CHAPITRE III Milou Gras-Double et Minouzou
11 élait quatre heures du matin, lorsque Milou ortit la tête du tuyau que radministration des Tra- \ aux publics de. la Ville de Paris mettait complaisamment à sa disposition comme logement.
Il regarda d'un air entendu le ciel et ayant constaté qu'il était sans nuages, il émit un petit sifflement approbatif. Pufs, il se pencha vers le tube et cria :
— AIlo, allô, les mômes, grouillez- vous ! Eh ! là, grouillez-vous qu'on vous dit, sacrées marmottes î
Et pour que son discours fût plus efficace, il tapa à l'aide d'un caillou le tuyau qui gronda.
Deux têtes de gosses apparurent, hirsutes, eifarées, mal éveillées, sales, morveuses, magnifiques.
Milou avait treize ans, la gosseline accroupie dans le tube en avait douze, l'autre, un tout petit bout d'homme, devait avoir quatre ou cinq ans.
— Ça, venez, vermines, qu'on vous fasse un peu la leçon. Je suis chef de famille, écoutez-moi,
Vous avez bien dormi grâce à moi, eh bien ! puisque j'ai charge d'âmes, nous allons nous préoccuper de trouver notre croûte d'abord, ce qui est le nécessaire, et quelque chose pour mettre dessus, ce qui est le superflu. De plus, je dois vous annoncer ime grande nouvelle. Hier, au soir, après vous avoir couchés, je suis allé voir mon ami. Charlot, celui qui procure les figurants au Châtelet, et nous voilà embauchés tous les trois pour la cavalcade. Va falloir montrer qu'on est un peu à la hauteur, hein ! les lardons ! Moi. je suis l'Amour avec un machin dans le dos, des plumes et des ailes, des amours de petites ailes comme ça, avec des plumes aussi. Vous, c'est sur le char de Conosor, un grand roi ancien, que vous opérez. Vous êtes les enfants des captives. On a quarante ronds vous deux, moi trois francs. Rendez-vous place d'Italie, demain matin à 10 heures.
Nous voilà boyards à cette heure, c'est-à-dire demain. Pour aujourd'hui, va falloir cavaler après la pitance, c'est compris, les mômes !
La gosse secoua la tête affirmativement, alors Milou déclara :
— Houp ! entendu, passons dans le cabinet de toilette...
Ils se dirigèrent vers une borne-fontaine. Milou, en tête, noblesse oblige, les deux loupiots suivant placides et calmes.
Milou débarbouilla le gosse qu'il appelait Gras- Double, celui-ci se laissa opérer en soufflant comme un jeune phoque. Preste, la fillette qui se prénomait Minouzou, de par la seule volonté de Milou, grand maitr'^ '!" fôtat-civil des fanb^m'/-^ i^vocio
et agile, la fillette fît une toilette sommaire.
Milou, lui, prit plus de temps Les deux enfants étant assis sur la bordure du trottoir, il se lava consciencieusement les mains et se fourra la tête sous le jet d'eau, puis il sortit un immense mouchoir à carreaux dans lequel il y avait, parmi les choses les plus hétéroclites, un vieux bout de peigne cassé avec lequel il se peigna.
La toilette achevée, ils se remirent en route, mais peu après, Milou arrêta sa troupe.
— Attendez.
Et tirant à nouveau le fameux mouchoir de sa poche, il en sortit une pomme de terre cuite à l'eau.
— Tiens, bouffe, dit-il au petit bout d'homme ; les enfants faut pas que ça sorte à jeun.
Ils se remirent en marche dans la direction des Halles.
Milou se tint à la disposition des fruitières et des épicières qui faisaient leurs achats. Il portait des charges énormes et lorsqu'on l'appelait « moucheron », il trouvait encore des mots pour plaisanter.
Entre deux portages, il s'arrêtait pour souffler; Jors au hasard du passage, il happait une feuille de choux, un navet, une carotte qu'il grignotait avec satisfaction.
— Voilà que tu broutes à cette heure, fit une marchande.
— J'ai toujours été végétarien, répondit gravement Milou.
Pendant ce temps, ses deux protégés accomplissaient avec sagesse la mission qui leur était confiée,
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laquelle consistait à ramasser les fleurs qui tombaient. Ces fleurs, Minouzou les confectionnait en bouquets qu'elle devait vendre plus tard deux sous à la terrasse des cafés. Gras-Double, assis sur une botte de poireaux, attendait, philosophe, qu'elle eût terminé sa tfiche, en léchant avec joie un bout de « roudoudou » qu'une caissière lui avait donné.
Vers 9 heures, Milou revint. I^os trois gosses, installés sur les marches de l'église Saint-Eustache, firent le bilan de leur fortime. Milou avait récolté trente-huit sous, qu'il compta un ;\ un. Arrivé au trente-sixième il cria : <( Flûle n, puis aussitôt il ajouta : « Celte carne de fruitière de la rue de Popincourt m'a encore rcfdé deux sous espagnols ».
Il allait les jeter au loin, plein de dégoût pour cet acte de mauvaise foi, lorscju'il se ravisa en disant : (( On les collera dans rautomatir--- '-■ ' • 'mi ri la rue Montorgueil ».
Minouzou avait confectionné dix-huit lH)U(|Uots, quant à Gpas-Dou]}le, il avait chipé îi une boniche un pied de céleri qu'il portait triomphalt»nient à plein bras.
Milou, satisfait, v..v...,.,i ^^.. .. ....;,... a, .j. .......
A langle de la rue Monto^ueil, et de la ru.' Turbigo, dans un recoin, il y avait ime marchande, la mère Puce, qui vendait des frites, du lard rt des petites saucisses ridées comme des vieille-
Milou commanda trois portions ; le gosse, ayant bien méril'' «•'' l-i sori.*l-' nv/iif droit à nue part entière.
La bonne gros.^e roinino, prépw.-.i'e à la caîsine en plein vent, fil bien les choses. Dans un cornet, elle playa les frites, un lardon gras et maigre, plutôt
maigre que gras, elle saupoudra le tout de sel et l'arrosa d'un filet de vinaigre.
Milou allongea six sous à la marchande et partit suivi de ses gardes de corps jusqu'au square des Innocents.
Ils dévorèrent d'un sérieux appétit. Puis, leur festin achevé, ils songèrent à leur négoce.
— D'abord, déclara Milou, en s'adressant à Gras- Double, toi, tu me barbes avec ton pied de céleri, tu as l'air d'un gosse de riche qui va souhaiter la fête à sa grand'mère. Donne ton pied.
Gomme le gosse résistait, il lui arracha le légume qu'il vendit trois sous à une pipelette de la rue Saint-Denis.
Gras-Double, vexé, pleura, ce que voyant Milou lui envoya une claque à la volée.
Ayant ainsi prouvé son autorité, il se remit en marche, fier, majestueux, redressant la taille comme un jeune coq, traînant les pieds sur le pavé des rues, ce qui est, comme chacun sait, le comble du mépris pour un gavroche parisien.
Les bouquets de Minouzou, gentiment troussés, furent vendus à la sortie du métro Palais-Royal aux commises du Louvre ou aux employées du Ministère des Finances.
Et Milou conduisit sa bande dans un restaurant populaire de la rue du Vert-Bois, dans le quartier du Temple.
Là, il avait une haute fonction attitrée ; c'était lui qui pelait et coupait en rond les pommes de terre. Ce n'était pas mince besogne, mais Milou y déployait une véritable maestria. Pendant trois heures, il pelait, coupait avec un gravité sacerdotale, moyen-
nant quoi le tenancier lui donnait pour lir ^* ^'^'^ mûmes une soupe et des frites à discrétion.
Pendant son travail, Minouzou aidait la servante, une maritorne en s;^v;»ips qui avait un prolil de mouton.
— Elle a le prolil grec, déclarait Milou qui avait posé chez un peintre de l'avenue du Maine.
Gras-Double, le nez sur la table, roupillait ferme, son petit corps encore secoué de sanglots.
Deux heures de l'après-midi les trouva rue du Croissant parmi la foule des crieurs de journaux. La recette, mise en commun, permit de réunir les fonds nécessaires à l'achat d'un cent d'« Intran ».
Il donna cinq numéros à Gras-Double, qu'il colla au coin du Boulevard et de la rue \'ivienne, en lui recommandant de ne pas bouger.
Vingt numéros échurent à Minouzou qui se dirigea vers la place de la République en criant d'une voix de fausset « l'intran », « l'intran ». Quant ci Milou, ses journaux sous le bras, il partit comme une flèche vers Montmartre.
11 grimpa d'une course la rue des Martyrs et déboucha sur les boulevards extérieurs en criant la bouche tordue, ce qui est le comble de l'élégance pour un bon crieur de journaux.
Il ajoutait, au titre du journal, des annonces fantaisistes pour attirer les clients. Crier et courir fatiguent; il se paya, rue Houdon, un export-cassis qui lui coupa les jambes, mais qui lui prouva qu'il était un homme.
Vers huit heures, les trois gosses se retrouvèrent au coin de la rue Vivienne. où placidement Gras- Double attendait ayant vendu ses cinq numéros. Il
remit la recette à Milou, qui Fempocha disant :
— Maintenant, on va bouffer, puis je vous mènerai voir les illuminations.
Vers les miijuit, Milou, Minouzou et Gras-Double échouèrent on ne sait comment, un peu fatigués, un peu saouls, dans le hall de la gare Saint-Lazare.
Milou-banquier s'aperçut qu'il ne restait plus un seul sou du bien de la communauté. Il se consola en disant :
— Pfft ! demain, c'est la fête de la Civilisation, on est l'amour et les enfants des captives. La civilisation a du bon. Le roi Gonosor est un brave homme.
Et comme il émettait ces considérations philosophiques, il trouva dans la doublure de sa veste, où ils s'étaient glissés, les deux sous espagnols que lui avait refilés la fruitière de la rue Popincourt.
Un instant, il se demanda ce qu'il allait faire de -ctte fortune. Avisant une bascule automatique, il lit grimper sur le plateau Minouzou et Gras-Double et gravement, tous trois, ils se pesèrent.