement. L'existence du mammouth et du renne dans les contrées que nous habitons prouve que la température devait être froide, même au centre de l'Europe, pendant la première époque de l'existence de l'humanité. Il est donc certain que l'homme avait besoin de couvrir son corps pour se défendre du froid. Bien qu'aucun indice ne révèle l'espèce de vêtement propre à l'homme de l'époque du mammouth et du grand ours, il est probable que les fourrures des peaux d'animaux devaient servir à le défendre des injures de l'air. C'est ainsi que s'habillent encore les habitants du nord de l'Europe, les Lapons, les Groenlandais, les Finnois, qui vivent côte à côte avec le renne, comme leurs ancêtres, les hommes de l'époque du grand ours, vivaient côte à côte avec les grands animaux de l'époque quaternaire. Si Ton prend pour modèles les Lapons et les Groenlandais, on a donc peu de chances de se tromper dans les conjectures touchant le vêtement de l'homme aux temps les plus reculés.
Ces vêlements, composés de fourrures d'animaux, n'étaient point réunis par des coutures, car ce n'est que dans les cavernes appartenant à l'époque suivante, à l'époque du renne, que l'on trouve en abondance des aiguilles en os, qui évidemment servaient à coudre ensemble les peaux pour en faire des vêtements plus commodes.
Quel était le genre d'alimentation de l'homme aux temps qui nous occupent? Les nombreux restes trouvés dans les cavernes ont permis d'éclairer parfaitement cette question.
L'homme vivait surtout de la chair des animaux qu'il tuait à la chasse. Les os que Ton trouve à demi brisés dans les cavernes nous apprennent que l'ours, le renne, le bœuf et surtout le cheval, étaient le fond de son alimentation. Il joignait à la chair des animaux sauvages des feuilles de végétaux, des tiges, des racines et des fruits. D'après la flore que nous avons citée, on
peut présumer quels étaient les végétaux qui lui servaient de nourriture.
Les hommes grossiers de ces temps laissaient amonceler dans leurs demeures mêmes les restes de leurs repas, et ces débris se putréfiaient sur place. La malpropreté était donc poussée chez eux à ses dernières limites. C'est d'ailleurs ce que l'on voit encore aujourd'hui chez les Esquimaux et les Lapons, reflets vivants des hommes des premiers âges quant aux us et coutumes, comme le type anatomique de leur squelette est celui qui se rapproche le plus de celui de l'homme à l'époque du grand ours et du mammouth. Les Groenlandais, les Esquimaux, les Lapons, qui par leur physionomie nous rappellent le mieux les hommes de l'époque du mammouth et du grand ours, ont pour la cervelle et la moelle des os des animaux le même goût qu'avaient les hommes primitifs. Pour se procurer ce mets de choix, l'homme primitif brisait toutes les boîtes crâniennes des animaux, et cassait en long tous les os des membres, car on ne trouve intacts parmi les os d'animaux ayant servi à la nourriture que ceux qui ne sont pas à moelle. Ce môme usage de casser les os d'animaux existe chez les Groenlandais et les Esquimaux.
Nos sauvages ancêtres avaient le respect et le culte des morts. Ils ne voulaient pas que les corps de leurs parents ou amis fussent exposés à la dent des bêtes fauves.
La certitude de cette coutume de l'homme contemporain du grand ours et du mammouth résulte des découvertes faites par Edouard Lartet à la grotte d'Aurignac, sur lesquelles nous avons déjà appelé l'attention du lecteur. Sur l'espèce de terrasse qui existe au devant de la grotte d'Aurignac, on a trouvé un large foyer, et l'examen des restes qui s'y trouvaient mélangés permet de se faire une idée de la manière dont s'accomplissaient les cérémonies funéraires parmi les hommes de l'époque du grand ours. Les parents et les amis du défunt l'accompagnaient jusqu'à sa dernière demeure; après quoi, un repas les réunissait tous devant la tombe même, à peine refermée. Puis chacun s'éloignait, laissant la place libre aux hyènes, qui venaient dévorer les restes du festin.
Cette coutume des repas funéraires est sans doute bien naturelle, puisqu'elle s'est prolongée jusqu'à nos jours, principalement dans les classes pauvres.
D'après les données qui précèdent, nous représentons (fig. 39)
un repas funéraire à r époque du grand ours et du mammouth.
Sur la plate-forme placée au devant d'une caverne, et destinée à recevoir le corps du défunt, des hommes simplement recouverts de peaux d'ours non dépouillées de leurs poils sont assis autour d'un foyer, prenant leur part du repas funéraire. La chair du grand ours et celle du mammouth sont le menu de ces primitives agapes. On voit au loin la masse colossale du mammouth qui fait le fond du festin. La manière de manger est celle qui distingue les hommes de cette époque : on suce la moelle des os longs des animaux, préalablement cassés longitudinalement ; on mange les chairs cuites à un foyer. Le corps du mort est placé à l'entrée de la caverne ; la pierre tombale se fermera bientôt sur lui.
Les débris recueillis dans l'intérieur de la grotte funéraire d'Aurignac ont conduit à une induction bien remarquable, et qtti montre combien sont intéressantes et fécondes les études d€S naiuraiistos sur Thomme primitif. Ces armes, ces trophéeSi ces objets (le {)arure, ces quartiers de viande placés dans la tombai (\ côté du défunt, tout cela ne paraîtrait-il pas établir la croyanoa en une vie future? Pourquoi, en effet, ces provisions de voya^, ' pourquoi ces instruniiMits de guerre, si Thomme qui disparaît de celte terre no doit pas revivre dans un autre monde? Cette grande et suprême vérilé, (juc tout ne meurt pas avec notre enveloppe nialéri<^lle, est donc bien innée dnns le cœur de l'homme, puisqu'on l'y retrouve aux temps les plus reculés, puisqu'elle existait déjà dans le cœur de rhonune de l'ûge de la pierre!
l^n mot sur Tindustrie des peuples (jue nous étudions.
Il est facile de déthiire d'avance de tout ce qui a été dit, que rindnstrie de rhoninuMîu ces temps primordiaux devait être plus <iue rudimenlaire.
Les échanlillons (juc Ton trouve dans les cavernes, des objets <[ue riiommo fal)ri(|uait alors, accusent un art des plus élémentaires par l'imperfection de leur travail et leur peu de variété. Un très petit nombre pouvaient servir aux usages domestiques, et rncorc i)0ur (luchpies-uns leur véritable destination estr-elle souvent problématique. (a» soni, en général, des pointes de lances et de javelots, quel([ues haches, <fue probablement on encastrait avec des ligaments dans des branches d'arbres. Ces armes de pierre étaient taillées dans des silex, par l'enlèvement de grands
éclats, à l'aide de chocs répétés, au moyen de silex plus durs. Hais les ouvriers primitifs ne donnaient pas à leur travail le moindre fini. Les haches et les flèches étaient simplement taillées par éclats et jamais polies. C'est ce que Ton a remarqué dans les premières haches que représentent les figures 21 et 22 ip. 54-55).
Tels sont les instruments dont Thomme primitif se servit, soit I)Our tuer les grands herbivores, soit pour se défendre contre les carnassiers féroces.
A ces armes' il faut joindre un engin assez redoutable qui vint accroître son arsenal de guerre. C'est une mâchoire du grand tigre [Felis spelœa), animal qui était d'un tiers plus grand (|ue le lion. La partie montante de cette mâchoire était, d'après le docteur Garrigou, appropriée pour en ftiire une poignée, et la (lent canine aiguë et proéminente qui termine cette mâchoire "était le corps offensif de cette arme. La mdchoire d'une dont Samson se servit pour tuer les Philistins était une réminiscence de l'arme naturelle de l'homme du temps du grand ours. Cette mâchoire joua entre les mains du guerrier hébreu le mOsme rôle qu'autrefois celle du grand tigre entre les mains de l'homme primitif.
La chasse constituait toute l'occupation de ces tribus grossières. La culture du sol était alors absolument inconnue. La pêche inéme, qui exige un outillage particulier et une certaine dose d'observation, était encore ignorée. Ajoutons que les premières sociétés furent bien peu nombreuses, au moins dans ces régions qui forment aujourd'hui la France, la Belgique et l'Angleterre. La terre était alors très pauvre en population humaine.
Se défendre contre les bétes féroces, ou I^'î attaquer à la chasse, ne résumait pas toute l'existence de l'homme primitif. Il y avait, outre les nécessités de la guerre et de la chasse, la nécessité de boire. L'eau est d'un usage constant pour l'homme, (|u'il soit sauvage ou civilisé. Mais la fluidité de l'eau rend son transport difQcile autrement qu'en l'enfermant dans des vessies, des outres, des troncs d'arbres creusés, des jattes nattées, etc. De tels ustensiles finissent par être sales et ne peuvent plus servir à la conservation de l'eau ; ils ne peuvent d'ailleurs supporter l'action du feu. Des pierres peuvent, à la vérité, être excavées pour servir de réservoirs d'eau; mais des pierres assez tendres pour être creusées et qui restent tenaces après cette opération sont
MMi
fort rares. Des coquillages peuvent servir à contenir un liquide^ mais les coquillages ne se trouvent pas en tout lieu.
Les ustensiles en poterie pouvaient seuls répondre à toutes ces conditions. Mais Tart de fabriquer des poteries n'existait pas encore au temps du grand ours et du mammouth. Le premier vase de terre que Ton ait découvert n'appartient qu'à l'époque suivante, à l'époque du renne : encore cet exemplaire est-il unique. Il faut arriver h Tépoque de la pierre polie pour trouver des poteries abondantes, démontrant l'existence positive de cette industrie. Par conséquent, pendant l'époque du grand ours et du mammouth, l'homme dut se contenter, pour renfermer l'eau et les liquides, de ces pierres excavées et de coquillages qui avaient le grand défaut de ne pouvoir être exposés au feu.
On rencontre dans les graviers des environs d'Amiens de petits corps globulaires, percés au centre, et qui ne sont autre chose que des fossiles de la craie :tfi>oj>^'^«i ^^^^ blanche (fig. 40). Il est probable
Fig. 40. Coquilles fossiles trouvées dans q"C ces grains picrreuX ont
le diiuvium d^Amiens et servant d ob- gervi h parer les hommes con-
jcts do parure.
temporains du déluge. Les cavités naturelles qu'ils présentent servaient à les enOler en bracelets et colliers. C'était du moins l'opinion du docteur Rigollot, fondée sur ce qu'il avait souvent trouvé de petits tas de ces boules mignonnes agglomérées dans le même lieu, comme si une inondation les eût charriées dans le lit de la rivière sans rompre le lien qui les tenait réunies.
Les colliers qu'hommes et femmes portaient déjà au temps du grand ours et du mammouth sont le premier élan du sentiment de la parure, si naturel à l'espèce humaine. La manière dont ces colliers sont composés est d'ailleurs la même que l'on retrouve aujourd'hui chez les tribus sauvages : un fil retenant quelques coquilles et que l'on se passe au cou.
D'après une autre série de silex travaillés trouvés par Boucher de Perthes à Saint-Acheul, les hommes de l'époque du grand ours et du mammouth auraient exécuté quelques grossières ébauches d'œuvrcs d'art, représentant des figures ou des symboles. Boucher de Perthes avait recueilli, en effet, des silex qui offrent l'image, plus ou moins ressemblante, de la tête humaine, vue de
profil, de trois quarts ou de face, et d'animaux tels que le rhinocéros et le mammouth.
(Juant à beaucoup d'autres silex évidemment travaillés de main iriiomtne, trouvés par Boucher de Perthcs dans les miîmes gisements quaternaires, il serait difficile d'en établir In destination ou la signification. C'étaient peut-être des symboles religi<3ux, lies signes de commandement, etc.
Ce qui fait reconnaître le travail de l'homme sur ces œu- >Te3de l'art antédiluvien, c'est la symétrie des formes et la ré- |iétition des éclats successifs par lesquels on a enlevé patiemment les parties saillantes, aiguisé les tranchants, ou creusé lies trous. Dana les figures humaines, l'œil est toujours un «rcfe irradié, c'est-à-dire un trou circulaire élargi, d'oii émanent des rayons comme d'un dessin enfantin du soleil. Un simple point, centre de rayons divergents, aurait pu être le résultat 'l'un choc, mais les yeux des silex façonnés par le statuaire antédiluvien en un trou qui s'élargit régulièrement révèlent la luiin de l'homme.
La couleur naturelle de tous les silex travaillés dont it vient (l'être question , et qui mettent sous nos yeux l'arme et l'outillage de l'homme à la première époque de son existence, est le gris , qui prend toutes les teintes, depuis le gris très clair jusqu'au plus foncé; mais, en général, ils sont tachés et colorés suivant la nature du terrain d'où on les retire. L'argile les colore en hlam: , le sable ocreux en jaune hrun. Quelques-uns sont blancs d'un côté et bruns de l'autre, probablement pour avoir séjourné cnlre deux bancs différents.
CeiU- patine, selon le terme consacré, est la preuve de leur très long s<5jour dans les terrains. Ce vernis est le cachet de leur antiquité.
Dans une des grottes du Périgord dont nous avons parlé, dans la grotte de Massât, on a trouvé une pierre extr(>mement curieuse, sur laquelle est gravé d'une façon assez correcte le
grand ours des cavernes. Ce singulier monument, que nous reproduisons dans la figure 41, marque pour nous la première trace de Tart du dessin, que nous verrons se développer chez riiomme pendant la période historique qui suivra celle que nous étudions.
Il nous reste à parler du type de Tespèce humaine à Tépoque du grand ours et du mammouth. C'est ici que Ton va comprendre combien était erronée et fautive l'opinion qui faisait ressembler l'homme, môme le plus ancien, au singe ou à un quadrumane quelconque.
On a cru longtemps trouver le type du crâne de l'homme le plus ancien dans deux crânes dont le nom est resté célèbre dans l'histoire de la science qui nous occupe. Il s agit des crânes dits d'Engis et du Neanderthal.
On appelle crâne dCEnyis une portion de tête qui fut trouvée par Schmerling dans une grotte de la Belgique. Le crdne d'Engis est devenu un long sujet d'études pour les
anatomistes et les paléontologistes de nos jours. On a verse des flots d'encre, on a disserté sans fin sur cette pièce osseuse, mais elle est trop incomplète pour pouvoir permettre des conclusions dignes de confiance. D'ailleurs, les découvertes, faites postérieurement, de crânes entiers, parfaitement intacts, ont enlevé toute importance à ce fragment de boîle osseuse, qui ne méritait pas tant d'attention.
La figure que nous donnons du crûnc d'Engis (fig. 42), et qui a été dessinée sur le moulage qui existe au musée de Saint-Germain, montre que ce crâne n'est pas complet : la base entière manque, et tous les os de la face sont perdus. Impossible, dès lors, de mesurer l'angle facial et de se rendre compte du développement de la mâchoire inférieure.
Fig. 42. Portion de crftne trouvée dans la caverne d'Engis.
Nous n'étonnerons personne, par conséquent, en disant que les opinions sur cette matière ont différé dans les proportions les plus extraordinaires. Pour un anatoniisle anglais, M. Huxley, ce crdne n'offre aucune trace de dégradation ; il présente « une bonne moyenne », et il pourrait être aussi bien celui d un philosophe que celui d'un sauvage inculte *. Pour d'autres, et par exemple pour M. Karl Yogt, il dénote un degré tout h fait rudinientaire d'intelligence. Lyell n'ose prendre aucun parti entre ces deux opinions *.
Ainsi Hippocrate -Huxley dit oui, Galicn-Yogt dit non, et Celse-Lyell ne dit ni oui ni non. Cela ne nous surprend guère, car il est bien diflicile de raisonner sur une pièce aussi incomplète.
Nous dirons cependant que l'opinion de M. le docteur Pruner- Bey est (jue le crdne d'Engis est un cnlne de femme, qui appartient c\ la race celliciue, c'est-à-dire à une race très moderne. Le crâne d'Engis est déposé au Jardin des Plantes de Paris, dans la ^^alerie d'anthropologie. A coté de celle pièce on voit le squelette d'une femme celtique de très haute taille. Le crdne de ce squelette correspond parfaitement, selon M. Pruner-Bey, à celui du crdne d'Engis : il est seulement plus volumineux.
Passons à un autre cn\ne, également fort célèbre, qui fut trouvé en 1857 par le docteur Fuhlrott, près de Dusseldorf, dans un ravin profond appelé Neanderthal. Ce crâne fut découvert au sein d'une petite grotte, sous une couche de limon d'un mètre et demi d'épaisseur. Le scpielette entier était sans doute enfoui dans le même lieu, mais les ouvriers, en déblayant la grotte, durent disperser, sans y prendre garde, une grande partie des os, car les plus gros os seuls purent être recueillis.
n est bon de faire remanjuer (ju'aucun débris d'animal, aucun silex taillé, aucune trace de travail humain caractérisant répoque du grand ours et du mammouth, ne furent trouvés près de ces ossements. On n'a donc point de preuve certaine qu'ils remontent à l'époque du grand ours : ils peuvent être beaucoup plus récents.
Le crâne du Neanderthal, dont on ne possède qu'une portion
1. Huxley^ De la place de Vhommc dans la nature, traduit de l'anglais, ia-8*, Paris, 1868.
2. LAnciennetc de l'homme, traduit de l'anglais, in-8». Paris, 1864, page 94.
inoins considérable encore que celle d'Engis, dîlTère de ce même crâne par une particularilé remarquable. li est caralérisé par un développement extraordinaire des sinus frontaux, c'cst-i-dire par la saillie énorme des arcades sourcîlières, derrière lesquelles le frontal présente une dépression considérable. La calotte crânienne est très épaisse et de forme elliptique allongée; le front est étroit et bas.
Ces remarques ont été faites par le professeur Schaarfliausea, qui a toutefois constaté l'identité de longucurdu fémur, de l'bumérus, du radius et du cubitus, avec les mémos os d'un Européen moderne de même taille. Seulement le savant prussien fut surpris de la grosseur vraiment remarquable de ces os, ainsi que du développement des saillies et dépressions servant à l'insertion des muscles.
La figure 43 représente ce crdne, que nous avons fait dessiner d'après le moulage qui existe au Musée de Saint-Germain. L'opmion du professeur SchaafTIiausen sur ce crdne, c'est qu'il accuse une intelligence plus bornée que celle des nègres les moins favorisés de la nature, en d'autres Icrmcs, qu'il est le plus bestial de tous les crûnes bumains connus. Mais Busq, d'une part, et Bernard-David, de l'autre, reganlent le mémo crine iiomnie 1res rapproché de l'espèce buniaine actuelle. Ajoutons que Gratiolet produisit devant la Société d'Anthroiiologie do Paris une tête d'idiot contemporain , présentant tous les caractères ostéologiqnes du crdne du Neanderthal. Le docteur Pruner-Bey a d'ailleurs battu on brèche de la façon la plus victorieuse toutes (es opinions qui avaient été formulées en l'honneur de celte pièce.
La criti<pie approfondie à laquelle M. Pruner-Bey a soumis le cnlne du Xcandirrthal étant d'une baule inqiortancc, on raison de l'appui que ce crAnc a longtemps fourni à la théorie simienne ■*ic l'homme, nous la rapporterons avec quelques détails, d'après
dite ^u iSeniKicrtbal.
la communication qui fut faite par l'auteur au Congrès d'anthropologie tenu à Paris en 1867 *.
Depuis que Lyell, dans son ouvrage sur VAncienneté de ïhomme^ a présenté le crâne de l'homme du Neanderthal comme se rapprochant de celui du singe, on a accepté, dit M. Pruner- Bey, et répété sans autre preuve cette assertion du géologue anglais. L'hypothèse du darwinisme appliquée à l'homme exige que ses restes osseux soient d'autant plus semblables A ceux du singe, d'autant plus simiois, selon l'expression consacrée, qu'ils sont d'une date plus reculée. Le crâne du Neanderthal parut répondre à ces exigences de la théorie, du moins aux yeux des savants qui inclinent à plier les faits aux besoins de leur théorie. Par malheur pour cette théorie, les faits, ainsi qu'on va le voir, disent tout autre chose.
Comme ce crâne présente une saillie peu commune des arcs sourciliers, et comme cet aspect frappe tout le monde au premier coup d'œil, on s'est dit : voilà l'homme simien; il faut qu'il soit bien ancien. On l'a donc fait ancien. Par quel procédé?
La caverne dans laquelle on a trouvé ce crâne ne renfermait, avons-nous dit, aucun débris d'os d'animal. On n'v avait trouvé aucun outil, aucun objet de l'industrie humaine des temps anciens. L'origine de ce crâne était donc dépourvue de toute authenticité scientifique. Toutefois, comme dans une autre grotte située à quelque distance, dans la même vallée, on avait trouvé une dent d'ours, on déclara que le crâne dont il s'agit devait dater de Tépoquc du grand ours et du mammouth. Voilà une étrange manière de justifier une origine paléontologique! 11 est (le toute évidence que l'origine de cette pièce mancjue entièrement de base scientifique.
Ouc restait-il à faire, d'autre i)art, pour arriver â démontrer que cette tôte osseuse représentait Vhomine simien, l'homme dérivé du singe? Il fallait tout simplement affirmer que les arcs sourciliers du Neanderthalois étaient les analogues de la crête frontale du gorille. C'est ce que l'on a fait, et c'est ainsi que l'on a atteint le but désiré.
M. Pruner-Bey a réduit à néant ce rapprochement anatomique, en faisant remarquer (lue la crête du gorille est développée dans
l. Congrès international d* anthropologie et d'archéologie préhistoriques tenu à t'^riten 1867, in-8*. Paris, 1868, pages 358-359 {Discours de M, Pruner-Bey),
un sens et dans un but diamétralement opposés à ce qu'on voit chez rhomme du Neanderthal. Chez cet homme les arcades sourcilières proéminentes révèlent un grand développement des sinus frontaux, développement qui correspond à une grande force musculaire. Mais chez le gorille rien ne s'attache, rien ne se cache derrière cette crête. Elle est solide, sans creux, et plus mince à sa base qu'à son bord libre. C'est précisément le contraire de ce qu'offre l'homme du Neanderthal. Ce caractère n'est, par conséquent, chez le gorille que le symbole de la bestialité.
M. Pruner-Bey est arrivé, par un autre moyen, à démontrer que le crâne de l'homme du Neanderthal n'a rien qui autorise à le rapprocher de celui du singe. Laissant de côté l'extérieur de ce crâne, 31. Pruner-Bey en a moulé en plâtre l'intérieur, et il est arrivé ainsi à reproduire fidèlement la forme du cerveau qui occupait sa cavité. M. Pruner-Bey a reconnu de cette manière que ce cerveau est d'un volume qui surpasse le volume moyen de celui de l'homme moderne, et que toute la surface de cet encéphale, sans exception aucune, est conformée suivant le type humain.
En résumé, le crâne du Neanderthal appartient, selon M. Pruner-Bey, à une époque qu'il est difficile de fixer, mais qui, dans aucun cas, ne peut être plus ancienne que Tépoque du renne. Il pourrait môme appartenir à une époque beaucoup plus moderne, car la particularité qui frappe dans ce crâne, c'est-à-dire le développement des sinus frontaux, se rencontre, sinon au môme degré, du moins d'une façon analogue sur des crânes isolés de toutes les époques, et môme parmi nos contemporains. Le fils du maréchal Grouchy,mort récemment, présentait ce môme développerçent normal des arcades sourcilières. Une haute célébrité médicale de l'Italie, le docteur Buffalini, le présente également.
En résumé, M. Pruner-Bey incline à penser que le crâne désigné sous le nom de Neanderthalois n'est que celui d'un individu appartenant au peuple celtique, qui aurait été enterré pendant les temps historiques dans la caverne où on l'a trouvé. La saillie des arcardes sourcilières serait, dans l'opinion de M. Pruner-Bey, un cas anormal, une exception tout individuelle, survenue chez ledit Celte. Il faut donc bien se garder de considérer ce crâne comme représentant une race particulière; c'est un individu qui offrait une anomalie.
On voit que Topinion émise autrefois par le docteur Schaaffhausen sur le crâne du Neanderthal, opinion reproduite par Lyell, et qui avait trouvé tant d'échos complaisants, n'a pu résister au contrôle des travaux postérieurs, et que cette tête d'homme de l'époque du grand ours et du mammouth, que Ton a quelque temps regardée comme accusant la dose la plus bornée d'intelligence, ne diffère en rien des tètes de ce peuple celtique qui appartient aux temps historiques, et dont les qualités morales et le mâle courage nous rendent fiers, nous leurs descendants.
D'autres débris de crânes humains, paraissant remonter à une époque fort ancienne, ont été découverts depuis les précédents, dans différentes contrées. Nous citerons : une mâchoire trouvée par M. Edouard Dupont dans la grotte de la Naulette, près de Dinant (Belgique) ; — un frontal et un pariétal Immains, extraits en 1866 du lehm de la vallée du Rhin, à Eguisheim, près de Colmar, par le docteur Faudel; — un crâne rencontré par le professeur Bocclii, de Florence, dans le col de l'Olme, à proximité d'Arezzo; enfin la célèbre mâchoire de Moulin-Quignon, près d'Abbeville, trouvée en 1863 dans le diluvium par Boucher de Perthes, et que nous avons représentée dans l'introduction de ce volume. De l'aveu de tous les anthropologistes, cette partie du crâne de l'homme de Moulin-Quignon ressemble parfaitement à celle d'un homme de nos jours, de petite taille.
On vient de voir que jusqu'à ce jour les restes osseux de l'homme appartenant à l'époque du grand ours et du mammouth n'avaient été rencontrés qu'en très petit nombre et par portions. L'état incomplet de ces débris mettait le raisonnement mal à l'aise, et exigeait de grands efforts, de la part de la science anthropologique, pour s'élever à des conclusions certaines. De là les nombreuses divergences d'opinion que nous avons eu à constater. Mais plus tard on a pu mettre au jour, non plus quelque rare pièce osseuse, non plus quelque partie de crâne incomplet, appartenant à l'époque du grand ours et du mammouth, mais de véritables squelettes, avec leurs crânes entiers.
C'est en 1868 que s'est accomplie la première de ces découvertes. Il s'agissait de sept squelettes entiers d'hommes contemporains du grand ours et du mammouth. On a trouvé ces précieux restes dans ce même département de la Dordogne qui a déjà fourni tant de matériaux à la science de l'archéologie anté-
historique. La grotte qui les contenait est située à quelque distance de la grotte des Eyzies, près de Tayac, grotte qui avait été fouillée avec tant de succès autrefois par Edouard Lartet et Christy. Ce véritable cimetière de Tépoqiie du grand ours et du mammouth existait au lieu dit Cro-Magnon, à peu de distance de Tayac.
C'est en exécutant le déblaiement pour le chemin de fer qui va aujourd'hui d'Agen à Limoges, que cette découverte fut faite dans les circonstances que va nous raconter M. Louis Lartet, fils d'Edouard Lartet.
« L'accumulation des débris détachés par les eaux des couches friables a doDué lieu, dit M. Lartet, au pied des rochers escarpés, à la formation de talus d'éboulements, dont les éléments très ténus sont tous orientés suivant la ligne de plus grande pente. Ces accumulations se couvrent parfois et masquent entièrement les cannelures et abris des bas niveaux. Un de ces derniers, recouvert d'un talus épais de quatre mètres, est situé à cinq cent quatre-vingts mètres au nord du bourg des Eyzies et à cent trente mètres au sud-est de la station du même nom, au lieu dit Cro-Magnon^ et au pied d'un rocher dont la portion culminante se détache sous la forme grossière d'un champignon. Cet abri fût resté peut-être inconnu, si des travaux d'art n'avaient été entrepris dans son voisinage, et n'avaient occasionné des emprunts de terre dans ces talus. Ce fut l'établissement de la chaussée du chemin de fer qui amena l'enlèvement d'une portion notable du talus et celle d'un bloc gigantesque détaché des rochers voisins et cubant trois cent onze mètres. On abattit ensuite un banc pierreux en surplomb, sur le talus. Enlin vers la fin du mois de mars, deux entrepreneurs des Eyzies, MM. Berton- Mfyron et Delmarès, firent en ce point un nouvel emprunt de terre, destiué à la chaussée d'une route voisine. Après avoir enlevé les quatre mètres de détritus qui couvraient l'abri, les ouvriers, en pénétrant sous le banc rocheux qu'ils avaient ainsi dégagé, ne tardèrent pas h en retirer des ossements brisés, des silex taillés et enfin des crânes humains, dont les entrepreneurs devinèrent l'ancienneté et Timporlance scientifique. Tarune réserve et un tact malheureuscnienl trop rares, et dont les amis des études paléoethnologiques doivent leur savoir le plus grand gré, ils interrompirent immédiatement ces travaux et s'empressèrent d'en prévenir M. Alin Lajzanne, que ses afl*aires avaient appelé à Bordeaux. De retour aux Eyzies, celui-ci exhuma encore, quelques jours après, en présence de MM. Joly et Simon (de Pêrigueux), deux crânes et quelques autres fragments de squelette humain, ainsi que des os de renne travaillés et de nombreux silex taillés.
a C'est sur ces entrefaites que M. le ministre de l'instruction publique m'envoya aux Eyzies, où, après avoir sunuonté quelques difficultés inattendues, grâce à la bienveillance de M. le préfet de la Dordogne et à l'obligeance de M. le maire et de M. le curé de Tayac, il nie fut bientôt possible de procéder :ï des fouilles régulières et méthodiques de la sépulture et de ses abords. »
La figure 44, empruntée au Mémoire de M. Louis Lartet sur les
Anciens troglodytes du Périgord, montre quelle était la disposilion (le cette caverne, espèce d'abri naturel et de toit protecleiir, i]ue les terres avaient fini par combler. La légende qui accompagne la ligure fait comprendre que cotte grotte a été recouverte plus tard par des ébouHs de terrain ; elle indique également la place oi) se trouvaient les ossements humains.
Fig Vt Conpc de la gTolle de Lro-Magnon près des Echelle d I 100 {] cent mélrc par mètre)
l.Whracaa
m B Ptm
* cou le
4t «nd 8 1 1
\Art*. — E, Dcbrli
s rougis par le
porUBL-f.
de c»dn
ilUiM d. ...
idrtB ii« ouemci
.16 (fo,.r
princip.!). -
d. gr..i.r. liTfe
ilfa d. .Ul.gmii
r. I^IboulU a
iain». - L. Ttl
ii> «nltTë
, - N. FiBur.
atciir. crtlK
» fQnnjM le loil .
de rabri.
- y. Pilier a
(en» téiéphi
m. — b. S<|Dcleli
U du liei
- d. Owcnei
Ils hniniiiia. — «.
Blouca
luire*.
rM qu'Ut sup- ;. - II. Ckiucln
Autour de ces squelettes, dans la même sépulture, étaient ^pars des colliers en coquilles, des amulettes en ivoire, des armes et des outils en bois de renne et en silex taillé, du même genre que ceux recueillis dans les cavernes du voisinage par MM. Éd. Urtet, Chrisly et M. le marquis de Vibraye; on y trouva en oulre un fragment de défense d'éléphant, des ossements de quatorze ou quinze espèces de mammifères et d'un oiseau. La
sépulture de Cro-Hagnon remontait donc à Tâge de la pierre.
M. Louis Lartet rendit compte de sa mission à la réunion des sociétés savantes, présidée par le ministre, le 14 avril 1868; il présenta les trois crânes sauvés de la destruction. L'un d'eux, celui d'un vieillard, était parfaitement normal : le développement cérébral était considérable. Un autre, celui d'une femme, était de taille plus petite; il portait au front une entaille profonde à laquelle s'adaptait une arme en silex de la même provenance.
La grotte ou l'abri de Gro-Magnon, où gisaient ces squelettes, appartient à l'époque du grand ours et du mammouth, puisqu'on y a trouvé des ossements de mammouth (Eleptias primigeiiiui^). Cet abri aurait servi, suivant M. Louis Lartet, de rendez-vous de chasse, d'habitation, et enfin de lieu de sépulture. Sept morts y avaient été inhumés ; on a pu recueillir les restes de ces squelettes, mais trois crûncs seulement sont à peu près intacts. Avec ces crânes et une partie des os des mômes individus, on trouva, comme il vient d'être dit, des ossements d'animaux travaillés de diverses façons, des armes et des outils en silex, des colliers formés de coquilles perforées, bref tous les produits de l'industrie primitive de l'homme.
Ce qui frappe avant tout chez ces premiers habitants de notre sol, c'est la longueur et la force de leurs membres. Les fémurs, sensiblement courbés, présentent une ligne âpre, extrêmement saillante, disposition très rare chez l'homme actuel. La taille de ces os est considérable, les empreintes musculaires sont profondes, et leur seul aspect donne l'idée d'une race de haute stature et d'une force peu commune. Les tibias sont aussi de grande taille, et offrent des insertions musculaires très marquées.
Malgré cette apparence vigoureuse du squelette, le crâne est très développé. La vaste capacité de la boîte crânienne s'explique, il est vrai, par la taille élevée des individus exhumés; mais il est manifeste que l'encéphale qui remplissait de telles cavités devait avoir un volume considérable, et que les crânes des honunes de Cro-Magnon prouvent combien était mal fondée la théorie qui rattache, à un titre quelconque, l'homme au singe.
Les mœurs des sauvages indigènes de la Dordogne étaient sans doute très barbares. Leur existence se passait en de rudes combats contre les animaux qui les entouraient et même contre leur propre espèce. Aussi étaient-ils exposés à de fréquentes blés-
sures, dont on retrouve la trace sur leurs ossements. Cekii-ci a reçu sur le tibia une violente contusion; cet autre a une innammation de l'os frontal; le troisième a eu le crâne perforé par une arme de pierre, et le travail de cicatrisation, dont on peut voir des traces par la perte de substance, atteste qu'il a pu vivre longtemps après avoir reçu cette terrible blessure.
L'étude des squelettes de Cro-Magnon a été faite par M. Pruaer-Bey. Nous donnerons ici un extrait du travail de ce savant anthropologiste , en l'accompagnant de la figure de l'un des ■ cr&nes étudiés par l'auteur.
« La crilne du vieillard, maasif, pesant «*t volumineux, dit H. Pruner-Hej, repose sur des apophyses mastoldes et sur l'arc dentaire, de sorte que le^ ilvéoles des incisives restent en l'air. Vu d'en haut, il présente, en partant dei bosses pariétales, un carré allongé qui se ré In: ci t graduellement vers le front. Latéralement, les lignes semi-circulaires temporales des pariétauji remontent vers la suture sagittale, où les os précités se joignent presque 90UB la forme de dos d'âne. Ce rétrécissement graduel vers le sommet est également prononcé sur le coronal, où une saillie, suivant la ligne médiane, M dessine nettement au-dessus do la région à laquelle s'insèrent les cheleai. En somme, crâne cunéiforme et ogival au sommet.
Fig. 4& et 46. CrOine de l'homme de Cro-Magnon, vu de tace et de profil.
« Vu de face {fig. kb et 46), ce crâne offre des caractères tout aussi bien décidés. Et, en effet, le conlour en forme de losange est ici presque aussi prononcé que chez l'Esquimau, dont il diffère pour le reste. Pour se rendre compte de cette forme générale, on n'aura qu'à établir un niveau du bord intérieur des os malaires au plan horizontal, et h suivre du regard, le long da bord mal o-orbi taire, le contour du crAne jusqu'à la ligne médiane du front. On aura de cette façon de chaque cûté du visage une ligne fortement inclinée vers le haut et en dedans, qui se rencontre avec celle du côté oppoBte pour former un large triangle, dont la base est au bord inférieur du
malaira et le point dMntersection à la cime du front. Si maintenant nous ajustons au crâne sa mandibule, et que, toujours en partant du plan précité, nous suivions le contour de la face osseuse en bas jusqu'au menton, nous aurons un triangle en sens inverse, et par conséquent, dans Tensemble, la forme du losange.
« Les détails anatomiques de la face concourent, d'une part, à réaliser cette forme générale, et de Tautre ils impriment à ce visage son cachet particulier. Tout (l'abord le front est marqué par des arcs sourciliers 1res courts et peu saillants qui s^unissent à la glabHle, dont la proéminence est également peu accentuée, suit par en haut une légère dépression Iransverse, et au-dessus de celle-ci une bosselure occupe le haut du front. Cette conformation du front est accompagnée d'une fuite latérale vprs les tempes, qui commence déjh au niveau des arcs sourciliers,. et qui, d'abord très douce, augmente rapidement, à mesure qu'on suit le contour latéral du front vers le sommet. Voilà les dispositions anatomiques de la partie frontale d'où résulte la pointe du triangle.
a Si maintenant du front nous descendons à la région orbitaire, nous constatons d'abord la grande profondeur des orbites et la convergence de leurs arcs, puis rénonne étendue de leur diamètre transversal. Le bord orbitaire supérieur est mince, l'inférieur un peu plus épais. Cette conformation des ouvertures orbitaires lient au développement excessif de l'apophyse orbitaire externe du frontal, qui, large et dirigée en dehors, occupe les deux tiers du bord orbitaire supérieur. De son côté, pour établir la concordance du bord orbitaire inférieur, le maxillaire envoie une longue apophyse au malaire, qui est haut, privé d'échancrure, et dont le bord inférieur est latéralement tourné en dehors pour élargir la base des deux triangles précités.
« Ajoutons à cette explication les autres détails physionomiques. En môme temps (jue le diamètre transverse des orbites, qui sont placées entièrement en face, est large, le vertical est fort réduit, et le bord orbitaire supérieur surplombe l'inférieur. C'est donc un œil caché qui était abrité dans cette cavité; un aspect et une expression sombre devaient résulter de cette disposition.
« Passons au nez. Ici les apophyses fronto-nasales du maxillaire sont légèrement courbées en dedans. La racine nasale est large et profondément déprimée. Les narines, abritées sous un nez relevé et largement ouvert au vent pour flairer sa proie, sont évasées en bas et latéralement. Les alvéoles incisives sont aplaties à leur surface antérieure et brusquement dirigées en avant, d'où il résulte un prognathisme tel qu'on l'observe chez quelques-uns de nos sauvages actuels. L'épine nasale est endo mmagée -, toutefois elle paraîtrait avoir été large et émoussée. Enfin un menton pointu, carré et proéminent par l'effet de la sénilité, servira de dernier point de repère pour achever ce cadre physionomique.
a A la vue de profil (46 et 46), on relève sur ce cr,1ne la fuite du front et sa compression latérale derrière les apophyses orbitaires, et partant la forme triangulaire de la fosse temporale, qui est courte comparativement au volume du crâne. Ensuite se dessinent en bas des arcs zygomatiques robustes, bombés à la surface externe avec leur bord supérieur remontant d'arrière en avant. Leur racine postérieure se prolonge en arrière sous la forme d'une arête saillante jusqu'au bord postérieur de l'écaillé temporale.
Au-dessous de cette arête, une large et profonde fosse en sépare Tapophyse mastoîde. Plus en haut on remarque des tempes aplaties et très étendues en tous sens; elles sont bordées en haut par des lignes semi-circulaires qui, dans leur moitié postérieure, empiètent considérablement sur le sommet, sans pourtant se rapprocher entca elles de plus de quatre-vingt-neuf millimètres. Placée en arrière des conduits auditifs, la bosse pariétale est ici bien dessinée ; elle est large et comprise dans la ligne semi-circulaire. Enfin si ses pariétaux, un peu au-dessous des lignes semi-circulaires, descendent verticalement vers les tempes, il en est presque de même de leur descente Ters Tocciput où leur surface latérale est bombée, tandis que la postérieure est aplatie. Cette disposition des pariétaux produit, d'une part, la forme carrée du sommet, et de Tautre elle est la cause de ce que Tocciput se rétrécit seulement en bas.
a .... Voilà la caractéristique du crâne du vieillard. Un deuxième crâne appartenait à un homme à la force de Tâge, probablement le 61s du précédent. 11 manque de la face, et même son calvarium est incomplet; mais ce qui en reste suffit à nous laisser reconnaître le même type mongoloïde, dolichocéphale et d grand cerveau.
a Le troisième crâne, qui est féminin et plus complet que le précédent, peut servir k nous faire reconnaître les différences sexuelles. Ce qui reste enfin d'un quatrième individu nous fait supposer que c^était une femme de petite taille et à crâne arrondi. Faisons remarquer que le crâne féminin porte au frontal une plaie pénétrante, à laquelle s'adapte parfaitement une lame de lance de pierre taillée de la môme provenance.
« .... A en juger par le volume et la longueur des os longs, du bassin et de ce qui reste de la colonne vertébrale, le Troglodyte du Périgord devait être vigoureux, et sa taille surpassait la moyenne *. »
La sépulture antéhistorique de Cro-Magnon n'est pas la seule qui ait fourui récemment des crânes entiers admirablement conservés et de nombreuses portions du squelette de Thomme contemporain du grand ours et du mammouth. A Solutré, dans le Maçonnais, il existe un gisement des plus précieux de restes de rhomme primitif appartenant à Tépoque du renne et à celle du grand ours et du mammouth. Les magniûques crdnes qui ont été trouvés à Solutré, par MM. Arcelin et de Ferry, ont été étudiés par M. Pruner-Bey. Parmi ces crânes, les uns doivent être rapportés à répoque du grand ours et du mammouth, et les autres à l'époque du renne. Nous représentons ici (fig. 47 et 48) l'un de ces crânes, qui était accompagné d'ossements de mammouth. Le dessin en a été fait sous les yeux de M. Pruner-Bey. C'est là peut-être la tête osseuse humaine la plus ancienne de toutes celles qui soient connues jusqu'à ce jour.
1. Annaleê de$ sciences naturelles, Note faisant suite au mémoire de M. Louis Lartet
lOS AOE DE LA PIERRE.
Est-il permis de savoir A quelle race appartenaient les hommes de la sépulture de Cro-Magnon et de se faire, par conséquent, une idée de la race humaine qui a vécu dans nos contrées aux temps du grand ours et du mammouth? Selon M. Pruner-Bey, tous les crdnes décrits jusqu'ici, et se rapportant à l'époque du grand ours et du mammouth, sont analogues & ceux des Esquimaux et des Lapons de nos jours. M. Pruner-Bey appelle race mongoloïde primitive ces premiers habitants de notre sol. Nous verrons plus loin que des crânes et d'autres débris retrouvés en Belgique par M. Dupont, A Solutré dans le Hdconnais par M. de Ferry, et & Bruniquel par M. Brun, enOn les mdchoires provenant d'Aurignac et d'Arcy-sur-Cure, cooQrment cette conclusion.
Fig. 47 et tS. Crftne de l'homme de Soluln, conlemporain du grand oars ut du mammoulh. (Type eequiuioidc )
Les hommes appartenant à la race mvnyoloide pt imUive a\ aient la tête généralement arrondie, le visage taillé en losange, les mtlchoircs et les dents un peu dirigées en avant, enfin, selon toute probabilité, le teint brun et les cheveux noirs et durs. C'est avec les rameaux modernes, Finnois, Lapons, Esthoniens, que la race humaine qui nous occupe oiïre le plus d'analogie. Cette race, selon M. Pruner-Bey, aurait couvert toute l'Europe, une partie de l'Asie septentrionale, et enfin l'Amérique du Nord, où elle aurait pénétré par le nord de l'Europe.
Il existe encore des restes de cette race mongoloïde primitive: ce sont les Basques, les Lapons, les Finnois, certaines populations de l'Oural et les Indiens de l'Amérique du Nord. En effet, chez toutes ces populations les crdnes sont constitués d'une manière très analogue.
Ces relations se confirment par des parentés de langage. Les philologues ont démontré que le basque n'est qu'un idiome américain, et qu'il a de nombreuses affinités soit avec les langues finnoises, soit avec les dialectes ouraliens. ' C'est en raison de la démonstration anatomique qui a été donnée par M. Pruner-Bey, de l'analogie du type de l'homme contemporain du grand ours et du mammouth avec celui du Lapon ou du Groenlandais actuel, que dans les compositions que nous mettons sous les yeux du lecteur, et qui retracent des scèîies de la vie d^ Vhomme pendant Vépoque du grand ours et du mammouth, nous avons pris comme modèle le Lapon de nos jours. Ce type restera le môme d'ailleurs pendant toute l'époque suivante, c'est-à-dire l'époque du renne.
Ce qu'il faut conclure de tous les faits contenus dans ce chapitre, c'est que les plus anciens crânes humains connus sont parfaitement constitués au point de vue anatomique, et qu'ils ne diflèrent pas d'une façon notable des types actuels.
Le lecteur se demandera maintenant ce qui reste de la théorie qui attribuait à l'homme primitif une ressemblance avec le singe. Les découvertes faites à Cro-Magnon et à Solutré, l'examen de ces portions de squelettes d'hommes appartenant aux temps les plus reculés de l'apparition de notre espèce, réduisent à néant tout ce que l'on a écrit sur la prétendue analogie de structure de l'homme et du singe, et prescrivent de rayer de la science ce terme impropre et malheureux Aliomme fossile, qui a causé tant (le malentendus, et qui a trop longtemps arrêté les progrès de la science des origines de l'homme.