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CHAPITRE PREMIER Les fastes du 14 juillet

La fête, qui avait duré jusqu'à une heure avancée de la nuit, s'était assoupie, quelques danseurs enragés s'étaient obstinés au son rauque d'un piston essoufflé, puis les couples s'étaient séparés, quelques ivrognes battaient le pavé, d'autres gisaient à même le ruisseau.

Les bistrots triomphants n'avaient pas jugé utile de rentrer leur matériel, tables et chaises étaient au milieu de la chaussée prêts pour les nouvelles libations.

Vers les cinq heures du matin, de longues théories se mirent en marche, pour assister à la grande

Revue qui devait avoir lieu, selon la coutume, sur le terrain de l'hippodrome de Longchamp.

Des familles entières passaient. Le père avec un enfant à califourchon sur les épaules, la mère chargée de filets bourrés de provisions, des gamins encore mal éveillés accrochés à sa jupe. D'autres poussaient des voitures d'enfant où, au milieu des victuailles, gîtait un gosse au maillot

Des hommes portaient des échelles, d'autres prévoyants tiraient des voitures à bras qu'ils comptaient louer vingt sous la place aux badauds. Il y avait des marchands de coco, de café, de sirops, de glace ; des camelots vendaient des drapeaux ou des insignes patriotiques.

Tous les moyens de locomotion étaient là comme pour une exposition rétrospective, des bicyclettes, des tandems, des brouettes, des cabriolets, des voitures à ânes, des automobiles de toutes formes, dos jardinières, des breaks venus de banlieue.

Les routes se dirigeant vers le Bois étaient noires de monde, les stations du Métropolitain Dauphine et Porte-Maillot vomissaient, de minute en minute, un fleuve populaire.

Le spectacle était gratuit, il fallait en profiter. Qu'importaient alors la bousculade et la fatigue •

Pour s'entraîner, les groupes chantaient des refrains ou des chansons sentimentales, bctcs à faire pleurer. La voix des femmes aiguë, criarde, fausse et aigre, dominait, tandis que celle des hommes se traînait en bourdon. On s'interpellait sans se connaître en s'envoyant des gaillardises qui faisaient rire h pleine gorge les filles, comme chatouillées.

Parfois, l'or^ se reconnaissait « Ce sacré

Léonce», «Eh! là-bas. Octave ^), «Mais, c'est Gélestin î Ohé ! Gélestin ! Alors comme ça on ribouldingue ».

— Zoé, tu as fermé le gaz? Tu as mis le tirebouchon dans le filet? Et le saucisson ?

— Tu n'as pas oublié la gniole ?

Les gosses se faisaient trainer.

— Eh ! marche donc lambin !

— Ah 1 quel malheur ces enfants î

— Chère Madame, ne m'en parlez pas !

Et si le gosse geignait n'en pouvant plus, on le faisait se hâter d'une claque lancée à la volée sans arrêter la marche.

Le soleil se leva grandiose sur cette journée de fête et la chaleur fut tout de suite suffocante.

La page du ciel était nette d'un bleu gris d'acier, seul, à l'ouest un petit nuage aux tons cuivrés mettait une tache menaçante.

C'était un point presque imperceptible, qui flottait au ras de l'horizon par delà le mont Valérien en aval du fleuve.

Dans un taxi, passèrent Armandine Petitfendu, son mari et son cousin, l'abbé Groscoulas.

Milou, Gras-Double et Minouzou vendaient des programmes de la fête : « Demandez l'ordre, et l'itinéraire du cortège, tous les détails, cinque centimes I » C'était toujours ça de gagné avant d'aller figurer soi-même dans le défilé de la Civilisation.

Bouliche père et Vermicelle, saouls de la veille, montaient les Champs-Llysées, Bouliche, à petits

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pas, Vermicelle, à grandes enjambées, tous deux avaient dans leur poche « un litre à seize ».

Mohamed Beu Taïeb, malgré la chaleur, était enveloppé de ses descentes de lits en peaux de chèvres, toute sa pacotille : bretelles, chaînes, montres, breloques, tintait.

Il avait, passé à son bras, son éternel panier et, d'un air grave, il lançait son traditionnel : « pistaches, cacahuètes ! » en déambulant à pas mesurés, ainsi que le veut la sagesse Koranique.

L'heure avançait, les personnages officiels commençaient à paraître : ambassadeurs des puissances étrangères, chamarrés de décorations et fortement emplumés, légats de républiques nègres aux uniformes voyants, consuls, attachés militaires ou navals, tout ce que la vanité humaine pouvait avoir inventé pour le néant des parades était là.

Les galons d'or et la plume jouaient un rôle considérable. Du reste, il a été prouvé qu'il était indispensable de se galonner et de s'emplumer pour accomplir gravement une fonction avec rite. Fidèles à ce principe, les musiciens et la chorale des « Enfants de Lulèce » descendaient l'avenue du Hois, couturés d'or et d'argent, arborant sur leurs ^IimUos des plumes de coq gigantesques.

De l'inlluence de la plume sur la façon de jomr (le la tlùle, disait Marcel Poupiac en se penchant vers la comtesse Borowska et la marquise de la Maille, tandis qu'ils traversaient en Victoria, l'allée des Acacias, au trot régulier de deux superbes alezans.

Les troupes, depuis l'aube, avaient gagné le terrain (11* la revue, elles attendaient patiemment

Tarme au pied, sac au dos, le bon plaisir supérieur. Lorsqu'en décrivant une courbe savante, la daumont présidentielle pénétra sur le champ de courses, les clairons sonnèrent au champ, les tambours battirent, cependant qu'au Mont Valérien les canons tiraient les salves réglementaires.

La cérémonie militaire commençait au milieu des vivats du peuple acclamant le principe de la force brutale sous sa plus noble manifestation : la f^loire des armes.

Le clou de la fête était la remise de six étendards aux six régiments d'artillerie nouvellement créés.

Le Président de la République, offrant ces emblèmes, embrassa le bout des franges dorées. Ce geste excita le populaire cocardier qui délira. Au défilé, comme on ne pouvait renouveler l'exhibition des nègres et des Annamites vus l'année précédente, on s'était contenté des pupilles de la marine et de quelques chiens sanitaires. Le peuple se déclara du reste satisfait, il ovationna les chiens comme il avait applaudi les nègres.

Il n'y eut pas d'incident, sauf l'arrestation d'un malheureux noir qui fut, du reste, relâché peu après, le commissaire ayant reconnu en lui le propre fils de feu le roi Behanzin ! Ce bon jeune homme croyait rencontrer là des compatriotes et il n'avait trouvé pour exciter son admiration que les régiments coloniaux qui l'avait dépouillé et de sa royauté et de ses biens.

Présentement, le fils du roi exerçait l'honorable profession de chasseur dans un café du boulevard. On l'invita à ne pas faire de, scandale et le Dahoméen, se le tenant pour dit, disparut dans la foule.

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Du reste, ce jour-là, les amateurs de patriotisme truculent étaient gavés. Après la revue, la Comédip- Française leur promettait « La Fille de Roland », la Porte-Saint-Martin s'empanachait de « Cyrano », Déjazet acceptait les conseils des « Dégourdis de la il" ».

La veille, Jolfre, chef d'Etat-Major général de l'armée et Archinard, du Conseil supérieur de la guerre, avaient été nommés Grand Croix de la Légion d'honneur. Ces distinctions prétoriennes flat- ^ talent la plèbe ! •

A la même heure, un sénateur, dont l'histoire a oublié le nom, était monté à la tribune pour déclarer que (( nous n'étions pas prêts ». P^s prêts, à quoi ? A nous battre, parbleu !

Alors quoi, ce n'était pas la peine d'avoir de si beaux chevaux, des canons si luisants, des baïonnettes étincelantes, pas prêts? qu'est-ce qu'ils foutaient donc de l'argent des contribuables ? Des millions et des milliards ! Bah ! il ne fallait pas s'en faire, on verrait, on aviserait, on s'arrangerait ; puis, quoi, dans tous ces troulBons, il y avait peut-être un Napoléon en herbe, et puis Jeanne d'Arc et sainte Geneviève, l'une sauvant Paris, l'autre sauvant la France, étaient là pour un coup, c'était leur atfaire alors... Bon Dieu! Qu'il y a des gens insupportables avec leurs raisonnements de pisse-vinaigre !

La vie était belle. Le Cercle républicain du 44* arrondissement olîrait un banquet à soixante vieillards de grande vertu et de bon appétit '

Dans huit banlieues, on couronnait huit puceiies

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à qui M. le Maire remettait cinq cents francs pour qu'elles ne soient plus ce qu'elles étaient.

Les députés siégeaient ce 14 juillet I Fallait-il exiger davantage ?

11 y avait des purotins, des claque-misère, des loqueteux, mais il y en avait toujours eu, pas vrai ?

Des agents avaient ramassé la nuit précédente deux gosses endormis dans une poubelle, comme s'ils n'auraient pas mieux fait de coucher dans un bon lit, ces gamins-là ; dans une poubelle ! Je vous demande un peu» si ce n'est pas là une invention de galopins.

Les dragons, les cuirassiers, massés au fond du champ de courses, chargeaient « pour rire » le Président et Messieurs les Ambassadeursr qui disparaissaient dans un tourbillon de poussière, cependant que les officiers, presque tous royalistes, saluaient du sabre les grands mandarins de la Troisième République.

Le peuple trouvant ça superbe, s'enrouait à force de cris...

Et personne ne s'inquiétait du petit nuage aivré, qui restait immobile et menaçant là-bas, tout là-bas, au ras de l'horizon.

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