‹ L'homme qui vint, romanChapitre 11 sur 50 · CHAPITRE XI Quelques spécimens notoires · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI Quelques spécimens notoires

— Mettons-nous là, veux-tu, dit Marcel Poupiac à Sixte Ferment, nous serons bien placés pour exercer un contrôle minutieux. Ici, je suis chez moi, c'est moi qui vais te présenter en liberté nos frères en civilisation et tu verras que je connais, comme toi, leurs tares et leurs vices. Je les estime à leur valeur, je les prends au sérieux quelquefois, jamais au tragique. C'est ma seule philosophie !

Les deux amis s'installèrent sur un divan très bas, dans un des angles d'entrée qui, barré par un paravent japonais et un rideau de plantes vertes, formait une sorte de boudoir isolé dans le grand salon.

Marcel Poupiac bourra de coups de poing les coussins de soie aux couleurs vives.

— Je fais mon trou, déclarat-il.

Et il se jucha les jambes croisées à Torientale sur le divan. Il alluma un cigare trapu, bagué d'<n' et de rouge, puis il émit d'un ton supérieur :

-- Et maintenant. Seigneur, écoute. Je joue pour toi les Schéhérazado.

— Il ne s'agit pas seulement d'écouter, mais de voir, répondit Sixte.

— Tù verras.

Ceci était dit dans le salon d'un hôtel historique de la rue de Varenne, que venait d'acheter la comtesse Marja Borowska, une polonaise petite, grassouillette et blonde, qui charmait Paris depuis six mois.

Il y avait réception. La comtesse avait prié ses amis malgré que la saison fût fort avancée. Le Tout-Paris ayant renoncé à fuir la capitale pour assister aux fameuses fêtes données en l'honneur de la Civilisation.

Aussi V avait-il foule. Les amis de la comtesse

étaient nombreux. La nouveauté, à Paris, attire. Durestcî. l'hospitalité était très large dans l'ancien hôtel ducal des Bayard de la Motte depuis que "^Tarja Borowska y régnait en maîtresse impérieuse

qui rien ne résistait. N'avait-elle pas pour satisfaire ses moindres caprices toute une cour d'adorateurs empressés?

Certes, un pur aristocrate, rigide sur les principes, habile à déchiffrer les armoiries, aurait pu discerner bien des taches sur les hermines et se

ndre compte qu'il manquait quelques plumes aux ailes des merlettes, mais bah I le Tout-Paris des courses, des répétitions générales, des vernissages, n'était pas très exigeant.

Il y avait table ouverte chez la comtesse Borowska. N'était-ce pas suflisant pour satisfaire les plus rebelles et rendre indulgent sur la moralité des convives ?

Le salon de la comtesse Marja était à la mode. I

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était de bon ton d'aller baiser la main potelée de l'hôtesse. On la disait veuve et certains môme affirmaient avoir connu, autrefois, son mari.

De méchantes langues la donnaient pour une servante galicienne que le général comte BoleslasBorowski aurait épousé, sa sénilité ayant retrouvé d'anciennes vaillances aux appétences de cettejeune chair.

La réalité était j^Ius simple, le comte, rclirt^ dans une de ses résidences, en Lithuanie, vivait de son côté, tandis que la comtesse courait le monde. Elle ne parlait jamais de son mari, personne ne lui en demandait des nouvelles.

L'hospitalité était large, nul ne désirait savoir plus avant.

Un larbin, amarante et blanc, les couleurs de la Pologne, glapissait des noms.

— Ne t'impatiente pas, mon vieux, lit Marcel, en se penchant vers Sixte, le menu fretin... ceux qui arrivent à l'avance.

— Merci pour nous.

— Grosse bote.

— C'est ce que je disais.

— Tu es insupportable.

Ils furent interrompus par un aboiement plu.^ sonore, le birbin annonçait:

— Madame la Marquise de la Maille î

La comtesse Marja Horowska se précipitait '.ui devant de la nouvelle venue.

— Comme c'est aimable à vous...

— Attention, dit Poupiac, pièce de choix, Marie- Louise de la Maille, marquise authentique, de la race, beaucoup de race. Aristocrate de corps et

d'âme. Fille du marquis de Gracilly, les Gracilly du Poitou, ceux du Dauphiné ne sont que la branche cadette. Son mari, le marquis de la Maille, diplomate, était hier encore représentant officiel de la République chez les Mandchous et les Konghouses . Revenu depuis peu à Paris, tu ne le verras probablement pas ce soir ; il doit être à l'heure actuelle, dans le salon japonais de son hôtel à fumer la divine drogue.

— Honnête ?

— L'homme ?

— Non, la femme.

— Jusqu'à hier, oui, mais aujourd'hui, elle est la proie d'un aigrefin qui l'a prise, pauvre moucheron, dans sa monstrueuse toile. Attention, la marquise est de face, la lumière éclaire en plein son beau visage, regarde, ses yeux sont rouges, elle a pleuré. Le gredin la mine, elle vit sous la menace d'un perpétuel chantage, afin de lui soutirer des sommes importantes.

On affirme que le rustre porte ses poings roturiers sur cette chair patricienne.

Marcel Poupiac poursuivait :

— Oh ! oh ! beau gibier, le vieux, là, qui entre avec ces demoiselles.

-. C'est ?

— Lafolette-Gaspard comme Goligny, juge à la Troisième Chambre.

Un vieillard sec, noueux et droit comme uire trique s'avançait, inclinant la tête pour un salut. Il émettait une excuse.

— J'arrive en retard, chère Madame, l'étude d'un dossier compliqué...

Aussitôt, Marcel expliquait :

— S'il était grec son dossier s'appellerait « l'affaire Alcibiade ».

— Oh ! oh !

— Oui, mon cher, les éphèbes le tentent.

— C'est le mot.

— Ce jugea des principes. 11 frappe impitoyablement, au nom de la Société, les pauvres bougres qui lui tombent sous la main. C'est un protestant rigide, froid comme un verset de la Bible. Le Cantique des Cantiques n'apaise pas les ardeurs de ses sens, ni les vices cachés qui le (♦^?i:^illonf of 1p rongent.

Regarde. Dans son visage, seul l'œil vit, inquiet, à la recherche d'une proie.

— Le drôle de bonhomme. Il fait bâiller de dégoût et d'ennui.

— Ne dis pas de mal de la magistrature.

— Oui, je sais, le juge est un des piliers de noire civilisation.

Un nom ronllant était joté par le larbin. Fn homme entrait.

— Autre pilier : le Prêtre.

— Chut ! disait Marcel, celui-là, c'est plus qu'un pilier, c'est un soubassement, deux fois prêtre. 11 est jésuite et Monsignor.

— Son nom ?

— Sigismond de la Roche-Mareuil, prélat romain.

Elégant, parfumé, impeccable, le jé.suite entrait, entouré immédiatement par un essaim de jeunes femmes.

Le journaliste incorrigible ajoutait :

— Le loup et les brebis, fable.

— Le juge, le prêtre, il ne manquait plus que le soldat, le voici.

Une boule sur deux allumettes, le colonel Placide Antinéor arrivait, suant, soufflant, apoplectique.

— Sacrée chaleur, comtesse, sacrée chaleur...

— Colonel, susurrait madame Borowska.

— Volontiers, oui, je prendrai un rafraîchissement, répliquait le colonel qui était sourd.

Et roulant et tanguant, il allait à travers les groupes qu'il poussait avec son ventre comme avec un bélier, saluant de la main d'un geste protecteur à droite, à gauche et cherchant le buffet.

— Le buffet, mon garçon, le buffet.

Le larbin qui n'avait pas entendu lui répondit :

— A l'entresol, la première porte à gauche, au fond du couloir.

Avec beaucoup de considération et de respect, le valet de pied annonça :

— Monsieur Jacobus Schwartzheim.

Tout aussitôt, un petit homme bedonnant et chauve entra, remuant, empressé ; il baisa de ses lèvres lippues, gauchement, la main que lui tendait la comtesse.

— Autre pièce de choix, chuchota Marcel Poupiac à l'oreille de Sixte, Jacobus Schwartzheim.

— Juif?

— Tu parles... avec un nom pareil ! Roublard, fripouillard, d'origine allemande par son père, il est patriote français avec hystérie. Directeur du journal nationaliste Le Bon Patriote, le drôle, pour se faire pardonner ses origines, exagère. Il a des

théories sur l'honneur, la nation, la famille. Sur l'honneur! Et sonjournal est une ofïicine malpropre où se cuisinent les combinaisons les moins ragoûtantes. Sur la patrie ! 11 est prêt à la vendre aux enchères au plus offrant pour trente deniers de mise. Sur la famille ! et délaissant Rebecca Frankfort, qui lui apporta les premiers cent mille francs qui assurèrent sa fortune, il entretient insolemment des filles, il les entretient avec des combinaisons à lui, il fait payer leur luxe par les fournisseurs les plus côtés de Paris ; couturiers, tapissiers, antiquaires marchent toujours, sinon gare au chantage.

A été cravaché, souffleté, botté plusieurs fois, mais sa couenne de cochon en a bien vu d'autres. A été décoré par le Gouvernement, qu'il engueule tous les jours dans sa feuille, et qui a peur de lui.

— A titre étranger ?

— Non, pour services extraordinaires.

— Celui-ci, je le connais, fit Ferment, en désignant un grand rouquin qui passait très raide et très sec.

— C'est ?

— Harry Drunk, un anglais, je l'ai rencontré à Sumatra, puis à Bombay. La dernière fois que je le vis, c'était à Pékin à la I égation de France. Si ton Jacobus Schwartzheim travaille pour lui, ou pour le roi de Prusse, celui-ci travaille pour la plus grande Angleterre.

— Sa spécialité ?

— L'opium qu'il vend pour aider à la civilisation des Indo-Chinois.

l'homme Qi:i vii^T... 83

— C'est un gentleman respectable.

— Très.

— En eftet. il a la raideur britannique.

— D'autant qu'à son habitude, il est ivre.

— Ivre ?

— Oui, mais il a ceci de particulier que plus il <jst ivre, plus il se tient droit.

Effacé, le dos en boule, un petit vieux s'avançait, il flottait dans une redingote coupée sous l'empire. On aurait dit un porte- manteau.

11 avait des souliers dont les lacets pendaient, une cravate poussiéreuse entourait un faux-col douteux et mal attache.

11 avait un proiil de poule, la peau du cou qui ballottait, flasque et molle, accentuait encore la ressemblance.

— Et voici l'Académie ! proclama Poupiac avec eférence. L'Académie en la personne du plus auguste de ses représentants : Achille Saparès, car il se prénomme Achille, le doux homme, tandis que notre foudre de guerre répond au patronyme de Placide. L'état civil a de ces anomalies.

— Saparès, l'historien?

— Lui-même, en chair et en os, en os plutôt. Saparès qui s'est fait une gloire avec la gloire de Napoléon. C'est Thomme qui connaît le mieux au monde les faits et les gestes de « l'homme aux cheveux plats ». Ce pjgmée fouille dans la défroque

le ce géant. 11 sait tout. 11 te dira combien il a eu le maîtresses (pas lui, le malheureux l Napoléon), (le quoi se composait sa garde-robe et quelle était la couleur de ses bas le jour où il força M''*^ George ommc une place rebelle.

Du reste, ce bonapartiste est richement doté par la République, il plume le coq gaulois pour parer son aigle.

Il a promené sa crasse et ses pellicules dans les salons du quai d'Orsay, un Président du Conseil ayant commis la mauvaise plaisanterie d'en faire un Ministre des Araires étrangères. La Carrière en frémit encore I

Depuis il a une nouvelle corde à son arc, il donne des conseils sur la politique extérieure, dans les journaux de droite naturellement, ce qui permet aux inànes napoléoniens d'avoir quelque repos.

Deux -couples de jeunes femmes entraient. Poupiac murmura :

— Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches...

Mais changeant de ton soudain, il ajouta :

— Et puis, voici la marée...

C'était Jean Négrier, qui arrivait, portant beau, insolent et crâneur.

— Le rufian dont je parlais tout à l'heure, oui, 1 araignée de la pauvre marquise. Un de ces larrons d honneur qui écument Paris, guettant la '>^'^'>^ i»- > faiblesse, profitant de la plus petite faute

Celui-là est un ancien sous-oflicier de cavalerie, sans profession définie, il vit du jeu et des femmes, des femmes surtout, méprisé par tous et admis par presque tous, grâce à la complaisante veulerie contemporaine.

Le drôle courtisa un jour ma maîtresse. J'allais le trouver au café Napolitain où il tenait ses assises et je liii(li>lo plus aimablement du monde :

— Vous, si vous continuez je me verrais dans

robligation de vous suspendre par les ouïes ! Il feiiinit de croire à une plaisanterie, mais désormais il me laissa tranquille.

— Oh ! les vilains sournois qui se cachent. C'était la comtesse Borowska qui intervenait,

passant sa tête mutine à travers les feuillages verts.

— Ah ! Ah ! je vous y prends à débiner mes convives, c'est très mal, Monsieur Poupiac. Je serais très fâchée si je ne vous étais très, très reconnaissante de m'avoir amené M . Ferment, notre grand et bon sauvage.

— Vous voulez essayer de l'apprivoiser ?

— Peut-être, fît la comtesse avec coquetterie.

— Alors, je vous avertis que vous aurez fort à faire. C'est l'être le plus incivilisé qui soit.

— Justement.

— Vous adorez les apprentissages.

— Impertinent. Je ne veux plus vous répondre. Monsieur Ferment, votre bras.

— Si vous voulez, Madame, répondit Sixte.

La comtesse appuya sa main potelée sur le bras gauche du jeune homme et tous deux se perdirent dans la foule des invités, au moment où le Colonel Antinéor furieux entrait dans le salon en jurant comme un diable.

Un groupe de" jeunes filles lui riait au nez. Il se fit place à coup de ventre et vint tomber sur Poupiac qui rajustait son monocle.

— Croyez- vous Monsieur, je demande le buffet, on m'envoie aux...

Et le Colonel lâchait une ordure.

— Je m'en fous, répondit le journaliste d'un air aimable.

— Je le pensais, répliqua le sourd qui ne croyait pas si bien dire.

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