‹ L'homme primitifChapitre 3 sur 54 · Brochore in-8*, chez Savy. Paris · texte numérisé non relu

Brochore in-8*, chez Savy. Paris

abbés Bourgeois et Delaunay, qui, plus royalistes que le roi, c'est-à-dire plus avancés que la plupart des géologues contemporains, entendent reporter jusqu'à l'époque tertiaire la date de l'existence de l'homme. Nous aurons à réfuter cette opinion, que nous rappelons seulement ici pour bien prouver que les scrupules théologiques, qui ont si longtemps arrêté les progrès de l'étude de l'homme primitif, ont aujourd'hui disparu, par suite de la démonstration de la parfaite indépendance de cette question avec le dogme catholique.

Grâce au mutuel appui que se sont prêté trois sciences sœurs,

— la géologie, la paléontologie et l'archéologie, — grâce à l'heureuse combinaison qu'ont su faire de ces trois sciences des hommes animés d'un zèle ardent pour la recherche de la vérité,

— grâce enfin à l'intérêt hors ligne qui s'attache à un tel sujet, il a fallu répudier l'opinion vulgaire qui attribue à l'homme une antiquité de six mille ans, reculer extraordinairement les limites que l'on avait longtemps attribuées à l'existence de l'espèce humaine, et reporter dans la nuit des âges les plus ténébreux sa première apparition.

Mais, dira-t-on, sur quels fondements basez-vous cette assertion? Quels témoignages pouvez-vous invoquer? Où sont les éléments de votre démonstration?

Voici les moyens principaux d'examen et d'étude qui ont dirigé les savants dans ce genre de recherches, et qui ont permis de créer la science de l'antiquité de l'espèce humaine.

Si l'homme a existé à une époque très reculée, il a dû laisser des traces de son passage dans les lieux qu'il habita, sur le sol que foulèrent ses pieds. Aussi sauvage qu'on le suppose, l'homme primiUf a possédé quelques instruments de pêche ou de chasse, quelques armes pour terrasser une proie plus forte ou plus agile que lui. Tous les êtres humains ont eu quelque lambeau de vêtement. Ils ont eu à leur disposition quelques outils, plus ou moins grossiers, ne fût-ce qu'une coquille pour puiser de l'eau, un instrument pour fendre le bois et se créer un abri, un couteau pour découper les viandes, une masse pierreuse pour briser les os des animaux qui servaient à leur nourriture. Jamais homme n'a vécu sans posséder une arme défensive. Ces instruments, ces armes, on les a recherchés avec patience, et on les a retrouvés. On les a retrouvés dans des couches de terrain dont les géologues connaissent l'âge précis, et qui sont les unes antérieures, les autres postérieu-

res au cataclysme du déluge européen de Tépoque quaternaire.

Ainsi a été acquise la preuve que Thomme a vécu sur la terre pendant l'époque quaternaire.

Quand ce genre de témoignages de la présence de Thomme, c'est-à-dire les vestiges de son industrie, vient à manquer, ce qui est rare, on peut déceler son existence par les ossements humains enfouis dans le sol, et qui se sont conservés depuis des centaines de siècles, grâce au dépôt de sels calcaires qui les ont pétriûés ou fossilisés. On trouve, en effet, des ossements humains dans les terrains quaternaires, bien antérieurs par conséquent à ceux de l'époque géologique contemporaine.

Ce moyen de démonstration est plus difticile à produire que les précédents, parce que les ossements humains, très altérables quand ils sont enfouis à de faibles profondeurs, exigent, pour se conserver longtemps, un concours de circonstances qui ne se rencontrent que rarement; parce que les peuplades primitives brûlaient souvent les morts; cnûn parce que la race humaine ne formait alors qu'une très faible population. Cependant il est loin d'être hors de notre portée. On verra, dans la suite de ce volume, que des squelettes entiers d'hommes appartenant à la première époque de l'humanité, c'est-à-dire à Vâge du grand ours et du mammouth, ont été trouvés et figurent dans nos musées d'histoire naturelle.

Une autre preuve excellente pour démontrer l'existence de l'homme à une époque géologique antérieure à l'ère contemporaine, c'est le mélange des os de l'homme avec ceux d'animaux antédiluviens. 11 est évident que si l'on rencontre avec les ossements du mammouth, de l'ours des cavernes, du tigre des cavernes, etc., animaux qui ne vivaient qu'à l'époque quaternaire, et qui ont aujourd'hui disparu, les ossements de l'homme, ou des vestiges de son industrie, tels que des armes, des instruments, des ustensiles, etc., on pourra affirmer avec certitude (juc notre espèce a été contemporaine de ces mômes animaux. Or ce mélange a été rencontré bien des fois sous le sol des cavernes, ou dans des terrains profonds.

Tels sont les divers genres de preuves qui ont servi à établir le fait de la présence de l'homme sur la terre à l'époque quaternaire. Nous allons maintenant donner un historique rapide des principaux travaux qui ont contribué à fonder la science des origines positives de l'humanité.

INTRODUCTION. w

La paléontologie ne compte pas plus d'un demi-siècle d'existence. C'est à peine si nous avons soulevé un coin du voile qui couvre les débris d'un monde éteint; et, par exemple, nous ne connaissons rien encore de ce qui dort enseveli dans les profondeurs de la terre placées au-dessous du bassin des mers. Il ne faut donc pas trop s'étonner qu'un long espace de temps se soit écoulé sans qu'on eût découvert dans les terrains quaternaires des ossements humains, ou des vestiges de l'industrie primitive des hommes : résultat négatif qui a toujours fait l'objection principale contre l'origine antédiluvienne de notre espèce.

Les erreurs et les déceptions (|ue l'on avait d'abord rencontrées avaient peut-être aussi refroidi le zèle des naturalistes et retardé ainsi la solution du problème. On connaît l'histoire de cette salamandre fossile des carrières d'Œnigen, qui, sur la foi de Scheuchzer, fut baptisée, en 1726, Alwmme témoin du déluge [homo diluvii testis). Pierre Camper reconnut, en 1787, que le prétendii préadaniite était un reptile, et cette déconvenue, dont toute l'Europe savante s'amusa, fit beaucoup de tort à l'homme antédiluvien. Son existence fut dès lors reléguée, de par le souverain empire du ridicule, dans le domaine de la fable.

Cependant un premier pas en avant fut fait en 1774. Des ossements humains, môles à des débris de grands ours et d'autres mammifères appartenant à des espèces alors inconnues, furent découverts par J. F. Esper, dans la célèbre caverne de Gailenreulh, en Bavière.

Déjà même avant cette épo(|ue, c'est-à-dire dès les premières années du dix-huitième siècle, un Anglais, Kemp, avait recueilli dans Londres môme, à côté de dents d'éléphant, une hache de pierre, semblable à celles qui furent trouvées plus tard, en nombre prodigieux, sur divers points du monde entier. Cette hache fut dessinée grossièrement, et le dessin publié en 1715. La pièce originale existe encore, à Londres, dans les collections du Musée britannique.

En 1797, John Frère, archéologue anglais, découvrit à Hoxne, dans le comté de Suffolk, sous des couches de terrains quaternaires, des armes en silex, mêlées à des ossements d'animaux appartenant à des espèces éteintes.

D'après Edouard Lartet, c'est à un géologue français, résidant en Allemagne, Aimé Boue, qu'appartient l'honneur d'avoir proclamé le premier l'ancienneté de respèce humaine. En 1823, ce

^géologue retira du terrain quaternaire [lehm) de la vallée du Rhin des ossements humains, qu'il présenta à Cuvier et à Bron- ^niart comme ceux d'un homme qui aurait vécu à Tépoque qudternaire.

En 1823, le géologue anglais Buckland publia ses Reliquiœ diiuviansBj ouvrage consacré surtout à la description de la caverne de Kinklake, et dans lequel l'auteur a réuni tous les faits alors •connus qui militaient en faveur de la coexistence de l'homme et des animaux antédiluviens.

Cuvier n'était point aussi éloigné qu'on l'a dit d'admettre l'existence de l'homme à l'époque quaternaire. Dans son ouvrage sur les Ossements fossiles, et dans son Discours sur les révolutions du globe^ qui sert de préambule à ce même ouvrage, notre immortel naturaliste discute le pour et le contre de cette question, et malgré l'insufQsance des documents qu'on possédait alors, il se trouve amené à dire :

c Je ne Yèuz point conclure que Thomme n'existait point du tout avant Tépoque des grandes révolutions.... Il pouvait habiter quelques contrées peu étendues, d'où il a repeuplé la terre après ces événements terribles; peut-être aussi les lieux où il se tenait ont-ils été abîmés, et ses os ensevelis au fond des mers actuelles. »

On a donc eu tort d'invoquer avec assurance l'autorité de Cuvier contre l'opinion de l'ancienneté de l'espèce humaine.

Un second pas, plus décisif, fut fait par la découverte dans les terrains diluviens de silex taillés et autres outils de l'homme primitif.

En 1826, un géologue et archéologue français. Tournai, de Narbonne, publia les découvertes qu'il venait de faire dans une •caverne du département de l'Aude, où il avait trouvé des ossements d'aurochs et de renne travaillés de main d'homme, à côté de coquilles comestibles, qui devaient avoir été transportées là par les hommes qui avaient vécu dans cette caverne.

Les couches horizontales du terrain quaternaire connu sous le nom de diluviwn forment des bancs, de nuances et de matières •diflférentes, qui montrent, en caractères indélébiles, l'histoire ancienne de notre globe. Les débris organisés qu'on y découvre appartiennent à des êtres qui ont été témoins du cataclysme diluvien, et qui l'ont peut-être précédé de quelques siècles.

Trois ans après, de Christol, de Montpellier, plus tard profes-

INTRODUCTION. Il

seur à la Faculté des sciences de Grenoble, trouva des ossements humains intimement mélangés à des débris de grand ours, d'hyène, de rhinocéros, etc., dans les cavernes de Poudres et de Souvignargues (Hérault). Dans la dernière de ces cavernes, des fragments de poterie accompagnaient ces restes.

Tous ces faits, si frappants, furent réunis et discutés par Marcel de Serres, professeur à la faculté des sciences de Montpellier, dans son Essai sur les cavernes.

Les deux cavernes à ossements d'Engis et d'Enghiboul (Belgique) ont fourni des preuves du même genre. En 1833, Schmerling, savant géologue belge, découvrit dans ces cavernes deux crânes humains, mêlés à des dents de rhinocéros, d'éléphant, d'ours, d'hyène, etc. Les ossements humains étaient roulés et altérés comme ceux des animaux. Ces derniers ossements présentaient, en outre, les traces du travail humain. Enfin, pour que rien n'y manquât, on trouva dans le même gisement des silex taillés en forme de couteaux et de pointes de flèche.

A la suite de ces laborieuses recherches, Schmerling publia un ouvrage, aujourd'hui très admiré, et qui prouve que le géologue belge mérite le titre de fondateur de la science de l'antiquité de l'honune. Dans cet ouvr«ige, Schmerling décrit et figure une quantité innombrable d'objets découverts dans les cavernes de la Belgique, et il fait connaître ce crâne humain qui devint depuis si célèbre sous le nom de crâne d'Engis, Mais alors les savants de tous les pays étaient opposés à ces sortes d'idées. Aussi les découvertes du géologue belge n'attirèrent-elles pas plus l'attention que celles des géologues français qui avaient fait connaître des faits du même genre.

En 1835, M. Joly, alors professeur au lycée de Montpellier, — où je suivais ses cours d'histoire naturelle, — aujourd'hui professeur honoraire à la Faculté des sciences de Toulouse, avait trouvé dans la caverne de Nabriguas (Lozère) un crâne A' ours des cavernes sur lequel une flèche avait laissé sa trace manifeste. A quelque distance et à un autre niveau, était un tesson de poterie, portant l'empreinte des doigts de l'homme qui l'avait façonné.

On peut s'étonner qu'en présence de ces découvertes antérieures Boucher de Perthes, l'ardent apôtre de l'ancienneté de notre espèce, ait rencontré tant de résistance et d'incrédulité, ou qu'il ait eu à lutter contre tant d'indiflférence, lorsque, à partir de l'année 1835, il commença à défendre cette idée dans une se-

rie de communications faites à la Société dC émulation d'Abbeville.

c C^était donc bien dans ces ruines du vieux monde, disait le prophète d'Abbeville, c'est dans ces dépôts devenus ses archives, qu'il fallait en chercher les traditions, et, faute de médailles et d'inscriptions, s'en tenir à ces pierres grossières, qui, dans leur imperfection, n'en prouvent pas moins l'existence de l'homme aussi sûrement que Teût fait tout un Louvre. »

Fort de cette conviction, Boucher de Perthes s'occupa activement de chercher dans les terrains diluviens les restes osseux de l'homme, ou tout au moins les témoignages matériels de son industrie primitive. Dès Tannée 1838 il eut le bonheur de soumettre à la Société cTémnlation d'Abbeville ses premières haches antédiluviennes.

Dans le cours de Tannée 1839, Boucher de Perthes porta ces haches à Paris, et il les fit voir à quelques membres deTInstitut. Alexandre Brongniart, Flourens, Élie de Beaumont, Cordier, Jomard, encouragèrent d'abord des recherches qui promettaient d'être fécondes, mais ce moment de bienveillance ne devait pas durer longtemps.

Ces premiers et grossiers silex, dans lesquels Boucher de Perthes voyait déjà des haches, offraient une coupe vague et des angles émoussés. Pour y discerner les traces du travail de Thommc, il fallait avoir les yeux de la foi. « Je les avais, a dit l'archéologue d'Abbeville; mais je les avais seul. » Boucher de Perthes résolut alors de chercher des aides pour ses travaux. Il dressa des ouvriers a fouiller des terrains diluviens, et bientôt il put recueillir dans les terrains quaternaires d'Abbeville une vingtaine de silex, manifestement travaillés par la main de l'homme.

En 1842, la Société géologique de Londres reçut une communication de Godwin Austen, qui venait de trouver dans le Kenl- Hole différents objets travaillés, à côté de débris d'animaux qui devaient y séjourner depuis le déluge.

En 1844 parurent les observations de Lund sur les cavernes du Brésil.

Lund avait exploré jusqu'à huit cents cavernes. Dans Tune de ces cavernes, située non loin du lac Semidouro, il avait trouvé des ossements d'au moins trente individus de l'espèce humaine, offrant le môme état de décomposition que les ossements d'animaux fossiles qui les accompagnaient. Ces animaux étaient

un singe, des carnassiers, des rongeurs, des pachydermes, des tardigrades, etc. H. Lund en tira ta conclusion que l'Iiomine avait du être contepiporain du mégatliérium, du mylodon, etc., qui caractérisent l'époque quaternaire.

Néanmoins Desnoyers, bibliothécaire du Muséum d'histoire naturelle de Paris, dans un savant article sur les Grottes el ca-

ver)m», qu'il publia en IBkb dans le DicUonnairc universel d'histoire natureite, se prononçAÎt encore énergiquement contre l'Iivpothëse de l'ancienneté de l'homme. Mais les découvertes marchaient toujours. Vingt ans après, M. Desnoyers luî-mûme Ogura dans le camp des partisans de l'homme antédiluvien. Il dépassa même leur opinion, puisqu'il était de ceux qui veulent reporter

rie de communications faites à la Société d'émulation d'Abbeviile.

c C^était donc bien dans ces ruines du vieux monde, disait le prophète d'Abbeviile, c'est dans ces dépôts devenus ses archives, quMI fallait en chercher les traditions, et, faute de médailles et d'inscriptions, s'en tenir à ces pierres grossières, qui, dans leur imperfection, n'en prouvent pas moins l'existence de l'homme aussi sûrement que Peut fait tout un Louvre. »

Fort de cette conviction, Boucher de Perlhes s'occupa activement de chercher dans les terrains diluviens les restes osseux de l'homme, ou tout au moins les témoignages matériels de son industrie primitive. Dès Tannée 1838 il eut le bonheur de soumettre à la Société dCémulation d'Abbeviile ses premières haches antédiluviennes.

Dans le cours de l'année 1839, Boucher de Perthes porta ces haches à Paris, et il les fit voir à quelques membres de l'Institut. Alexandre Brongniart, Flourens, Élie de Beaumont, Cordier, Jomard, encouragèrent d'abord des recherches qui promettaient d'ôtre fécondes, mais ce moment de bienveillance ne devait pas durer longtemps.

Ces premiers et grossiers silex, dans lesquels Boucher de Perthes voyait déjà des haches, offraient une coupe vague et des angles émoussés. Pour y discerner les traces du travail de l'homme, il fallait avoir les yeux de la foi. « Je les avais, a dit l'archéologue d'Abbeviile; mais je les avais seul. » Boucher de Perthes résolut alors de chercher des aides pour ses travaux. Il dressa des ouvriers à fouiller des terrains diluviens, et bientôt il put recueillir dans les terrains quaternaires d'Abbeviile une vingtaine de silex, manifestement travaillés par la main de l'homme.

En 1842, la Société géologique de Londres reçut une communication de Godwin Austen, qui venait de trouver dans le Kent- Hole différents objets travaillés, à côté de débris d'animaux qui devaient y séjourner depuis le déluge.

En 1844 parurent les observations de Lund sur les cavernes du Brésil.

Lund avait exploré jusqu'à huit cents cavernes. Dans l'une de ces cavernes, située non loin du lac Semidouro, il avait trouvé des ossements d'au moins trente individus de l'espèce humaine, offrant le môme état de décomposition que les ossements d'animaux fossiles qui les accompagnaient. Ces animaux étaient

un singe, dee carnassiers, des rongeurs, des pachydermes, «les lardigradeB, etc. M. Lund en tira la conclusion que l'homme avait du être conteçaporain du mégathérium, du mylodon, etc., qui caractérisent l'époque quaternaire.

Néanmoins Desnoyers, bibliothécaire du Muséum d'histoire naturelle de Paris, dans un savant article sur les Grottes et ca-

vernes, qu'il publia en 1845 dans le Dkiioimaire universel dViisloire naturelle, se prononçait encore énergi<{uement contre t'li>pothèse de l'ancienDelé de l'homme. Mais les découvertes marchaient toujours. Vingt ans après, M, Desnoyers lui-même figura dans le camp des partisans de l'homme antédiluvien. 11 dépassa mâme leur opinion, puisqu'il était de ceux qui veulent reporter

jusqu'à l'époque tertiaire la date de l'apparition de notre espèce.

En 1847, Henry, naturaliste anglais, trouva dans la caverne de Kent, en Angleterre, sous une couche de stalactites, des débris d'animaux antédiluviens, mêlés à des restes humains.

L'année 1847 est encore marquée par l'apparition du premier volume des AntiqtUlés celtiques et antédiluviennes de Boucher de Perthes, renfermant environ seize cents figures d'objets découverts dans les fouilles que l'auteur avait fait pratiquer depuis 1836. Le terrain d'Abbeville, où Boucher de Perthes a effectué toutes ses recherches, appartient à l'époque quaternaire.

Le docteur Rigollot, qui pendant dix ans avait été l'un des adversaires les plus décidés de l'opinion de Boucher de Perthes, découvrit de son côté, en 1854, des silex travaillés dans les dépôts quaternaires de Saint-Acheul, près d'Amiens, et il ne tarda pas dès lors à se ranger sous la bannière de l'archéologue d'Abbeville.

La faune des dépôts d'Amiens est la môme que celle d'Abbeville. Les dépôts inférieurs de gravier où se rencontrent les silex taillés ont été formés par les eaux douces. Ces couches n'ont jamais été remaniées ni dérangées : les silex travaillés de main d'homme qu'on y a découverts s'y trouvent, selon toute probabilité, depuis l'époque de la formation de ces dépôts, époque un peu postérieure à la période diluvienne.

Le nombre des silex travaillés qui ont été retirés des bancs d'Abbeville est immense. A Menchecourt, on a recueilli, en vingt ans, environ une centaine de haches bien caractérisées ; à Saint- Gilles, une vingtaine de très grossières et autant de bien faites; à Moulin-Quignon, cent cinquante à deux cents haches bien taillées.

Ces mêmes restes de l'industrie primitive ont été retrouvés encore dans d'autres localités. En 1853, Noulet en découvrit dans le vallon de l'Infernat (Haute-Garonne) ; en 1858, les géologues anglais Prestwich, Falconer, Penquelly, etc., en trouvèrent dans les couches inférieures de la caverne de Baumann, dans le Harz.

C'est aux naturalistes anglais dont nous venons de citer les noms que revient le mérite d'avoir les premiers fait comprendre au monde savant la valeur des travaux de Boucher de Perthes, qui n'avait pu réussir encore à faire accepter ses idées en France, Christy les adopta le premier, et par ses belles publications contribua beaucoup à conquérir, en Angleterre, l'opinion publique k ces nouvelles idées. Le docteur Falconer, vice-président de la

Soâété géologique de Londres, se rendit dans le département de la Somme pour y étudier le terrain et les produits qu'il renferme. Après lui, MM. Prestwich et Evans vinrent trois fois à Abbeviile, dans l'année 1859. Tous rapportèrent en Angleterre la conviction de l'ancienneté et de l'état vierge des couches explorées, ainsi que de l'existence de l'homme avant le déluge de l'époque quaternaire.

Dans un autre vovage, fait avec MM. Flover, Mylne et Godwin Austen, MM. Prestwich, Falconer et Evans retirèrent eux-mêmes des carrières de Saint-Acheul des ossements humains et des haches de silex. EnQn, Charles Lyeli se rendit sur les lieux, et le géologue anglais, qui jusque-là s'était montré hostile à l'idée de l'homme antédiluvien, put dire: Veni, vidi, victus /mi/ Devant l'Association britannique, rassemblée à Aberdeen le 15 septembre 1855, Lyell se déclara partisan de l'homme quaternaire, et cette déclaration du président de la Société géologique de Londres ajouta un grand poids aux idées nouvelles.

M. Hébert, professeur de géologie à la Sorbonne, se rangea alors sous la même bannière.

M. Albert Gaudry, autre géologue français, vint déclarer à l'Académie des sciences qu'il avait trouvé, lui aussi, des haches en silex, avec des dents de cheval et de bœuf fossiles, dans les couches du diluvium parisien.

M. Gosse fils explora, pendant la même année, les sablières de Grenelle et de l'avenue de la Mothe-Piquet à Paris, et il en retira des instruments en silex, mêlés à des os de mammouth, d'aurochs, etc.

Des faits analogues furent constatés à Précy-sur-Oisc et dans le dépôt diluvien de Givry.

Le marquis de Vibraye trouva dans la caverne d'Arcy des ossements humains, et notamment un fragment de mâchoire, avec des os d'animaux d'espèces éteintes.

En 1859, Fontan trouvait dans la grotte de Massât (département de l'Ariège), non seulement des ustensiles accusant la présence de l'homme, mais encore des dents humaines, mêlées aux restes du grand ours (Ursus spelœus), de l'hyène fossile [Hyœna spelœa) et du grand tigre (Felis spelœa).

M. Alphonse Milne-Edwards fils découvrit, en 1861, dans la grotte de Lourdes (Tarn), des débris de l'industrie humaine, à côté d'ossements d'animaux fossiles

Les vallées de l'Oise et de la Seine ont aussi fourni leur contingent de débris antédiluviens. Dans les sablières des environs de Paris, à Grenelle, à Levallois-Perret, à Neuilly, plusieurs naturalistes, entre autres HM. Gosse, Martin et Reboux, trouvèrent de nombreux instruments de silex, associés, dans certains cas, avec des ossements d'éléphant et d'hippopotame. Dans la vallée de l'Oise, à Précy, près de Creil, MM. Peigné-Delacour et Robert recueillirent également quelques hachettes.

Enfin, un grand nombre de nos départements, particulièrement dans le nord et dans le centre de la France, ont été, à la même époque, exploités avec succès. Nous citerons les départements du Pas-de-Calais, de l'Aisne, de Loir-et-Cher, d'Indre-et-Loire, de la Vienne, de l'Allier, de l'Yonne, de Saône-et-Loire, de l'Hérault, de Tarn-et-Garonne, etc.

En Angleterre, on fit des découvertes tout aussi précieuses. Le mouvement commencé en France par Boucher de Pertlies se propagea chez nos voisins d'outre-Manche avec une rapidité remarquable, sous l'inspiration de MM. Christy et Falconer. De tous côtés on pratiqua des fouilles qui amenèrent d'excellents résuif ats.

Dans le gravier qui existe auprès de Bedfort, Wyatt rencontra des silex analogues aux types principaux d'Amiens et d'Abbeville, à côté de restes du mammouth, du rhinocéros, de l'hippopotame, du bœuf, du cheval et du daim. Des trouvailles semblables furent faites dans le Suffolk, dans le Kent, le Hertfordshire, le Hampshire, Wiltshire etc.

En parcourant le musée de la Société des Antiquaires à Londres, peu après son retour d'Abbeville, Evans trouva dans cette galerie quelques spécimens absolument semblables à ceux de la collection de Boucher de Perthes. 11 s'enquil de leur origine, et il apprit qu'ils avait été extraits, comme nous l'avons dit plus haut, en 1797, du gravier de Hoxne, par M. John Frère, lequel les y avaient recueillis avec des ossements d'animaux éteints, el en avait fait don au musée, après les avoir décrits dans les Arcliœologia de 1800.

Cette arme de pierre est indiquée sur le catalogue comme ayant été trouvée en 1792 avec une dent d'éléphant fossile. Elle est en silex noir et a la forme d'une pointe de lance.

Ainsi, dès le commencement de notre siècle, on avait déjà en Angleterre la preuve de la coexistence de l'homme et des grands pachydermes disparus ; mais on avait négligé d'y donner attention

Nous arrivons à la plus remarquable et k lu plus caractéristique des découvertes de ce genre. Nous voulons parler des observations faites en 1860 par Edouard Lartet, dans la curieuse sépulture humaine antéhistorique d'Aurignac (Haute-Garonne).

En descendant la pente de la route d'Aurignac, on arrive, après un parcours d'un kilomètre et demi, à un point oii, de l'autre

côté du vallon, la croupe de la montagne dilc de Fajoles ne s'élève plus qu'à une viiiglaine de mètres au-dessus d'un ruisseau. On aperçoit alors, sur le versant nord de celte éminence, un escarpement de la roclic, à côté duquel se dessine une sorte de niche, profonde de deus mètres environ, et dont l'ouverture cintrée fait face au nord-ouest. Cette petite grotte est située & treize

mètres au-dessus du ruisseau. En dehors, le sol calcaire se continue en une plate-forme inclinée vers le ruisseau.

La découverte de cette cavité fut le résultat du hasard. Elle était masquée par un talus de débris de roches et de terre végétale éboulée, et Ton y connaissait seulement un trou à lapins. En 1842, un ouvrier terrassier, nommé Bonnemaison, s'avisa un jour d'y enfoncer son bras, et il en retira un os volu mineux. Curieux d'approfondir ce mystère, il entama par une tranchée le talus en contre-bas du trou, et il se trouva, après un travail de quelques heures, en présence d'une dalle de grès, qui fermait une ouverture cintrée. Derrière la dalle, il découvrit une cavité dans laquelle étaient entassés de nombreux ossements humains.

Cette trouvaille ne tarda pas à s'ébruiter. Les curieux affluèrent, et chacun chercha à expliquer l'origine de ces restes humains, dont la fragilité excessive attestait la prodigieuse vétusté. Les anciens du lieu imaginèrent alors d'évoquer le souvenir, à demi effacé, d'une bande de faux-monnayeurs qui avait exploité le pays un demi-siècle auparavant. Cette enquête populaire fut jugée suffisante, et l'on s'accorda à proclamer que la caverne qui venait d'être mise au jour n'était que l'asile de ces malfaiteurs, qui faisaient disparaître les traces de leurs crimes en cachant les cadavres de leurs victimes dans cette grotte, connue d'eux seuls.

Le docteur Amiel, maire d'Aurignac, fit réunir tous ces ossements, qui furent ensevelis dans le cimetière de la paroisse. Toutefois, avant de procéder à l'inhumation, il constata que les squelettes appartenaient à dix-sept individus des deux sexes. Outre ces squelettes, on avait encore retiré de la grotte un certain nombre de petits disques, ou rondelles percées, composées de la coquille d'une espèce de bucarde (canHum). Des rondelles percées, toutes semblables, ne sont pas rares dans les colliers et autres ornements d'antiquité assyrienne trouvés à Ninive.

Dix-huit ans après cet événement, c'est-à-dire en 1860, Edouard Lartet passait à Aurignac. On lui raconta les détails du fait. Après un si long intervalle, personne, pas même le fossoyeur, n'avait conservé le souvenir de l'endroit précis où ces restes humains avaient été jetés dans le cimetière du village. Ces précieuses reliques étaient donc perdues pour la science.

Cependant Lartet résolut de faire exécuter des fouilles dans la grotte même, et il se trouva bientôt en possession de trésors

inespérés. Le sol de la caverne était resté intact ; il était recouvert d'une couche de terre meuble, mélangée de fragments de roches. En dehors de la môme caverne, Lartet découvrit une couche de cendres et de charbon, qui ne pénétrait pas dans l'inlérieur. Cette couche était surmontée de terre meuble ossifère et de terre végétale. Le sol de Tintérieur de la grotte renfermait des ossements d'ours, de renard, de renne, d'aurochs, de cheval, etc., le tout mêlé à de nombreux débris de Tindustrie humaine, tels que des instruments en bois de cerf ou de renne, soigneusement appointis à un bout et taillés en biseau àTautre; — un manche percé en bois de renne; — des silex bien taillés, figurant des couteaux, des poinçons, des armes de dillérentes sortes; — enfin une dent canine d'ours, grossièrement sculptée en forme de tête d'oiseau et percée d'un trou, etc.

Les fouilles, ayant été poussées plus profondément, mirent à découvert des débris d'ours des cavernes, de chat sauvage, d'hyène des cavernes, de loup, de mammouth, de cheval, de cerf, de renne, de bœuf, de rhinocéros, etc., etc. C'était une véritable arche de Noé. Ces ossements étaient cassés en long, et quelquesuns carbonisés. On y voyait des stries et des entailles produites par les instruments tranchants.

Edouard Lartet, à la suite de ses longues et patientes observations, déclara que la caverne d'Aurignac était une sépulture humaine, contemporaine du mammouth, du Rhinocéros tichorhinus et des autres grands mammifères de l'époque quaternaire.

Le mode de fragmentation des os longs montre qu'ils ont été cassés pour en extraire la moelle; les entailles qu'ils portent prouvent que les chairs en ont été détachées avec des instruments tranchants. Les cendres indiquent l'existence d'un ancien foyer, dans lequel on avait brûlé en partie quelques-uns de ces os. L'honune devait se rendre dans cette caverne pour accomplir certains rites funèbres. Les armes et les ossements d'animaux ont dû y être déposés à titre de consécration funéraire, comme on en trouve des exemples dans les monuments druidiques ou celtiques et dans les tombes gauloises.

Telles sont les belles découvertes, tels sont les faits nouveaux qui résultèrent de l'étude que fit Edouard Lartet de la caverne d'Aurignac. Elles ne laissaient aucun doute sur la coexistence de l'homme et des grands animaux antédiluviens.

En 1862^ le docteur Félix Garrigou, de Tarascon (Ariège),

fil connaître le résultat des recherches qu'il avait entreprisesy avec MM. Rames et Filhol, dans les cavernes de TAriège. Ces explorateurs avaient trouvé des mâchoires inférieures de grand ours, avec leur canine aiguë et saillante, qui avaient servi à rhomme comme arme offensive, à peu près comme Samson se servit d'une mâchoire d'âne pour combattre les Philistins.

« C'est surtout dans les cavernes de Lombrives, de Lherm, de Bouicheta el du Maz-d'Azil, dit M. Garrigou, que nous avons retrouvé des mâchoires du grand ours et du grand chat des cavernes, reconnues taillées de main d^homme, non seulement par nous, mais par de nombreux savants français et anglais qui les ont examinées, et qui nous en ont demandé pour leurs collections. Le nombre de ces mâchoires s'élève aujourd'hui à plus décent. Armées d'une canine formidable et taillées de manière à être plus facilement saisies, elles formaient, à l'état frais, une arme redoutable dans les mains de l'homme primitif...

« Ces animaux appartenant à des espèces aujourd'hui perdues, il a bien fallu, pour apprêter en guise d'armes leurs os encore frais (puisqu'ils étaient rongés par les hyènes), que l'homme vécût avec eux. »

Dans une des cavernes de Rruniquel (Tarn-et-Garonne), qui fut visitée, en 1862, par MM. Garrigou, Filhol et autres savants, on trouva, sous une brèche osseuse très dure, un ancien foyer, avec des cendres et du charbon, — des ossements brisés el calcinés de ruminants de différentes espèces perdues, — des silex taillés en couteaux, en rognons à facettes, en pointes de flèches triangulaires ou quadrangulaires d'une grande netteté, — des outils en bois de cerf et en os, enfin tout ce qui révèle la présence (le l'homme primitif.

A un kilomètre en aval de la caverne, on a découvert phis tard, à six mètres de profondeur, une brèche osseuse pareille à la première, contenant les mômes os brisés, et une série d'anciens foyers remplis de cendres et d'objets de l'industrie antédiluvienne. Ossements, dents et silex s'y trouvent par boisseaux.

Au commencement de 1863, M. Garrigou présentait à la Société géologique de France les trouvailles faites dans les cavernes de Lherm et de Bouicheta, et M. Tabbé Bourgeois lisait une note sur les silex taillêi< du diluvium de Pontlevov.

Voilà où en était la question de l'homme fossile, lorsque, au mois d'avril 1863, le monde savant reçut la nouvelle de la découverte d'une mâchoire humaine dans le terrain diluvien de Moulin- Quignon, près d'Abbeviile. Rappelons les circonstances de cette découverte.

Le 23 mars 1863, un terrassier qui travaillait à la carrière de sable de Moultn-Quifïnon apporta à Abbeville, à Boucher de Perllies, une hacbe de silex et un petit fragment tl'os qu'il venait lie recueillir. L'ayant débarrassé de la gangue terreuse qui Tenveloppait, Bourher de Perthes reconnut dans cet os une dent molaire humaine. 11 se rendit aussitôt sur les lieus, et s'assura que . le gisement où ces objets avaient été trouvés était une veine argilo-rerrugineuse , imprégnée d'une matière colorante, qui semblait renfermer des débris organiques. Cette couche faisait partie d'un terrain vierge, comme le disent les géologues, c'està-dire sans aucune inPiltralion ni iniroduetion secondaire.

Le 28 mars, un autre lerrassier vint apjjorter à Boucher de Perthes une nouvelle dont humaine, en ajoutant qu'il apparaissait en ce moment dans le sable « queli(ue chose qui ressemblait à un os i>. Boucher de Perthes se transporta immédiatement sur les lieux, et en présence de MM. Dîmpré père et fils, et de quelques membres de la Société d'émulation d'Abbeville, il relira luimême du terrain une demi-mdchoire inférieure humaine, entourée d'une gangue terreuse. A quelques centimètres de cet os, on rencontra une hache en silex, recouverte de la même patine Doire <|ue la mâchoire. Le gisement était situé à quatre mètres et demi au-dessous du niveau du sol.

La mâchoire trouvée à Moulin-Quignon, que nous représentons

ici (fig. 3), d'après l'objet même qui est conservé au Muséum d'hisloire naturelle de Paris, ne diffère presque en rien de la mâchoire de Thomme de la race caucasique de nos jours. L'inclinaison de la dent molaire peut s'expliquer par un accident, car la molaire placée en avant de celle-ci était tombée du vivant de l'individu, en laissant un vide qui favorisait l'inclinaison de la molaire qui restait. Cette particularité se retrouve sur plusieurs têtes humaines de la collection du Muséum d'histoire naturelle de Paris.

Boucher de Perthes découvrit encore, dans le même lit de gravier, deux dents de mammouth et un certain nombre de haches taillées. Enfin il trouva parmi les os qu'il avait retirés de la carrière de Menchecourt, dans les premiers jours d'avril, un fragment d'une nouvelle mdchoire de six dents séparées, que M. Falconer reconnut aussi pour des dents humaines.

Le 20 avril 1863, M. de Quatrefages annonçait & l'Institut la découverte de Boucher de Perthes, et il présentait & ce corps savant l'intéressante pièce envoyée d'Abbeville.

Parvenue en Angleterre, cette nouvelle y produisit une émotion considérable.

Les savants anglais qui s'étaient plus spécialement occupés de cette question, Christy, Falconer, Carpenter, Busq, se rendirent en France, examinèrent, avec Boucher de Perthes, et avec plusieurs membres de l'Académie des sciences de Paris, le gisement d'où l'on avait extrait les haches, ainsi que la mâchoire humaine, et ils reconnurent unanimement l'exactitude des conclusions tirées par l'archéologue d'Abbeville.

La découverte des haches et de la mâchoire humaine dans le terrain quaternaire de Moulin-Quignon complétait la démonstration d'une doctrine qui comptait déjà en sa faveur un nombre immense de témoignages. Cette découverte, venant s'ajouter à tant d'autres, acheva de porter la conviction dans les esprits. A partir de ce moment, la doctrine de la haute antiquité de l'espèce humaine fut définitivement acquise à la science.

Depuis la trouvaille faite par Boucher de Perthes de la mdchoire de l'homme de Moulin-Quignon, des découvertes d'une bien plus grande importance ont été réalisées. On a trouvé non plus seulement un os isolé, mais des squelettes entiers d'hommes appartenant à l'âge de la pierre et même & l'âge du grand

ours et du mammouth, la première période de l'esistence de l'humanité. On trouvera ces découvertes exposées dans cet ouvrage. Noub donnerons, en particulier (chapitre VI), le dessin du squelette humain remontant à l'âge du grand ours et du mammouth [et, selon d'autres naturalistes, à l'époque du renne), qui a été trouvé, en 1872, parM. H. Rivière, dans une grotte

près de Menton, aus frontières de la France et de l'Italie, et qui figure aujourd'hui dans les galeries du Muséum d'histoire naturelle de Paris.

Dans le cimetière antéhistorique de Solutré, HH. de Ferry et Arcelin ont trouvé, par centaines, des ossements et des cr&nes d'hommes appartenant h l'époque du renne. Ennn, en 1S72,

MM. Massenat, Lalande et Cartaillac ont trouvé, dans le dépar^ tement de la Dordogne, un squelette entier de Thomme appartenant à une époque postérieure, c'est-à-dire à Tépoque de la pierre polie. Ce spécimen authentique de Thumanité primitive est conservé dans le Musée d'histoire naturelle de Toulouse.

Pour terminer cet historique, nous nous demanderons à quelle époque zoologique précise il faut rapporter la date de l'apparition de l'homme sur la terre.

Les terrains antérieurs à la période actuelle, et dont la succession forme la croûte solide de notre globe, ont été partagés, on le sait, en cinq groupes, correspondant à autant de période:, de son évolution physique. Ce sont, dans leur ordre d'ancienneté: les terrains primitifs^ les terrains de transition, les terrains secondaires^ les terrains tertiaires et les terrains quaternaires ou modernes. Chacune de ces époques a embrassé un laps de temps inmiense, puisqu'elle a usé la génération d'animaux et de plantes qui lui était propre. On peut d'ailleurs se faire une idée de la lenteur avec laquelle les créations organiques se modifient, en considérant que la faune contemporaine, c'est-à-dire la collection d'animaux de tous pays propre à la période géologique que nous traversons, n'a subi presque aucune altération depuis des milliers d'années qu'elle existe.

Peut-on fixer l'apparition de l'espèce humaine aux époques, si prodigieusement reculées, qui répondent aux terrains primitifs, de transition, ou aux terrains secondaires? Évidemment non. Peut-on la fixer à l'époque des terrains tertiaires? C'est ce que prétendent aujourd'hui un petit nombre de naturalistes.

En 1863, Desnoyers trouva dans les couches supérieures du terrain tertiaire (pliocène) de Saint-Prest, déparlement d'Eureet-Loir, des ossements appartenant à diverses espèces animales disparues, entre autres à YEleplias meridionalis, qui n'a pas fait partie de la faune quaternaire. Sur la plupart de ces ossements Desnoyers constata des entailles qui, selon lui, ont dil être produites par des outils en silex. Ce sont là, d'après Desnoyers, des indices de l'existence de l'homme à l'époque tertiaire.

Cette opinion fut combattue par Lyell, qui prouva que les entailles observées par Desnoyers ne sont point le résultat d'une action intelligente, mais le résultat de quelque effet mécanique.

On ne saurait d'ailleurs s'étayer d'un accident aussi insignifiant que celui d'entailles pratiquées sur un os, pour établir un fait comme celui de l'antiquité de l'homme.

Dans ces mêmes couches géologiques où Desnoyers avait trouvé des os travaillés, des haches en silex ou des armes de pierre, dans les terrains tertiaires de la commune de Thenay, près Pontlevoy (Loir-et-Cher), M. labbé Bourgeois découvrit en 1866 de nombreux silex travaillés, toutefois, il faut le dire, très grossièrement exécutés et accusant à peine la main de l'homme.

Ajoutons que M. l'abbé Delaunay a découvert dans les faluns des environs de Pouancé (Maine-et-Loire) des côtes et un humérus ii' Halitherium, profondément entaillés, en apparence, par un instrument tranchant. Or VHalUherium est un cétacé herbivore qui appartient à la période miocène.

M. A. Issel a présenté au Congrès antliropologique de Paris, en 1867, des os humains offrant les caractères d'une très haute antiquité, et qui auraient été trouvés en Toscane, dans l'enceinte même de la ville de Savone, dans des couches pliocènes, c'est-àdire dans l'étage le plus récent des terrains tertiaires *.

Ces découvertes, tout intéressantes qu'elles soient, sont encore l'objet de toutes sortes de contestations et n'ont pas obtenu l'assentiment des naturalistes.

Nous n'opposerons, nous, qu'un seul argument à la conjecture de Texistence de l'homme pendant la période tertiaire. On a trouvé, il est vrai, dans les terrains pliocènes des objets (jue l'on prétend attribuer à l'industrie humaine ; mais on n'y a pas encore découvert un seul os humain. Ce n'est que lorsqu'on aura mis à jour dans les couches tertiaires un fragment de squelette humain, ne fût-ce qu'une phalange, que l'on aura le droit d'affirmer l'existence de l'homme pendant les temps tertiaires. Cette découverte n'ayant pas encore été accomplie, chacun peut prétendre que ces produits de l'industrie humaine, que n'accompagne aucun vestige de l'homme, ont été introduits accidentellement dans les couches profondes de la terre où on les a rencontrés.

C'est dans les terrains correspondants à l'époque quaternaire que Ton trouve des témoignages irrécusables, à l'abri de toute contestation, de l'existence de l'homme, c'est-à-dire non seule-

1. Congrès international (f anthropologie et cTarcliéologie préhistorique tenu à Parié en 1867. Paris, in-8*, 1868^ pages 67-81.

ment les produits de son industrie, mais encore les ossements de rhomme lui-môme. C'est donc & l'époque quaternaire, qui a précédé l'époque géologique contemporaine, qu'il faut fixer, pour se conformer aux faits scientifiques, la date de l'apparition de l'humanité sur la terre.

Si l'on veut se diriger avec quelque sûreté dans l'histoire, si difficile encore, des premiers temps de l'humanité, il faut diviser ce long intervalle en un certain nombre de périodes.

Nous 'adopterons la classification d'Edouard Lartet, qui est suivie au Musée de Saint-Germain. Nous diviserons l'histoire de l'humanité primitive en deux grandes périodes : 1« L'âge de la pierre; 2<> L'âge des métaux.

Ces deux grandes périodes seront elles-mêmes subdivisées comme il suit.

L'âge de la pierre comprendra trois époques : P L'époque des animaux d'espèces éteintes (ou époque du grand ours et du mammouth); 2° l'époque des animaux contemporains émigrés (ou époque du renne); 3<> l'époque des animaux contemporains asservis (ou époque de la pierre polie). L'âge des métaux se divisera en deux périodes : 1° L'époque du bronze ; 2*> Tépoque du fer.

Le tableau synoptique suivant mettra plus nettement sous les yeux du lecteur cette classification, qui a le mérite de permettre un exposé simple et clair des faits qui composent l'histoire de l'homme primitif.

1° Époque des animaux d'espèces éteintes, ou époque du grand ours et du mammouth.

Age de la pierre : ( 2» Époque des animaux contemporains

émigrés, ou époque du renne.

3« Époque des animaux contemporains asservis, ou époque de la pierre polie.

( 1** Époque du bronze.

Age des métaux :] ^, i^ , -

f 2° Epoque du fer.

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