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CHAPITRE II Bouliche père

Le dos appuyé à la banquette de moleskine, craquelée par l'usure, le chapeau melon rabattu sur le nez, la bouche ouverte, les mains croisées sur le ventre, devant un verre vide, Bouliche père ronflait avec la conscience de quelqu'un qui a bien accompli son devoir.

En effet, il était trois heures de l'après-midi, un après-midi de juillet suffocant, et depuis le matin. Henri Bouliche dit « petite boule — grande liche » courait les marchands de vin.

Depuis qu'il était père de la « Reine » par la volonté de Messieurs les Membres de la Commission des Fêtes et des Distractions Populaires de la Ville de Paris, il trouvait parfaitement ridicule d'aller à son travail. Et, peintre en bâtiment, il avait délaissé brosses et camions, arrosant ses nouvelles fonctions d'homme supérieur par de copieuses libations.

Petit, court en pattes, il portait une tête ridiculement minuscule sur des épaules d'athlète. Ses mains noueuses et boursouflées de saturnin étaient

violacées, parfois un tremblement convulsif les agitait dans le vide.

Il végétait, depuis sa jeunesse, dans la crasse, dans la misère et dans l'alcool. 11 avait eu, jadis, sa minute de gloire lorsque, secrétaire de la section du Bâtiment, il était un des orateurs les plus écoutés de la Confédération Générale du Travail ; une grève, au cours de laquelle il avait récolté 15 jours de prison pour insultes aux agents, l'avait rendu populaire.

A la suite de cette algarade, sa situation était devenue diiïicile auprès des patrons qui lui refusaient tout ouvrage. Les camarades, alors, l'avaient désigné comme secrétaire de leur Syndicat: ce fut V^ge d'or des Bouliche.

Il avait ce bagout inné dos gossesde Paris, clients liabituels des camelots des boulevards, cette verve facile et surtout cet esprit de surenchère et d'exagération qui toujours firent la force des meneurs d'a.ssemblées.

11 n'y avait pas de bonne réunion sans Bouliche; c'o petit homme grotesque, le melon bourgeois sur l'oreille, savait parler aux simples, llémaillait ses discours de considérations graveleuses et rabelaisiennes, qui faisaient se tordre ses auditeurs, ogr^ibloment chntonillés dans leur Ame nîiïvo.

Un sttir, il connut i> .-. i.w.â...viis tlu ti ..-...^'i.v. (^i'tait il la Bourse du Travail — une corporation était en grève — l'on discutait môme de la possibilité d'une grève générale, tous les compagnons du BAtimeut étaient là, terrassiers, peintres, maçons, menuisiers. La foule dense reculait jusqu'au bou-

levard Magenta et la place de la République, contenue difEcilement par les brigades centrales et les gardes républicains.

Il y avait de l'électricité dans l'air. Le gouvernement craignait des manifestations violentes. Ce fut Bouliche qui sauva la situation.

Le président du syndicat patronal s'était rendu ;\ la convocation des camarades syndiqués. Depuis près d'une heure, il avait la parole. Il s'emberlificotait dans des considérations compliquées lorsqu'il commit l'imprudence de s'écrier : « Si la grève générale éclate, vous en serez la cause et c'est vous qui serez les premiers attrapés... »

La foule se dressait menaçante, lorsqu'on vit Bouliche s'approcher de l'orateur, arrivé près de lui, il se retourna et levant la cuisse, il lâcha un bruit formidable en disant : « attrape celui-là » .

L'eifet fut irrésistible, le populaire faillit crever tant son rire sonna formidable et géant.

Ce sacré Bouliche ! Ah ! quel farceur î II n*y avait que lui pour dénouer une situation. La léunion s'acheva sous les huées et les plaisanteries grasses. Aucune décision définitive ne fut prise. L'ordre du jour pur et simple ayant été enlevé dans l'inattention générale.

Le gouvernement sut gré à Bouliche de son bruit providentiel, mais c'est ce qui perditlepetit homme. Deux mois après, il fut accusé en plein conseil d'être à la solde de la Sûreté générale, ce qui fut du reste prouvé. Bouliche, pour 150 francs par mois, — une thune par jour — trahissait ses copains et ses copains ne lui pardonnèrent pas.

Chassé du syndicat, il roula de chantier en chan-

tier, promenant sa misère et sa cra.sse, acceptant les pires besognes non pour nourrir sa nombreuse famille, il y avait longtemps que la mère et les filles ne comptaient plus sur lui pour cela, mais pour satisfaire son vice d'alcoolique impénitent.

Donc, Bouliche dormait sur la moleskine d'un marchand de vin de la rue de l'Ouest. Une mouche plus audacieuse que les auties se posait avec obstination sur le nez de l'ivrogne, qui finit par s'éveiller avec un grognement. Un cassis vermouth << bien tassé» le remit debout devant le comptoir où le paiement s'effectua laborieux. Il fouilla sa poche de ses doigts noués et remonta au milieu de débris divers, brins de tabac, ficelle, bouts de crayons, une poignée de sous qu'il aligna, sur le zinc poli, avec un rire rouillé. Puis il sortit, la chaleur le suffoqua, un moment il vacilla sur ses courtes pattes, mais il^se ressaisit et se mit en route en agitant ses bras, terminés par ses pauvro^ "^"ns énormes, comme un balancier.

il arriva vers sept heures « A l'ami Pouce », bar qui faisait l'angle de la rue Geoffroy-l'Asnier et de la rue de l'Hôtel-de-Ville. Dans la salle fumeuse, il y avait grand tumulte. C'était la sortie des ateliers, le vin coulait à ffots, un vin épais et violacé, l'absinthe aussi dont l'acre odeur pénétrait les cervelles.

Derrière le zinc qui étincelait, le père Pouce trônait (trônait est le mot juste). Bistrot était roi sous la République. C'était un lourd géant, roux, gras comme une béte de concours agricole ; il avait des bras, qu'il montrait toujours nus, de belle brute puissante. Il avait un cou de taureau, un cou où les

L*HOMMK QUI VII^T... il

veines saillaient comme des cordes prêtes à se rompre. Son visage était parsemé de taches de son, ses yeux étaient exorbités, son nez camard, son front bas, planté de cheveux drus, ses joues et son menton se noyaient dans un étagement de chair, son crâne était tondu ras. Ses mains grasses et molles étaient couvertes de poils raides.

11 servait d'un gestj automatique ayant l'œil partout, à la recette, aux cartes que souvent les clients emportaient, à la servante, une grande cavale, qui se faisait pincer les fesses par les jeunesses. Ce fut lui qui aperçut Bouliche :

— Ah î te voilà a Grande liche », d'où que tu sors à cette heure ?

Bouliche etïrontément répondit :

— D'où que je sors ? Hé ! du chantier, parbleu î Ce mensonge souleva la salle d'un grand rire. Ah ! ce sacré Bouliche, toujours le même, un sale

type, maissi crâneur, et puis il avait une telle capacité d'absorption I

— Tu es quasiment le roi le père, puisque la lardonne est la reine, fit Pouce logique.

— Ça, c'est vrai !

— Alors, tu payes !

— Ma tournée comme de juste.

Il y eut tout de suite un cercle attentif autour du nouveau venu. Chaque fois qu'une supériorité se manifeste, elle a immédiatement sa clientèle.

Bouliche payait, il avait droit à des égards.

On écouta avec condescendance l'interminable histoire de sa fille, il s'apitoyait dans sa sensiblerie de vieil ivrogne et versait des larme» véritable* qui tombaient dan» son verre.

Ses écouteurs s'attendrissaient devant la honte d'âme de cet homme (qui avait un si bon cœur).

Vermicelle, un grand blond, tuberculeux, ofTrit une tournée ; on sait ce que c'est qu'une politesse, on a beau être des ouvriers, n'est-ce-pas ? Alors, chacun y alla de son invitation.

Pouce, gras, énorme, triomphant, vraiment royal, versait toujours de son même geste automatique le gros vin ou l'absinthe.

Bouliche rentra i\ Belleville à 9 h. 1/2. Les gosses, bourrés de pommes de terre bouillies, dormaient sur un matelas qui rendait son crin Seule, Catherine veillait près de la lampe, elle tenait sur ses genoux son costume de reine qu'elle contemplait avec une joie de gamine.

Bouliche père, sans dire un mot, s'écroula sur le plancher, où bientôt il s'endormit avec un grognement de porc.

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