CÉSAR
pas seulement par le lien personnel qui les unit à leur souverain, mais par des institutions communes qui protègent leurs intérêts confondus, par les liens d’une solidarité qui unit leur existence à l’existence nationale dans le passé et l'avenir, par les liens séculaires d'une âme commune. Et voici pourquoi César n'est point un roi authentique : ce n’est pas lui l'héritier de cette œuvre; ce n’est pas lui quia créé ces liens; ce n’est pas lui qui peut continuer l'effort de la famille royale, parce qu'il n’a pas hérité de son père le sens de cet effort. Et cette paix qu'il vient de recréer, ce n’est pas par son seul effort qu’elle est durable, c’est grâce à l’action de la famille qu'il a dépossédée.
Mais ce n’est pas seulement l'illégitimité de sa souveraineté qui nous empêche de le reconnaître. C'est que l’ordre qu'il crée est la négation de l'Ordre. Caril détruit la paixet la nation en voulant en faire sa paix et sa nalion. Sa fortune appelle le malheur sur la nation ; sortie de Ja révolution, elle engendre la révolution. Lorsque César s’assoit sur le trône, mille ambitieux frémissent de joie, car il leur donne l'assurance que leurs désirs les plus insensés peuvent être
L'HOMME QUI VIENT Le
satisfaits. Chacun veut être César à son tour, et lorsque sa vigueur décline, ils se liguent pour détruire l’ordre même qu'il a créé, afin de pouvoir prendre la place suprême qu'il a désignée à leurs convoitises en l’usurpant. Et tous, pour légitimer leur action, disent au peuple : « Ne craignons point le désordre : c’est le mouvement même de la vie ; dans l’agitation grandissent les héros. Et si le désordre devient trop grand, il se trouvera toujours un homme pour rétablir l’ordre : souvenez-vous de César. »
Et cest ainsi que par ton œuvre d'ordre même, Ô César, l'Ordre est détruit dans ses fondements. Et c’est pourquoi tu entends toujours, malgré les acclamations, malgré l’enthousiasme des foules, malgré le sacre du Dieu. des batailles, la voix qui flétrit ta gloire en te criant : « Usurpateur ! Usurpateur ! »