‹ L'homme qui vint, romanChapitre 15 sur 50 · CHAPITRE XV Deux âmes simples · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV Deux âmes simples

— Pardon, excuse, on peut entrer ? Ce n'est que moi, mamz'elle Céline.

— Ah î c'est vous, Louis-Pierre, entrez.

— Où donc êtes vous ?

— Vrai, vous n'avez pas fait d'illuminations, vous.

— Attendez, j'allume la lampe..

— Ne vous dérangez pas pour moi...

— Mais si, mais si, c'est l'heure, il faut du reste que je travaille.

— Travailler, à cette heure-ci, vous n'y pensez pas, Céline ?

— Il faut bien, Louis-Pierre.

Et Céline Touré alla prendre la lampe qu'elle alluma.

— Attendez, elle file, laissez-moi faire, ça me connaît.

Adroitement, avec une allumette, il nettoya la mèche qui charbonnait, la fit jouer et bientôt une petite flamme bleue s'éleva, tamisée par l' abat-jour

fait d'un morceau d'étoile mauve gentiment chiffonné.

— Là, vous avouerez que c'est bien plus gai, mamz'elle.

— Je ne dis pas non.

— Oh ! ohl qu'avez-vous donc, approchez...

Et prenant la jeune fille par les poignets, il la regarda les yeux dans les yeux.

— Vous avez encore pleuré, fit-il avec un accent de reproche.

— Si peu...

— Si peu I vous avez les paupières rougies. Pourquoi vous tourmenter, pourquoi vous obstiner à vous faire du chagrin ?

— La vie est si mauvaise.

— Eh! diable, je suis payé pour le savoir, mais ça n'est pas une raison pour... allon.s, allons, j'ai bien fait de grimper vos étages, vous allez venir avec moi.

— Je vous remercie, Louis-l'icii v. ^k: i^rinr rester ici, j'ai un ouvrage urgent à terminer.

— Que nenni ! c'est décidé, je vous emmène, nous allons dîner «nisoml^lf^ f'>M^ ^^^ .î,ol^- ,^r^r,w' des amoureux.

— N'insistez pas, Louis-Pierre, pas.

— Toujours je vous écoute, mais oe soir je ne suis pas très disposé à l'obéissance. J'ai décidé de vous emmener au restaurant, je vous y conduirai.

— Je ne veux pas, puis vous avez vos amis, il faut aller faire la fête avec eux.

— Vous savez que je n'ai jamais aimé courir les gueuses ou le cabaret.

— Je le sais, Louis- Pierre, vous êtes un brave cœur.

— Eh bien ! prouvez-moi votre estime en acceptant mon invitation.

— Ça vous ferait plaisir ?

— Plus que vous ne croyez.

— C'est bien, alors j'accepte.

Et Céline tendit gentiment sa main qui disparut entièrement dans la main du garçon.

— Une minute, mon chapeau, ma voilette, non, attendez, tenez-moi ma voilette un instant, un peu de poudre, là, comme ça, on ne verra pas que j'ai pleuré.

Ma voilette, maintenant, merci. Venez-vous?

— En route, cria joyeusement Louis-Pierre. Les deux amis descendirent, prestes, les six

étages et bientôt ils se trouvèrent dans la rue de Belleville, encombrée d'une, fouie agitée, la foule des jours de paye et des veilles de fêtes dans un quartier populaire.

— Nous allons faire une dînette soignée, déclara Louis-Pierre, j'ai une faim d'ogre et vous?

— Oh ! moi, fit Céline avec un geste vague.

— Vous, vous avez très iaim comme moi. Je vous offre un Balthazar.

Gomme la jeune ouvrière riait, il ajouta :

— Je suis riche, entendez-vous, et dans sa poche, il fit tinter les écus de sa quinzaine. Voyez de beaux écus tout neufs qui ne doivent rien à personne; et il les faisait sauter dans sa main.

— Grand fou ! déclara Céline.

— Bah ! Pourquoi être sage'^ J'ai vingt ans, je me porte bien (de son poing, il frappait sa large

poitrine"), je travaille, j'essaye d'oublier les mauvaises heures en chantant. Ce soir, je suis avec vous, la fête brille autour de nous, profitons-en, en ayant l'air de croire que la vie est belle. Ceci dit, je vous conduis. Oh î non pas dans un grand instaurant où l'on paye la nappe, la lumière et les larbins, mais dans un trou peu connu où nous serons, malgré la fête, chez nous, à notre aise, et, qui mieux est, bien traités.

Ils s'installèrent peu après dansTarrière-boutique d'un marchand de vin qui, pour faire comme tout le monde, avait bien dressé une estrade entourée de lanlernes, mais les tréteaux étaient remplacés par une barrique sur laquelle était juché un joueur d'accordéon, un petit italien, tuberculeux, aux yeux de lièvre qui ressemblait à un Chérubin de Fra-Angelico.

Louis-Pienv .1 ^.«.. u j^^v . ^i. .<:..a<:^ ils

firent tous deux un repas conlortable, arrosé de vins de derrière les iagots.

— Je suis j^rise, émit Céline en sortant.

— Le grand air vous fera du bien, marchons un peu, puis nous irons où vous voudrez.

Il y a dilléreiits programmes, lequel acceptezvous? Le concert, le théâtre, les illuminations, le bal, le leu d'artilice du Pont Neuf?

— Je voudrais que nous lrou\ious si possible un coin loin du monde. Les spectacles du théâtre ou de la rue ne m'intéressent guère.

— Nous étions lails pour nous entendre, remarqua Louis- Pierre.

Trouver un oom poiu ^ isuiei hu huiru de c«tte foule remuante et criarde était diiUcile.

— Sortons d'abord de cette cohue, déclara Louis - Pierre protégeant son amie. Par les rues moins encombrées, ils essayèrent de trouver un peu de solitude.

Après maintes pérégrinations, ils finirent par échouer au Parc Monceau. Protégé par sa ceinture d'hôtels aristocratiques, le jardin dormait solitaire dans l'ombre et le recueillement.

De temps en temps, par vagues successives, arrivaient les flons-flons de la fête, mais très lointains comme tamisés par la haute cime des arbres.

Seulement, du côté de Villiers, le ciel avait un halo lumineux indiquant que là bas, Batignolles, Clichy et Montmartre dansaient aux lampions. Mais pour que l'obsession de la fête se perpétuât, au détour d'une allée, adossé à un arbre, un vaste panneau portait des affiches multicolores donnant les détails des diverses cérémonies.

Un chien pliilosophe, un de ces chiens faméliques et bohèmes qui hantaient les nuits de Paris, passa; d'un air grave, il s'approcha du panneau, le renifla longuement, puis se retournant avec mépris, le compissa. l'^nsuite, il reprit sa route vagabonde.

Louis-Pierre et son amie Céline se promenèrent un instant au hasard des allées. Les deux jeunes gens n'échangeaient plus leurs impressions. Ils ne trouvaient pas de mots pour exprimer la simplicité de leur âme.

Enfin, rompant le silence, Céline dit :

— Je suis lasse.

Et comme pour s'excuser, elle ajouta :

— Vous comprenez, je n'ai pas 1 habitude de ces longues courses.

114 i-'homme qui vint...

Tous deux s'assirent sur un banc, côte à côte, gentiment,.. Louis- Pierre lui prit la main qu'il garda dans la sienne, en lui donnant une pression muette. Bientôt, il sentit la brûlure d'une larme sur sa main. Céline, la tête p-^'^^h^'^ pleurait silencieusement.

— Pourquoi pleurer, petite tille, dites-moi vos chagrins, je suis votre ami, votre grand frère, vous le savez, confiez-vous à moi. Dire sa peine, c'est presque la partager. Je voudrais être plus pour vous si vous vouliez, on pourrait être si heureux...

Et plus bas, Louis-Pierre ajouta :

— Je vous aime...

— Oh ! non, non, pas çà, sanglota la pauvre fille, je ne veux pas. Vous êtes bon, Louis-Pierre, mais je ne puis accepter, je vous ai tout avoué, franchement, l'autre jour, quand vous m'avez pressée de questions. Je ne suis pas digne de vous, je suis une malheureuse, une malheureuse...

Les sanglots la secouaient toute.

Louis-Pierre, gauchement, ému par ces larmes de femme, le cœur débordant de pitié, la prit dans ses bras et d*un geste instinctif la ber^a doucement.

— Pleurez pas, p'tiote, pleurez pas. Votre gosse on relèvera. Je gagne bien ma vie. Vous pouvez avoir confiance. Vous verrez, on en fera un beau garçon, un p'tit bout d'homme que vous verrez courir ici après un cerceau... Allons essuyez vos belles mirettes, soyez sage, vous vous faites du

mal, vous lui faites du mal à lui aussi ce gosse,

c'est pas sa fan*" '^' -'" »>/«p .^-^t ut» ^nlop...

— Chut :

— Oh ! je vois bien que vous l'aimez encore.

— Ça non, non, je vous jure. C'est vrai, je lui ai écrit encore aujourd'hui une gentille lettre, j'ai fait appel à tous ses sentiments, mais cette lettre comme les autres restera sans réponse, je ne le sais que trop...

Le désespoir à nouveau l'envahit.

— Que deviendrai-je, mon Dieu, mon Dieu !

— Mais, tonnerre, puisque je vous dis que je suis là, moi, je compte bien pour quelque chose, que diable !

Alors, le grand garçon la reprit dans ses bras, trouvant des mots naïfs pour endormir sa peine. Il lui disait, tendrement, à voix basse ;

— Vous êtes une petite chose, un moineau de Paris, ça ne sait rien de la vie, ça ne connaît pas les embûches, vrai, la vie n'est pas drôle, vous savez bien comment j'ai poussé, moi !

Mon père, c'est Monsieur Tout-le-Monde, la mère, je l'ai pas connue, je n'ai pas gardé souvenir de ses caresses, je ne sais pas ce que c'est. J'ai été élevé à la va-que-je-te-poussepar toutes les catins de la Goutte d'or et de la Chapelle. Les pauvres filles se sont souvent privées pour me donner la becquée ou m'acheter des croquenots.., Elles n'avaient pas voulu entendre parler de 1 Assistance dans leur horreur de tout ce qui est l'Administration et j'ai grandi quand même, couchant au hasard des garnis, huit jours ici, dix jours là-bas. Ça dépendait du proprio ou des marlous.

Une qui avait son brevet m'a appris mes lettres, entre deux passes, puis on m'a fourré à l'école, puis en apprentissage. Aujourd'hui, je suis un compa-

gnon peintre qui gagne ses vingt-deux sous de l'heure. Ça fait de bonnes journées, d'autant que le bistrot n'en voit pas besef le samedi après la paye.

De temps à autre, je reliie quekjues pièces de cent sous à mes mamans du Boulevard Barbes , quand elles sont trop déchardes ; mais ça, ça se doit, n'estce pas ? Faut avoir de la reconnaissance.

Mais, voilà que je m'apitoye sur moi, quand c'est vous qui avez des tristesses. Je vous disais tout cela, voyez-vous, pour vous faire comprendre que je vous aime, malgré tout, de tout mon cœur.

Plus bas, il reprenait :

— Certes, je suis pas beau, ni rupin comme votre type, je l'ai vu un soir... Je vous avais suivie, faut pas m'en vouloir, j'étais jaloux et, puis vous aviez l'air si heureuse ! Mais, croyez-moi, Gélinettejolie, je vous aimerai bien aussi, pas pour faire joujou un moment, pour toute ma vie. Dites-moi que vous êtes ma petite femme à moi, ma inionnc^ à moi. dites-moi oui.

Bercée par le murmure et le ronronnement cies paroles, la peine s'était apaisée, les sanglots s'étaient éteints par degrés, peu à peu, et la tête sur l'épaule de son ami, Céline dormait, doucement, avec au coin des yeux, deux larmes qui s'obstinaient à ne pas vouloir tomber.

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