‹ L'homme qui vint, romanChapitre 9 sur 50 · CHAPITRE IX Myonk · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX Myonk

Myouk, de la tribu de Nessarak, était seul dans sa hutte enfouie sous la neige où la flamme du kotluk mettait une clarté fumeuse.

Il marchait d'un pas lourd, autour de la pièce qui n'avait pas dix yards de longueur sur huit de large. Et lorsque la fatigue envahissait ses membres, il tombait assis sur le kolpsut, sorte de banc circulaire fait de neige battue et recouvert de peaux de phoques. Là, il restait quelque temps, les bras pendants, stupide, sans pensées.

Puis, il reprenait son éternelle promenade.

Myouk, de la tribu de Nessarak, avait une

rande tristesse. Sa femme E'gurk (ce qui répond

en notre langage à la dénomination gracieuse de

f( Petit-Ventre »), E'gurk était morte il y avait

plusieurs semaines.

11 avait alors cousu son corps dans une peau de renne, non à la manière des tribus du Sud qui cousent les morts dans une posture accroupie, mais à la façon de ses ancêtres, c'est-à-dire les membres étendus dans toute leur longueur.

Et ayant suspendu devant sa hutte la lampe où brûlait l'huilp de baleine, il était parti seul, suivant la coutume, emportant .son précieux fardeau

Lorsqu'il eut trouvé un lieu de repos qui lui parut favorable, il creusa un grand trou dans la glace où il enfouit la dépouille d'E'gurk.

Puis, avec des pierres entassées, il édifia un monument primitif.

Revenu du funéraire voyage, il rentra la lampe et reçut les parents, les voisins, les amis... Et tous ensemble avaient pleuré, hurlé jusqu à ce qu'il» fussent rauques, ainsi que le veut la tradition.

Myouk avait dit sa douleur avec des prières rituelles, et Tangekok était venu lui imposer sa pénitence.

L'angekok était le grand conseiller, le sorcier, le médecin de la tribu, quoique n'en ayant pas les titres, il en possédait les pouvoirs.

11 entrait dans ses prérogatives de lixti it- iaux des oilVandes et la pénitence des fautes, et c'était une faute grave que d'avoir laissé mourir sa femme.

Les prescriptions furent sévères pour Myouk. Il devait s'abstenir de la chasse que ce soit celle de l'ours, du renard ou du morse, pendant toute une année, depuis okiaku jusqu'à okinlÂn r»*.>^f- .-Jn-p d'un hiver à l'autre.

De plus, le morceau favori du phoque lui était interdit comme nourriture et son np^v;.,!, lui .Hait enlevé, il devait sortir tête nue.

Le coup était rude pour Myouk, un des plus habiles chasseurs de la tribu de Nessarak.

Ses compagnons partis, il était resté seul avec les vieilles femmes et les petits enfants.

Comme il se reposait sur le kolpsut, il entendit un long gémissement dans l'étroit boyau qui servait de sortie et d'entrée à la hutte.

Il releva sa face camuse et de ses yeux d'olive fendue il regarda : un chien aux poils longs et gris entra et s'asseyant sur son derrière, il posa son museau sur les genoux de son maître.

Et la bête fît entendre alors un gémissement prolongé qui était pareil à une plainte humaine.

Myouk lui dit en le flattant de la main :

« C'est toi, KèâhKa, mon bon chien, tu t'ennuies aussi... On nous a laissés comme des propres à rien, comme des inutiles. Ils sont partis, Méhek, Nualik, Tellerek et Sipsu et les autres encore avec les traîneaux et les chiens.

» Tu les a vus, ils ont fourbi leurs armes, les lances pointues et les larges coutelas. Tes frères avaient des jappements joyeux, heureux d'être libres après la mauvaise saison.

» Les hommes ont chanté la chanson favorite :

II glisse sur l'eau comme un jeune morse,

Il court, il court comme un renne de sept ans.

Sur la neige, sur la neige,

Attrape, attrape le renne.

Sur l'eau, sur l'eau,

Harponne le morse...

» Puis ils se sont éloignés vers l'Est avec des

claquements de fouets, dans les abois des chiens. »

Au bout d'un moment, il poursuivit :

«. E'gurk, toi qui es couchée sous les neiges

bleuies, pourquoi es tu la cause de mes malheurs?

E'gurk, E'gurk ! »

GH l'homme qui Vl!S*T...

Myouk «'étant mis à pleurer, le chien poussa un hurlement continu, lamentable.

Les vieilles femmes de la tribu, entendant ces lamentations, se glissèrent à rintérieur de la hutte pour pleurer avec eux, ainsi qu'il est établi par les rites anciens, sans même s'informer ' de l'objet d'une telle douleur.

Mjouk, hospitalier, leur offrit un quartier de phoque qui gisait gelé sur la terre battue et le.«* vieilles se retireront avec dos salutations courtoises.

Alors, Myouk mit son chien dehors d'un vigoureux coup de pied, puis il essuya ses yeux avec une peau d'oiseau...

Ne pouvant passer ses journées à pleurer et, d'autre part, ne pouvant chasser avec sa tribu, Myouk, qui était d'esprit aventureux, siffla son chien et partit.

Après plusieurs jours de marche, il rencontra des trappeurs, et, comme il était habile en l'art de })réparor les peaux, ceux-ci l'emmonèront avec eux dans les régions du Sud.

11 resta là deux étés et un iiivi-r. piuï» ^^n humeur vagabonde l'ayant repris, il descendit la côte du Pacifique depuis Skagway jusqu'à Seattle, dans l'Etat de Washington.

Là, il végétait misérablement de mille métiers qui ne lui assuraient qu'une maigre pitance, lorsque le Consul de France eut l'idée de se l'attacher et de l'emmener en Europe, lui et son inséparable KAôh Kà, éternellement hirsute et alTamé, i\\]n do lo prôsontor nu ( !on«jfr("*s dp In Civilisnfion

comme le prototype d'une race abâtardie et dégénérée.

C'est ainsi que Myouk, de la tribu de Nessarak, après maintes péripéties, était à Paris ce 13 juillet 1914, jour où commence le récit de la véridique histoire que nous racontons d'après les documents de l'époque, tels du moins qu'ils nous sont parvenus aujourd'hui.

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