CHAPITRE VIT
Résumé des conditions de la vie humaine pendant Tépoque du grand ours
et du mammouili.
Avant de suivre les développemenls de Tôtre humain dans la série des âges, arrôtons-nous un moment, pour réunir en un tableau d'ensemble les traits épars dans les précédents chapitres, et (jui, par leur réunion, doivent nous donner le portrait de rhomme aux premiers tem[)s de son existence sur notre globe.
Quand Thomme, par un mystère qui restera éternellement caché à nos explications, fui jeté sur la terre, il se trouva entouré de loule une population hostile et sauvage. 11 était faible, el tout ce qui Tentourail était puissant. Il était nu, et tous les animaux étaient défendus par une fourrure épaisse contre Tinclémence des saisons. Il avait devant lui un ours deux fois plus énorme que celui de nos jours; un éléphant plus gros (jue celui que nous connaissons , couvert d'une chaude toison el pourvu d'une crinière laineuse: un rhinocéros plus massif (juc le rhinocéros actuel ; un cheval plus élancé et plus rapide; un taureau plus robuste, un tigre plus terrible, une hyène plus grande et plus féroce. S'il eût vécu dans les lies de l'est de l'Afrique, à Madagascar, ou bien ù la Nouvelle-Zélande, dans l'océan Austral, il eût trouvé des oiseaux gigantesques, des oiseaux coureurs, sans ailes : le dronte massif, le diornis, Tépiornis, oiseau haut de plus de trois jnètres !
Entre lui et ces colosses dut s'établir une lutte terrible, inégale à l'origine, mais qui s'égalisa bientôt , d'abord parce que riionune ap])rit à perfectionner la guerre contre ses puissants ennemis, ensuite parce que les esi)èces animales qu'il avait à
combattre s'éteignaient peu à peu et diminuaient en nombre et en forces, selon une vue de la nature.
Ce fut sans doute en observant les mœurs de ces mômes animaux que 1 homme commença à améliorer les conditions de sa propre existence. Il suivit d'abord le grand ours [Ursus spelœus) , il étudia ses mœurs, et par esprit d'imitation il apprit à se réfugier, comme lui, dans des cavernes, à se blottir dans quelque liiille naturelle. Lorsque, armé de pierres ou de bdtons, et se rassemblant en bandes associées, l'homme eut réussi à tuer quelques ours, il se revêtit de leur chaude fourrure, et put ainsi se défendre contre les rigueurs du climat.
Le grand ours commençant à disparaître, le mammouth [Elephas primif/enius] se trouva en face de l'homme, et cet industrieux colosse lui apporta bien des enseignements utiles. Le mammouth savait reconnaître les oasis de verdure, trouver les sources d'eau pure, briser la glace des fleuves gelés, découvrir les pommes de pin ou les racines alimentaires cachées dans le sol. L'homme, en le suivant à la piste, arriva aux bois de noisetiers, de néfliers, de châtaigniers d'eau, et y trouva une précieuse ressource alimentaire.
Grâce à la puissance de l'association, l'homme put entreprendre la chasse au mammouth. Comme on le fait encore aujourd'hui dans les Indes pour la capture de l'éléphant, il creusa dans le sol de vastes fosses, qu'il recouvrit de branchages et de feuilles, et il sut faire tomber dans ce piège le colosse surpris (fig. 51). Alors les chasseurs rassemblésautour de lafossc accablaientd'une grôle de pierres ou laissaient mourir de faim au fond du vaste trou legigantesque captif. Quelle mine inépuisable de ressources que le corps d'un mammouth ! Ses chairs, ses défenses, ses poils, tout devenait utile, tout était mis à profit.
Une fois revêtu d'une chaude fourrure, grdceaux dépouilles du grand ours et du mammouth, l'homme eut son existence assurée. Il put aller au loin chercher les objets nécessaires à son existence ; il put procéder en paix à la fabrication des armes. Ces armes étaient des silex grossièrement taillés en éclats, et emmanchés —véritable casse-tête — au bout d'un billon, avec des ligaments empruntés aux racines chevelues des arbres.
Bientôt, conquête féconde, le feu est découvert par quelque accident heureux. Alors la sombre caverne s'illumine et se réchauffe. Partout, dans rintérieur de l'antre qui sert d'asile, s'allument,
pendant le jour des feuxqui servent à la préparation des aliments, à Tc^clairage et au chaufTage de la rustique retraite. Pendant la nuit, d'autres feux sont entretenus à l'entrée de la caverne, et, grdce à ce moyen, les animaux voraces et sauvages qui rôdent aux alentours sont tenus en respect et à Técart. La famille humaine fut assurée de sa conservation le jour où elle sut allumer, entretenir ou rallumer le feu. Le foyer, c'est la famille et la perpétuité de Tcspèce humaine.
Aussi l'industrie commence-t-elleà apparaître aux clartés des premiers foyers. L'homme est encore bien misérable et sa vie bien précaire, car il n'a pas un ami, et toute la population animalequi l'entoure le menace et l'inquiète. Le chien lui-môme est encore une béte fauve. L'iiomme n'a aucun bétail pour lui fournir un lait réparateur, car tous les troupeaux sont sauvages. Il ignore l'art de cultiver la terre et de pêcher. La chasse aux petits ruminants, aux antilopes et aux cerfs, la recherche des plantes et des racines alimentaires, voilà toutes ses ressources.
Et pourtant l'industrie apparaît. LMiomme n'a aucun métal pour lui servir d'outil ; il n'a que la pierre, mais la pierre lui suffit, grAce à son adresse, déjà merveilleuse. Avec la pierre il fabrique (les couteaux, des poi^mards, des rarloirs. Ces armes lui servent, a[)r('s avoir tué les ours, les cerfs et les rennes, et les avoir traînés dans son antre, à ouvrir le corps de ces animaux, à préparer le repas pour sa famille. 11 fait cuire les portions de viande et brise les os longs el les crànos,pour en extraire les mets délicats de la moelle et de la cervelle.
Il taille avec des silex des pointes de lances qui, emmanchées sur un long bûton, lui permettent d'attaquerde loin l'animal qu'il a sur|)ris. L'arc n'est i)as encore inventé, mais il apparaîtra bientôt.
Dans ce ptMiple naissant, le goût de la parure et de l'ornement commcnro à se manifester. On fait des colliers en réunissant des co(iuiIles (ju'on a trouées avec une pointe de silex, et les enfilant dîins un poil de mannnouth. On fabrique des bracelets av(»(' des coquilles. L'art de riniitalion fait naître les premières ébauches du dessin, et sur des bois de cerf l'artiste des âges antédiluviens trace (piehpie figurine représentant vaguement un ours ou un éléphant à crinière. Les instruments ne man- (picnt pas |)our ce travail. On a des poinçons, des aiguilles, le tout en éclats de silex, détachés par de simples chocs.
Ou cro irait que ce rude contemporain du mammouth et du grand
Fig. 51. L> chuM au mammouLb daas lige de la pierre.
ours est exclusivement livré aux soins de la défense ou de Texistence personnelle. La vie est si difficile et le lendemain si peu sûr! Les nécessités du moment semblent devoir Tabsorber tout entier. Eh bien non î ce sauvage a un cœur. merveille I dans cet être grossier brille déjà la lumière intérieure. A peine né, rhomme croit à l'immortalité de Tàmc.
En effet, Thomme des temps quaternaires a le culte des morts. Il ne veut pas que le corps de ses proches serve de repas aux hyènes voraces qui infestent les bois d'alentour. Il prépare un tombeau à ceux qui lui furent chers. Il enferme les corps dans une grotte spéciale; et la grotte est d'ailleurs si bien close, le sépulcre est si bien scellé par une dalle, qu'après des milliers d'années, c'est-à-dire de nos jours, nous retrouvons intacte et respectée celte demeure sépulcrale.
L'homme ne se borne pas à assurer la tranquillité de l'être qu'il a perdu. Avant de refermer sur lui la pierre du tombeau, il place près du corps des armes, des flèches, des haches de pierre. Il veut que celui qui est endormi dans la mort puisse, à son réveil, chasser encore le mammouth et le grand ours. Môme il lui laisse des provisions de viande, des membres dépecés d'ours et de cheval, pour servir à sa nourriture pendant le grand voyage aux terres inconnues.
L'homme primitif a donc la croyance en l'immortalité de l'àme. De là à la croyance en un Dieu tutélaire il n'y a qu'un pas ; et quand on trouve dans les grottes ayant servi d'habitation ces objets aux formes étranges et mystérieuses qui ne peuvent servir à rien d'usuel, on ne peut se défendre d'y voir le symbole d'une superstition ou d'un culte, c'est-à-dire un hommage à la Divinité.
Combien ce dernier trait doit nous faire vénérer notre vieil ancêtre, cet antique précurseur de nos générations présentes ! Lliomme primitif croyait à l'immortalité de l'Ame; il attendait une vie future et meilleure que l'existence de luttes et de misères (|ui était son lot ici-bas. Il croyait en Dieu ! Je te salue, mon frère, et je te tends la main, à travers l'immensité des âges disparus. Tes lumières sont bornées, ton intelligence est faible encore; mais le temps et le progrès sauront les perfectionner et les étendre. Ce flambeau à peine allumé grandira et brillera avec la succession et la durée des temps.
ou
ÉPOQl'E DES ANIMA rX ÉMIOlIllS