‹ L'homme qui vientChapitre 21 sur 48 · L'HOMME AU FOUET · texte numérisé non relu

L'HOMME AU FOUET

— CGueillez des fruits pour moi; moi, j'irai tuer le tigre.

Cela ne faisait point leur affaire : quand ils étaient rassasiés, ils se couchaient sur le sol, cherchaient leur vermine et ne voulaient plus faire le moindre effort, pas plus pour euxmêmes que pour d’autres. Certains, cependant, cueillaient encore des fruits, mais c'était pour les lancer dans la mer et faire des ronds sur l’eau ; ils regardaient cela d’un air profond : c'étaient les artistes.

Ils se recouchèrent, et lorsqu'ils le crurent endormi, ils se dirent l’un à l’autre :

— Celui-là est à craindre. Il pense, il fait des projets pour n'être plus semblable à nous ; il veuts’élever au-dessus de nous. C’est un ennemi: il faut le tuer avant qu'il ait nui.

Mais l’autre était parti dans Ja forêt. C'était à coup sûr un homme fort, aux poings solides, à l'esprit prompt : ayant deviné les pensées de ses frères, il les guetta, en battit un certain nombre, en assomma un ou deux tout à fait, tua le tigre et revint avec une chose de son invention, un bâton auquel il avait lié la queue du tigre : /e Fouet.

— Et maintenant, dit-il, rraAvAILLEz !

Alors, ils virent dans leurs têtes, comme des fails accomplis, tout ce qu'ils avaient rêvé, et en sentirent en même temps tout le poids sur leurs épaules, car il était souvent arrivé qu'ils désiraient plus que ce qu'ils avaient et qu'ils rêvaient à des arbres à fruits poussant régulièrement auprès de leurs tanières, et à des abris moins humides que leurs cavernes, et souvent aussi ils en avaient parlé tous ensemble ; et parfois l’un d'eux avait cassé des branches qu’il avait plantées dans le sol, commençant ainsi un enclos ou une maison. Mais nu/ d’entre eux jamais n'avait mené à bien ce qu’il avait commencé, parce que »u/ ne pouvait se contraindre à endurer ie mal d'épaules que donnait le éravail, cet effort sans récompense immédiate. Et tous, dès qu'ils sentaient la fatigue entre leurs épaules ou dans leurs reins, se disaient : « À quoi bon?» ou « à demain », et laissaient crever l'arbre déplanté et pourrir le pieu.

Ainsi prit fin le règne de la paresse qui est au fond de notre nature, et commença le règne de l'effort et la civilisation. L'homme marchait au milieu de ses frères avec son fouet à la main et

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