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CHAPITRE XIII La 3oie populaire

— Tu sais, vieux, on donnera à manger aux bêtes.

— Où ça ?

— Dans la cage centrale, ici, à minuit. Je me suis engagé pour toi, certain que tu ne voudrais pas perdre l'unique chance de te trouver face à face avec les plus illustres de tes contemporains.

— Minuit, ce sera pour une heure, nous avons donc un long moment devant nous. Viens, mon cher Marcel, allons voir les civilisés en liesse.

Sixte Ferment et Marcel Poupiac s'échappèrent de l'hôtel de la comtesse Borowska.

— Rive gauche ou rive droite ? interrogea Ferment.

— Je n'ai pas de préférences, répliqua Poupiac en allumant un cigare.

Par les rues de Varenne et de Bellechasse désertes, ils gagnèrent les quais.

La Seine coulait paisible, des lueurs vertes ou rouges vrillaient l'eau qui bouillonnait, heurtée aux piliers des ponts.

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Le long des berges, des gabarres gisaient comme des bêtes mortes. Devant le Louvre, un vapeur trapu tirait sur ses amarres, puis il se dandinait avec un doux balancement.

Bientôt l'orgie commençait. On percevait do loin le bruit du populaire, des musiques barbares, des hurlements et des chansons.

A tous les carrefours, il y avait des entrelacements de guirlandes et des lanternes multicolores, et, sur des estrades de fortune, quelques planches hâtivement assemblées entourées d'andrinople aux couleurs nationales, deux ou trois malheureux soufflaient, dans des instruments de cuivre, pour la foule qui était en grand contentement.

Le piston dominait, aigre, furieux, aboyeur, et sur des airs de polkas ou de mazurkas, le peuple dansait.

Les couples enlacés viraient, giraient, sautaient, se trémoussaient avec un sérieux imperturbable. On sentait qu'ils accomplissaient une fonction atavique, essentielle et sacerdotale.

Parfois, la loule était si dense (jue les couples piétinaient sur places. Il y avait là des bourgeoises et des boutiquières, des employées et des ouvrières, des jeunes filles rougissantes et comme honteuses de l'invitation acceptée, et des femmes mûres aux chairs débordantes que des loustics faisaient tourner pour l'esbaudissement de la galerie.

Des provinciaux dansaient avec leurs promises ; d'un geste gauche et consciencieux, ils tenaient un mouchoir à la main et -« ^l'^'»'>n< -mi fermant les paupières.

Et les cuivres déchainuieut leur tempête, parmi

les cris des femmes chatouillées et le jurement des ivrognes.

Car il y avait aussi les ivrognes. Les ivrognes? Non pas. Plus : l'ivrognerie ! Le flot coulait inépuisable de l'alcool et du vin.

— Le Saint Soûlot, émit Poupiac.

Et Sixte dit :

— Ils danseM pour la République et pour la Civilisation comme ils dansaient au 15 août pour l'Empereur, comme ils dansaient aux jours des largesses royales.

Ce sont les mêmes, reconnais-les, vois leur face abêtie par des siècles d'oppression et d'esclavage. Qu'ils soient serfs ou manants, qu'ils soient conscients et organisés, ils oublient leurs turpitudes, leur frein, leur joug, leurs misères, parce que la police tolère leurs débordements aux carrefours et qu'on leur permet de ruiner leur poche et leur estomac dans des officines en plein vent.

Demain, ils auront bu leur paye, ils auront mal aux cheveux, au ventre, au foie, aux rognons, qu'importe, la veille ils auront eu licence de se .saouler la gueule au nom d'un Principe. Lequel? Peu leur chaut ! et ils tendront d'eux-mêmes le cou au licol, traînant leur douleur, peinant et crevant à l'ouvrage.

Les bistrots régnaient en maîtres absolus. Les terrasses envahissaient la chaussée, par grappes la foule était autour des tables. Cela sentait fort la sueur, le sexe, la vinasse et le tord-boyau.

Les hommes buvaient du gros bleu à pleins verres, les femmes s'émoustillaient avec « quelque chose de doux » kummel ou curaçao, et les gosses

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à moitié endormis sur leur ciiaise Duvaient ce qu'on tendait à leurs lèvres, au petit bonheur, le vin du père ou l'alcool de la mère. Quelques-uns gisaient sur les banquettes, assommés.

Devant l'Hôtel de Ville, sur cette place de Grèves où l'histoire de Paris était écrite avec du sang, ces Messieurs de la Municipalité avaient bien fait les choses. Ils avaient, eux-mêmes, ouvert le bal. L'édifice était découpé par des rampes de feu et d'un bout de la place à l'autre, il y avait des guirlandes de papier et des lanternes ventrues.

Les privilégiés, les amis, les parents, les commettants de ces Messieurs du Conseil nmnicipal entraient dans l'Hôtel de Ville, où l'on dansait également.

Là, c'était une ruée, un déchaînement d'instincts plus abominable qu'en bas. Les contribuables dans la rage de leur argent qui s'en allait en lumière et en fumée se complaisaient à" des destructions bêtes. Les uns dévissaient les boutons des portes, les autres déchiraient les vitrages, un gros homme crachait sur le parquet avec ostentation, la femme d'un électeur influent, n'en pouvant plus, ôtait son corset.

C'était au buffet que l'assaut était le plus rude. On se battait pour un petit four, pour une glace, pour un fruit, des femmes déchiraient leur toilette, des hommes se frayaient un passage à coup de poing. Tous avaient des visages de mercenaires entrant dans une ville conquise.

— Regarde, regarde, faisait Ferment à son ami, comme c'est pénible. Mon Dieu ! comme c'est triste.

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— Que veux-tu, vieux, c'est toujours ya de pris sur leurs contributions I

Du balcon, on voyait une marée humaine avec des remous brusques et des ressacs. Sous les lumières oranges et vertes des lanternes, on aurait dit la chaîne ininterrompue d'une eiîroyable danse macabre où les groupes figuraient les damnés grimaçants.

— Oui" I sortons de cette cohue, j'étouti'e, déclara Poupiac.

Ils montèrent la rue du Temple, mais à tous les coins, il y avait des lanternes et sous les lanternes, des estrades et sur les estrades, des orchestres qui rugissaient avec autour des buveurs et des danseurs.

— Et c'est ainsi partout, ici, dans le Marais, là-haut à Belleville, là-bas dans le Quartier latin, à Saint-Ouen ou à Montrouge, partout, partout le piston rauque aboie, les bouges regorgent, les lupanars lont le maximum.

— C'est vraiment une belle nuit pour les escarpes, les bistrots et les hlies.

— bah I laisse un peu de joie au cœur populaire, pendant qu'il se saoule, il oublie sa crasse.

— Soit, mais ne viens pas lui dire alors qu'il est civilisé. 11 ne vaut pas mieux ce cœur populaire, c'est le même qui se réjouissait aux lêtes médiévales, aux bacchanales, aux saturnales, auxphallophories ; alors comme aujourd'hui, il se ravalait dans la iauge du ruisseau.

C'est là qu il aboutira demain avec des hoquets et des soubresauts,

— Que t'importe 1 11 y aura ce soir des hlles que

l'on mettra à mal, mais c'est la vie, c'est l'éternelle vie, qui se continue avec ses splendeurs et ses tares. Et ta philosophie n'y pourra rien, mais là, rien du tout. Viens prendre un bock, mon vieux Ferment. Faisons comme eux, suivons le précepte de notre bon Rabelais « beuvons toujours avant la soif et jamais ne nous adviendra ». Essayons de vivre avec notre temps. Tu ne referas pas la mentalité de tous ces bougres cfui ne recherchent pas si loin, qui ne demandent pas à la vie plus qu'elle ne peut leur donner. Crois-tu qu'ils se creusent le cervelet à savoir « qui fut premier? soif ou beuverie?». Ils boivent d'abord sans plus. S'ils boivent trop, eh bien ! après? Tu ne vas pas te soucier pour des ivrognes en mal de vin ou des pucelles en mal de dépucelages.

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