CHAPITRE XIV De la civilisation
Les maîtres d'hôtel passaient la volaille : des chapons du Mans truffés.
Achille Saparès piqua une aile d'une fourchette experte, en disant :
— Mais oui, mon jeune ami, permettez à ma vieille expérience de vous nommer ainsi, mais oui, il faut avoir foi au Progrès, mais sans pour cela abandonner les chères traditions du Passé, les enseignements de nos pères.
— Majoribus placuit, interrompit Sigismond de la Roche-Mareuil.
— J'allais le dire, Monseigneur, fit Saparès en iclinant son profil de poule vers le Jésuite.
-— C'est l'éternelle histoire, répliqua Sixte Feront ; nos pères en savaient plus long que nous. Avec ces idées-là, on piétine surplace et dans la vie, tout arrêt est recul. Pendant que vous vous arrêtez, elle passe et vous restez ignorants. 11 faut avoir un idéal qu'il soit de charité, de justice, de dignité, d'amour ou de science, sans cela vous êtes des inutiles et vous ne vivez pas.
— Vous péchez par orgueil, mon fils, dit le Jésuite.
— 11 se peut, Monsieur, je di» alors avec le
poète :
JJ homme est un Dieu tombé qui se souvient des cicuj-
Appelez-le Adam ou Prométhée, que m'importe. Ils ont peine un rude labeur qu'ils ont transmis à leurs fils comme un héritage sacré. Je le disais tantôt à mon excellent ami Poupiac, en voyant tourner des malheureux aux sons des musiques barbares. On s'hj^pnotise sur la phrase de Gœthe. D'après lui « l'humanité est une spirale qui tourne toujours sur elle-même, mais en s'élargissant sans cesse ».
Elle tourne, soit, comme la terre, d'après un tracé mathématique et précis, mais ce qui est faux, c'est votre idée de l'humanité s'éloignant chaque jour de sa base et devenant, de jour en jour, meilleure.
— C'est de l'anarchie I s'exclama Saparès.
Le colonel Placide Antinéor qui avait entendu le mot « anarchie » sursauta et proféra :
— L'anarchie... les bombes... la guillotine... crac, connais que va. moi.
On eut beaucoup de peine à le calmer.
Anarchiste, si vous voulez, cette idée de 1 iiumanité en marche vers un^rogrès incessant est chère à notre siècle. Des savants notoires, des philosophes mondains, des romanciers pour « sleepingcar » ont soutenu celte thèse. Il est de bon ton de ilattcr le peuple en lui faisant croire à son intelli-
gence et à sa suprématie. C'est avec ces boniments qu'on le mène depuis toute éternité.
— Permettez, interrompit Baron-Lamarche, je proteste. Le peuple. .
— Interruption à l'extrême-gauche, ricana Poupiac.
— Nous ne sommes pas au Parlement, Monsieur le Député, ajouta Sixte souriant, nous pouvons émettre nos idées sans les farder... pour une fois.
— Qu'entendez-vous alors par civilisation ? demanda la marquise de la Maille.
— Moi, vous expliquer, chère Madame, je me récuse, demandez à ces Messieurs. L'Académie vous répondra que le mot est usité depuis peu, puisqu'elle ne l'a admis dans son dictionnaire qu'en 1833!... Civilisation? Connais pas. Son sens est assez vague, Guizot n'en pouvait donner une définition positive. Littré trouvait que c'était « l'ensemble des opinions et des mœurs résultant de l'action réciproque des arts industriels, de la religion des beaux-arts et des sciences ».
— Comprenez si vous pouvez, insinua Marcel Poupiac.
Mais déjà. Sixte poursuivait :
— L'encyclopédie nous apprend que la civilisation est « l'ensemble des éléments d'une vie sociale organisée qui ont assuré, à l'homme sa prépondérance sur les autres animaux, et la domination de la terre ». C'est à cette organisation et à cette prédominance que nous devons les civilisations successives qui se sont abattues sur le monde comme des vols de sauterelles.
— Vous êtes irrespectueux pour la Science, gloussa Achille Saparès.
— Mais, non, cher Maître, mais non, si vouc /.. moiitez en Histoire plus haut que Napoléon...
— Hum ! Hum ! toussa la comtesse Borowska pour rappeler à Tordre son hôte.
— ...vous sauriez, continua Sixte imperturbable, que les civilisations se sont affirmées, développées puis sont tombées en décadence par l'exagération de leur raffinement.
Aussitôt que les tribus barbares ont atteint un certain niveau intellectuel, elles se donnent un gouvernement et c'est leur morl.
— Permettez... objecta i\ nouveau Baron-Lama rche.
— Tout à l'heure, Monsieur, tout à l'heure, ces gouvernements ont été parla force même des choses à l'esprit de conquête.
— Bon, vous voilà antimilitariste maintenant, dit en riant M™*' Borowska.
Le colonel bondit. Il était écrit que ce soir-là, il n'entendrait que les mots subversifs... Il .se leva, cramoisi :
— Antimihtaristes... llervi*... le drapeau dans le fumier... infamie... rrann... fusillé...
Il étranglait, apoplectique. On fut obligé de le faire rasseoii-
Sixte FcruiLiiv ., ..u. ...,;. L . ,.. v,xposc :
— Les Arabes nomades se civilisent. Ils vont à la conquête de la Perse au vu** siècle, de l'Espagne au viii*', du royaume de Lahore au ix**. Sur la côte extrême du Maroc, l'émir Okba poussa son cheval
jusque dans l'Océan, prenant à témoin Allah qu'il la mené aux confins du Monde !
Voyez la puissante civilisation égyptienne qui se développe et meurt sur l'étroite bande de terre fécondée par le Nil... Sans parler des guerres innombrables, les travaux dits de civilisation furent des plus meurtriers, le canal de la mer Rouge coûta la vie à 120.000 esclaves.
Voyez Ninive, Babylone, la Grèce et son immense génie, la Grèce que ses philosophes, ses artistes, ses poètes croyaient immortelle ! Elle a chu lamentablement, épuisée sous le glaive des Romains ces brutes civilisées.
— Vous insultez le génie latin, glapit Saparès.
— Ce génie-là était fait de courage certes, rnais aussi de prudence, de dissimulation et de mauvaise foi, ce sont là vertus de pirates. 11 était fait aussi de la haine de l'étranger, d'un patriotisme étroit et de l'absence de toute pitié.
La civilisation carthaginoise valait celle de Caïus Marins, de Sylla ou de César. Régulus supplicié sur la terre africaine n'excuse pas Vercingétorix obscurément étranglé dans la prison Mamertine.
— La civilisation est une conséquence directe du climat, émit un savant myope qui rougit comme une jeune fille en proférant ces mots.
Sixte Ferment l'approuva :
— Vous avez raison, Monsieur, dans les climats chauds la nourriture végétale est plus facile à trouver, les climats froids nécessitent une nourriture plus substantielle, plus de carbone surtout, c'est à-dire de la graisse, du lard, des huiles, difficiles à se procurer.
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Du reste, la nature, par elle-même, exerce une influence considérable sur l'homme. Les forêts prodigieuses, les paysages fabuleux des tropiques excitent l'imagination et donnent à l'homme le profond sentiment de sa faiblesse. C'est là que se <\6veloppent le plus aisément la superstition cultes les plus invraisemblables, le fétichisme le plus grossier.
Dans les contrées où la nature est plus assagie, l'homme ne perd pas coniiince, il lutte, il a conscience de sa force et petit à petit, il arrive à surmonter tous les obstacles. Le développement des religions successives est là tout entier.
^me Boro%vska intervint :
— Chut ! chut ! Monsieur Ferment, n'agitons pas les questions religieuses.
— L'homme s'agite et Dieu le mène, prononça Sigismond de la Roche Mareuil d'union onctueux, puis, interpellant le sommelier, il lui dit :
— Mon fils, je prendrai volontiers de ce Bourgogne.
— Oui, un peu de l^ourgogne, c'esl, je le crois, la meilleure conclusion à nos discussions el Ferment tendit son verre à l'échanson.
Mais Achille Sapan'^s ne voul.nt [la^ so H(^c]arrr vaincu.
— Vous îivouerez, ailirma-t-il qu'il y a des dogmes immuables.
— Oui, les dogmes de morale, répliqua Sixte, l'amour du prochain, le pardon des olfenses, l'accomplissement du bien, le refrènement des passions.
— Ce sont là des vertuschrétiennes, objecta, doucereux, le Jésuite.
— Le christianisme les enseigne, soit, les pratique-t-il ? interrogea Ferment.
Puis, sans attendre la réponse, il poursuivit:
— La vérité ne devrait pas changer, elle est une, indivisible. Cependant, les vérités intellectuelles évoluent constamment. Demandez aux savants, aux chercheurs patients des laboratoires qui démentent aujourd'hui ce qui était parole d'évangile hier. Vx)tre science est faite de tous ces changements. Prenez par exemple la médecine, elle allirme du haut de la chaire pour se contredire avec non moins d'énergie quelque temps après.
Et la politique? Demandez à notre hôte, M. Baron-Lamarche.
— Pardon, ce n'est pas la même chose... Les circonstances, les événements font accepter des situations impossibles la veille.
— C'est absolument ce que je disais, nos savants et nos politiques sont des hommes et l'erreur est humaine.
Buckle affirmait gravement que les progrès intellectuels avaient atîaibli l'esprit militaire. 11 en citait trois à Fappui de sa thèse : linvention de la poudre et la force de la discipline, le livre d'Adam Smith sur la richesse des natioiis, livre basé sur l'admission des libertés commerciales devant lesquelles tombaient les jalousies de pays à pays, enlin la découverte de la vapeur qui facilitait les communications.
11 voyait de ces trois faits découler immanquablement la décroissance des guerres. Je n ai pas hélas ! à vous démontrer 1 absurdité d'un pareil système. Les laits historiques sont là qui parlent brutalement.
La guerre déchaînée sur les Balkans pour des raisons ethniques et commerciales est d'hier. Croyezvous que le monstre soit apaisé. 11 ne dort pas, il somnole. Demain, il éclatera pour une raison ou pour une autre, l'homme de Berlin et le vieillard de Vienne nous guettent. La menace est à l'Orient. Nous autres, nous nous bernons de pensées, pacifiques. Prenons garde au destin d'Athènes.
Les Barbares sont à nos portes. Leurs chevaux piaffent d'impatience et pour peu que l'on prête l'oreille, on entend le bruit de leurs sabots qui frottent le sol des frontières.
— La guerre est impossible, trancha nettement Saparès. Le progrès humain l'annihilera et si, un jour néfaste, elle éclatait, elle serait tellement abominable que le sort des pays serait décidé en quelques semaines.
— C'est alors le plus prêt qui triomphera, répliqua Sixte ; je plains alors notre patrie I
Placide Antinéor se leva, très saoul, hurlant, se frappant la poitrine, on entendit au milieu des hoquets :
— Vous insultez la France... l'armée... l'hoaneur... Metz et Strasbourg... la revanche... sale Prussien... la guerre, nous sommes là, la défense sacrée du sol...
Marcel Poupiac se pencha vers Ferment et lui dit à l'oreille :
— Si c'osl V'* <H^'' '"^^ ^'^ îiiiorre. nous .sommes foutus !.. .
— ilclus ! répoudil, i' urinent, Lrisie, triste...
Et comme on voulait le pousser à compléter l'exposé de ses théories :
— Non Madame, fît-il, laissons cela, croyezmoi, nos paroles sont fumées, ce sont des actes qu'il faudrait et ces actes notre génération les fournira-t-elle ?
La guerre n'est pas génératrice, le progrès ne vient pas par elle, comme il ne vient ni de la religion, ni des gouvernements, ni des écrits, ce sont là les effets et non les causes de la civilisation.
La religion est impuissante. Dieu est bafoué, ce Dieu unique des Hébreux qui mit tant de siècles à s'imposer à l'ignorance des foules !
Comme les sauvages nous avons, pour la plupart, adopté les signes extérieurs de la religion et non l'esprit de sacrifice, d'amour et de renoncement qui est le véritable christianisme l^.
Au culte des dieux multiples, a succédé la foule innombrable des saints.
Et il ajouta :
— Nous sommes des créatures et non des créateurs.
Nous nous agitons en vain, en cela, vous avez raison, Monsieur de la Roche-Mareuil, depuis cent mille ans que notre planète existe, il y en a à peine quatre mille qu'elle est en état de civilisation.
Mais Saparès voulut avoir le dernier mot :
— Tout se transforme, aiïirma-t-il, partant des formes inférieures qui paraissent toujours les premières pour aboutir à un perfectionnement gradué des races et des individus.
— Et le résultat ? demanda Ferment.
Interloqué, le savant bredouilla :
— Eh bien ? eh bien ! notre état de choses actuel...
108 l'homme oi f
— Du propre, conclut Sixte.
Ces deux mots tombèrent nets ot tranchants comme un couperet.
L'Académie jugea prudent de ne pas insister.
11 y eut un silence.
Le repas, du reste, s'achevait dans une demibéatitude, im peu troublé par le pessimisme des conclusions de Sixte. Les fumets des plats et les vapeurs des vins se mêlaient aux émanations des fleurs qui jonchaient la nappe et aux parfums des femmes et créaient une atmosphère pesante.
^|nie \farja Borowska, comprenant alors avec son intuition féminine, que son devoir d'hôtesse était d'inlorvenir, lança ce cri fort à propos. <,)u on apporte du Champagne!...