‹ L'homme qui vint, romanChapitre 10 sur 50 · CHAPITRE X Mélie Chasse ou la ronde des amours faciles · texte numérisé non relu

CHAPITRE X Mélie Chasse ou la ronde des amours faciles

11 était deux heures et demie de l'après-midi, lorsque Mélie Chasse, qu'on appelait aussi la Négresse à cause de sa crinière brune, se réveilla dans la chambre garnie qu'elle occupait dans un hôtel borgne du boulevard de la Chapelle.

Elle étira son bras droit, tandis que son luas gauche était replié sous sa nuque. Elle bâilla longuement, puis elle dit à mi-voix : « Crotte » !

I^Ue dit cela simplement, comnio ollo aurait dit : bonjour, ou comment vas-tu?

C'était une belle fdle, bien en chair, à la tignasse noire coupée ras du cou. Elle avait dormi nue. Assise sur le lit, ses seins durs et non encore déformés dressaient leur pointe qu'une auréole bistre entourait. Elle les caressa d'un geste machinal, puis ses mains descendirent en suivant la courbe cambrée des reins pour s'arrêter aux hanches un peu fortes.

Elle se gratta longtemps, éprouvant une jouissance infinie à sentir la meurtrissure des ongles.

Cela ne l'amusant plus, elle vint sur le bord du

lit et les jambes pendantes, elle joua à remuer les orteils de ses pieds. Le gros orteil déformé par la chaussure l'intéressait surtout.

— Tiens, on dirait une poupette.

Elle rit et, saisissant son pied dans un geste acrobatique, elle l'embrassa en disant :

— Mmeu, mmeu, mmeu, la petite poupette à sa mère.

Plusieurs coups de poing dans la cloison interrompirent ses démonstrations.

— Quoi y a ? fît- elle.

— T'es réveillée, la Mélie ?

— C'est toi, la Taupe ?

— Bien sûr.

— Que tu fais ?

— J'suis avec mon homme, on peut s'amener ?

— Amenez-vous y.

Vingt secondes après, la Taupe, une blonde filasse, enveloppée dans un peignoir rose sale, en savates, entra, suivie de son chevalier, un voyou pommadé, sans faux-col, qui portait une casquette plate et qui avait un bout de cigarette éteinte collé à la lèvre inférieure.

La Taupe fît :

— Ma petite chatte.

Et elle embrassa dans le cou la Négresse qui, chatouillée, gloussa.

La Souris de la Butte, ainsi se prénommait l'éphèbe, porta la main à sa casquette, en disant par habitude :

— Sieurs et dames.

— T'en as plein la vue, la Souris, de Messieurs, ousque tu les vois, non, mais des fois.

— Tu sais bien que Mélie, expliqua la Taupe, a nib da mecLons et qu'elle fait pas les couchés.

— Qu'on lui en connaît bien un de mec, si on voulait.

Mélie protesta :

— C'est pas vrai !

— Chez qui ? Et Loulou-des-dames pour qui qu'il est ?

— Tu mens, cria Mélie subitement colère, Louis-Pierre n'est pas un sale mec comme toi, c'est un gars qui turbine.

— Oh ! ça va bien, essaya la Souris.

— T'en fais pas, Mélie, c'est pour t'asticoter qu'il dit ça. T'as boulîé» ma cocotte?

— Tu vois, dit Mélie, en montrant sa «plendide nudité.

La Souris, poiu' leiilici vii ^i.k^^-. c.-i--»a s a Je lai peloter les hanche^, la fille Tarrèta d'un l'esté éloquent.

— Tu vas voir V . . iill'c ([ui \ a le doscendre sur la cafetière.

— Oh ! là ! là ! lit le voyou, excusez, Nîadanie, puisque vous f'il"^ -^•^■^ i^v^"""'^^ '^'> ^d^v ^ rf'x.^^r, les mômes.

— On te verra .' inLerrugeu la laupe.

— IVobable. Je serai au bal du Delta.

— .l'viendrai te prendre après le travail.

— C'est ça.

D'un mouvement souple, il attira la blonde qu'il baisa goulûment sur la bouche, puis il sortit en se dandinant.

— Ça va pas. mon chou .^

— Sûr, ça eulement j'veux pas qu'on

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mbourre les foies a\er [.onis-Pierre, c'est un frangin, faut pas qu'on y louche.

— Tu veux que j'aille te cherche à croùter, demanda la Taupe complaisante.

— J'veux bien. Porte-moi deux sous de café avec six sous de goutte, deux ronds de brie, puis une tomate, j 'boufferai ça avec une vinaigrée.

Lorsque la Taupe revint, Mélie était toujours nue, elle avait seulement placé un ruban mauve dans ses cheveux et passé à ses pieds des babouches à talons Louis XV.

Autour d'elle, il y avait une cour. Toutes les petites catins de l'hôtel étaient descendues, jabotant, jacassant, potinant :

— Et un tel avait fait ceci, et une autre avait fait cela. Tin tin, la rouquine, avait reçu de son marlou un coup de poing ; et puis encore, Reuée- Torche-nioi-ça, surnommée la Duchesse, s'était fait faucher son pèze par un mec à la redres.se. Et tu ne sais pas, la Mitte s'a fait choper par les bourres, ell* est à Saint- Lazarre. — Gomment encore ? ça c'est pas de veine pour une fois ! — Pour une fois, mais elle en sortait !... Oui, ma chère, la veille I Et cette grande bringue do Maria-Ia-puce qui a bu le pognon du mois de nourrice de son gosse !

Cette information souleva les indignations de Méhe afCrmant : « Ça. ça se fait pas ! •> Il y eut un déluge d'injures pour cette bringue de Maria-lapuce.

A ce moment, la Taupe entrait, portant son café et sa goutte dans un pot en fer blanc, sa tomate et ses deux sous de brie dans un papier.

Une proposa :

— La Taupe, toi qui est si gentille, va nous chercher la goutte aussi.

Les filles se cotisèrent et la Taupe, bonne camarade, ressortit, puis revint avec un demi-litre d'eau-de-vie. On réquisitionna dans toutes les chambres les verres, les tasses, puis on servit Talcool à la ronde.

Il y avait là, outre Mélie Chasse et la Taupe :

Bouline, une petite grassouillette, toute en ron deur ; Marie-Truc-en-bois, une boniche bretonne sombrée à la prostitution ; Sucette, une gosse de seize ans, la gueule pleine de vice ; Marie-mangemon-prêt, dont la spécialité était les militaires ; Vadrouillette, qui sortait de Lariboisière rongée de tuberculose, et qui était jolie comme un ange du Bon Dieu.

C'était le troupeau des pauvres petites putains faméliques, bonnes filles, bons cœurs, pas méchantes pour deux sous, les malheureuses prostituées que la civilisation maintient en esclavage pour l'assouvissement de ses robustes appétits et la satisfaction des chairs riches à repaître.

Elles étaient groupées là par aiïinités, la plupart n'avaient pas d'hommes, c'était ce qu'on appelle dans la pègre des « ménages poupins ». Ah î qui songerait à leur jeter la pierre ! Qui sait si dans ce geste amoral, il n'y a pas le plus souvent deux détres<;es qui se joignent I

Elles léchaient leur verre à coups de langue comme des chattes gourmandes, lorsque la porte s'ouvrit. LTne forme vague se silhouetta : une femme ou plutôt l'ombre d'une femme !

Les catins s'arrêtèrent de boire pour lui faire place, tandis que Mélie disait :

— C'est toi la Morve, entre...

Enveloppée dans une sorte de robe noire flottante, la Morve entra. Pâle, affreusement, les traits tirés, deux grands yeux vivants lui mangeaient le visage, elle avait le nez pincé, contracté parun tic, une sorte de reniflement involontaire qui lui avait fait donner son surnom.

Elle tomba plutôt qu'elle s'assit sur une chaise, elle appuya les mains sur ses rotules qui saillaient, ses mains magnifiques, diaphanes, aristocratiques,

— Un coup de gniole ? offrit Mélie.

D'une voix lasse, la Morve répondit :

— Tu sais bien que je ne bois pas.

On la laissa. Les conversations reprirent et lorsqu'elle crut qu'on ne la voyait pas, la Morve sortit d'une boîte nickelée une petite seringue de Pravaz et elle se piqua, d'un geste brusque ; à travers Tétolfe dans la cuisse gauche... Puis, elle resta immobile, les yeux ravis, dans un songe éperdu.

Enfin, après une toilette complète, Mélie Chasse s'habilla.

11 était maintenant cinq heures.

— Va falloir aller au business, déclara-t elle, c'est pas tout de jaboter, aujourd'hui faut y en mettre un bon coup. Jour de fête, jour de turbin, allez les gosses, ouste !

Mais la Taupe, qui avait l'œil à tout, partit en éclaireur. Bientôt, le couloir retentit d'une galopade.

— Acre !! les mômes, sortez pas, y a les bourres. Ce fut alors un concert de lamentations :

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— Ces bourriques-lù, ça empêchait le pauvre monde de vivre. Pardi, on leur avait pas assez refilé de pèze. Moi, j'y ai donné, au grand Charles, encore deux thunes l'autre soir ! C'est des salops. Ça voudrait toujours monter à l'œil et puis ça vous agrippe à la sortie.

Mais ce n'était qu'une fausse alerte. Les mœurs filèrent. La voie était libre. Et le lamentable troupeau des prostituées partit en quête de son pain quotidien.

La chasse à l'homme commençait.

La Mélie, très crâne, propre comme un sou, en cheveux, son nœud mauve provocant, les seins dressés sous le corsage tendu, la jupe courte avec par dessus un tablier coquet, très fardée, les yeux charbonnés, les lèvres saignantes, un sourire figé au coin de la bouche, la Mélie était au travail.

Elle ne boudait pas à la besogne. Elle faisait .-:on ouvrage avec rage, mettant son point d'honneur à n'être pas refusée.

La Fête commençait pour beaucoup. Les ouvriers avaient touché leur paye, les bourgeois en quête de sensations, après des hésitations et des marchandages, se décidaient, une pointe de lubricité à l'œil, le mufîle jouisseur résolu h on »^i'^iv^rp pour l'argent.

La nuit vint. Sous le métropolitain, uenen à cet endroit, la ronde des filles tournait, tournait, les lumières éclataient, vibrantes, faisant de larges taches claires et des ombres nettes. Dans ees ombres, il y avait des appels équivoques, des gestes frô leurs. C'était la prostitution do Paris. La chair offerte à tout venant.

La Fête commençait ! Les lanternes et les lampions s'allumaient, et la ronde des filles tournait, tournait, tournait...

Vers dix heures, Mélie rencontra Marie- Mangemon-prêt, très saoule, au bras d'un militaire qui riait d'un rire niais.

— J'pavoise, eh ! Mélie, cria Marie, c'est le onzième que je m'envoie à l'œil.

— A l'œil?

— Pour sûr, c'est demain 14 juillet, faut bien qu'ils profitent ces gars,

Mélie eut une moue et murmura :

— Gâcheuse ! /

Elle s'arrêta un instant sous la voûte sombre, auprès d'un lourd pilier du Métro. Elle releva sa jupe et rajusta sa jarretelle qui tirait trop son bas qui avait une boursouIHure au mollet : l'argent gagné dans la soirée.

Fière du résultat obtenu, elle eut un sourire orgueilleux ; mais, dure au travail, elle n'arrêta pas sa course, elle reprit son masque professionnel, ses œillades aguichantes, son déhanchement et jusqu'à une heure avancée de la nuit, la fille tourna, tourna, avec le troupeau de ses lamentables compagnes dans la ronde infernale des olfreuses d'amours.

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