CHAPITRE V
Le triomphe de la Civilisation et TAnnonciateur de la Tempête
Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, c'était la séance solennelle du Congrès de la Civilisation, le couronnement de l'œuvre entreprise et menée à bonne fin par tous les savants du monde civilisé.
De toutes les parties du globe, des délégations étaient accourues venant célébrer la gloire de l'Homme.
La vieille Europe — noblesse oblige — était représentée par ses trois grands éléments : latins, anglo-saxons et slaves.
Le nouveau Monde ne voulant pas être en reste avait expédié outre-Atlantique la fine fleur de ses Universités et de ses églises. Sait- Lake- City avait envoyé ses mormons, Ponte-Luma ses théosophistes.
L'Islam, lui-même, était présent avec le très sage SiMohammed-el-Kébir-ben-Brahim, Chôik des Kouan de Sidi Abd-el-Kader-Djilan de la Zaouïa des Kadrya. «
On se montrait, dans la foule, les émissaires de rinde dont le turban s'ornait de pierreries ; les Chinois nouveau style, très civilisés, le crâne ras sous un chapeau melon, étriqués dans des vestons de « La Belle-Jardinière » ; les Japonais, modernisés aussi, aux yeux cerclés de lunettes d'or. Le représentant de la Perse avait la poitrine constellée de décorations et un grand sabre recourbé dans une gaine de velours ; il riait, d'un rire féroce qui découvrait ses gencives, en regardant les iemmes.
On se montrait aussi Myouk, de la tribu de Nessarak, qui avait fait l'objet d'une intéressante communication du Consul de France à Seattle.
Le malheureux esquimau essuyait sa face huileuse, accablé par la chaleur.
Do quelque point du globe qu'ils fussent venus, tous ces civilisés s'étaient absorbes dans la contemplation admirative de leur nombril. Chacun voyant dans celte petite cicatrice le centre du monde, c'est-<^-dire, son monde à lui, sa civilisation d'après les règles déterminées, en dehors desquelles lout était hérésie et contre vérité, chacun avait défendu âprement son Eglise hors laquelle il n'y avait point de salut.
On avait longuement discuté sur les civilisations latines et anglo-saxonnes, ce qui avait failli créer des incidents diplomatiques, Les Allemands, s'étant proclamés les meilleurs, avaient été houspillés d'importance par un congressiste français qui leur avait reproché l'Al.sace et la Lorraine.
Toutefois, les questions de détails furent vite aplanies,car il y avait une sorte de complicité entre tous
ces savants f 'in nprAcfmi? ii «^friiont minni-'clToniTT»'^*^
l'hoaiml qui vint... 161
Ils communièrent ensemble, fanatiques et dévots sous les espèces de leur Supériorité î
Sur ce point, ils étaient tous d'accord, ils étaient hommes et tout ce qui touchait à l'homme les intéressait.
C'était lui le Grand, le Bon, le Fort, le Juste, le demi-dieu, le Dieului-même, qui, grâce à son Intelligence, à son Energie, à sa Volonté, s'était élevé au pinacle.
Volontiers, ils se fussent adorés comme des idoles dans une admiration mutuelle.
Tout ce que le genre humain inventa au cours des siècles trouva sa sanctification. Mécanique, Droit, Chimie, Arts. Médecine, toute les inventions navale, terrestre, aérienne, eurent leur apologie.
L'encensoir était manié d'une main experte.
Mais, le coup de théâtre, ce fut le Nouveau- Monde qui l'apporta. Au moment où toutes les discussions allaient être closes, on vit se lever d'un gradin à l'extrême gauche, un être chétif qui, d'une voix aiguë, demanda la parole « pour une communication personnelle ». C'était l'honorable docteur Jim W. Seeker, de San Francisco (Cal.).
La parole lui fut accordée. 11 grimpa à la tribune plutôt qu'il n'y monta, vif, alerte, décidé.
Ce qu'il dit etf ara l'auditoire, qui bientôt ressaisi, éclata d'un rire sonore. C était tellement énorme aussi et insensé qu'il valait mieux en rire n'est-cepas ? L'honorable docteur ne déclarait-il pas qu'il avait réussi la grefl'e d'un cerveau humain chez un singe adulte.
C'était un jeu, une plaisanterie agréable. Les Allemands se tordaient en tenant leur ventre de
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leurs deux mains, les Anglais disaient « That's a good joke », les Français plus polis souriaient d'un air indulgent.
Le petit homme continuait sa démonstration, imperturbable, sans se préoccuper des lazzies et des quolibets.
Jugeant que la bouifonnerie avait assez dure, un membre du Congrès réclama la clôture.
Mais J. W. Seekerne l'entendait pas ainsi. Sans se démonter, il se pencha sur la tribune, sortit un sifflet d'une poche de son vêtement et le portant à ses lèvres modula trois notes prolongées.
A cet appel, d'une galerie s'élanva une forme qui, en trois bonds, fut aux pieds de l'orateur, il y eut de la stupeur et de l'ellarement, mouvements vite calmés. On avait reconnu un singe.
C'était un gorille mâle de 1"\80 de haut. 11 était lourdement bâti; ses bras puissants et extrêmement longs atteignaient le milieu des jambes, fortes et musclées, sa poitrine était large et velue, les pectoraux saillaient. Ses mains étaient d'une extrême souplesse, le pouce détaché, très coi" -^ nî^.^ ninm. brane rejoignait ses doigts.
Ce qui frappait surtout, c'était rcxpre^ssion de la tête massive où vivaient des yeux cachés au fond des paupières très creuses, le nez était épaté, les narines très dilatées et relevées. Il avait une bouche largement fendue, armée de crocs formidables. L'oreille était toute petite, pareille à celle d'un homme.
Son aspect général était redoulable. Il était la Force aveugle de la nature
La plaisanterie continuait, c était uu intermède
comique, le docteur américain était un montreur d animaux, les congressistes s'esclaffaient, mais (juelqu un ayant émis que l'honorable démonstrateur aurait plus de succès au Nouveau- Cirque, J. W. Seeker fit monter à ses côtés le Singe qu'il appelait Capitaine et lui ordonna de parler. . . Et le singe parla.
Le gorille répondit à des questions précises. Ce lut alors prodigieux ; les congressistes étaient tous debout, les uns se précipitant regardaient, s'il n'y avait pas de supercherie. Non, il n'y avait rien qu'une nouvelle découverte de l'esprit de l'homme. Alors, tous ces gens qui, quelques minutes avant, niaient TefTort accompli, se félicitaient les uns les autres de la découverte d'un seul. Découverte immense qui rejaillissait sur tous et qui révolutionnait toutes les données scientifiques. On se congratulait, on s'admirait ! Les épithètes louangeuses pieu valent.
Quel génie que l'homme ! quel puissant cerveau, quel créateur î quel Dieu !
L'Homme ! l'Homme ! l'Homme ! et la séance fut levée au milieu des acclamations enthousiastes de ces hommes chantant les litanies de l'Homme... ... C'était la découverte de J.-W. Seeker qui iaisait l'objet de toutes les conversations. On se montrait le modeste savant, petit, étriqué et falot à son banc. D'aucuns croyaient reconnaître le singe tout près de lui, mais c'était une erreur d'optique le personnage désigné étant le respectable Fritz Stemberg de l'Université de Heidelberg.
Achille Saparès gravit lentement les degrés delà tribune. 11 déposa devant lui une serviette râpée
I, HOMMK (
d'où il sortit un volumiiK ux nossivr. ii prjt un temps. Après deux ou trois gloussements préliminaires, il commença le discours de clôture qu'il devait prononcer. Le thème choisi était : L'éloge de la Civilisation.
Il parla de la nature et de Dieu, des forces humaines que rien ne peut détruire, Dieu était toute puissance et la nature toute servitude. Et tout de suite, dans un mouvement d'orgueil, il situa l'homme dans son cadre terrestre. Qu'était-il ? Vn atome. Qu'était il devenu ? Tout.
Saturne. Jupiter, Mars, Vénus, Mercure et le Soleil, des globes soit, mais la Terre seule était privilégiée et l'Homme gouvernait la terre; il commandait à toutes les créatures, il établissait l'ordre, la subordination, l'harmonie, il r'nilxniss.iit il < nltivait, il polissait.
Il cita Newton, Copernic, Builoa, LamarcL, puis s'appuyant sur des textes, il déclara la nature une brute hideuse que l'homme seul avait rendue agréable et vivante.
Il vanta l'esprit de conquête qui avait assuré la prédomination de l'homme fort par le nombre et î'organ'sation de la société.
La Société, pilier de la civilisation, pivot de l'ordre général, et du bonheur de tous. Cela était im dogme intangible, une morale que rien ne pouvait faire dévier. Il était le triomphe de l'esprit sur la matièit
Acliille Saparcs devenait lyrique, emporta par son imagination, il voyait une humanité parfaite où tous les hommes étaient des frères
'! " ivait plus de compétition * <•
froissement, ni d'appétit, chacun vivait heureux sur son territoire. C'était un socialisme enfantin qu'il développaife'avec des mots, oubliant volontiers tout ce qui ne venait pas à l'appui de sa thèse.
C'était l'apologie de la bourgeoisie, vivant grassement dans l'ordre établi, insoucieuse des questions qui pour elle étaient inopportunes : le salariat, les stricts besoins populaires, bah î qu'importait.
Tout finissait par s'arranger à la condition de ne rien prendre au tragique, le bon savant nageait dans un béat optimisme et ses auditeurs, bourgeois comme lui, pensaient comme lui et trouvaient que tout était pour le mieux dans la meilleure des civilisations possible.
Les bravos crépitaient, l'enthousiasme était délirant, les ovations indescriptibles.
Ecœuré, Sixte Ferment, qui se tenait debout près de la porte, prit Marcel Poupiac par le bras en lui disant :
— Viens, mon vieux, je me sens devenir enragé tellement ce bonze-là me dégoûte.
- Us sortirent comme Saparès commençait une citation d'Aristote.
Us descendirent la rue Saint-Jacques silencieux. Arrivés sur le quai, Marcel dit à son ami :
— Diable, tu es nerveux aujourd'hui.
— Oui, je ne sais pas ce que j'ai, je suis angoissé.
— C'est cette vieille poule qui t'a horripilé, déclara Poupiac irrévérencieux.
— Peut-être bien...
166 l'hommk qui vint...
Soudain, en levant les yeux, il aperçut à l'homon, le petit nua^e cuivré qui, depuis le matin, était suspendu comme une menace à l'horizon.
— Oh! oh! dit-il, rep^arde Marcel.
— Quoi donc ?
— Ce nuage hVbas. Gela ne médit rien qui vaille. J'ai déjà vu deux fois des nuages pareils et chaque fois, il n'est advenu rien de bon. La première fois tn 1902 à la Martinique, ce signe-là apparaissait au haut du Mont Pelé. Tu sais le sort réservé à Saint Pierre. La deuxième fois, c'était en 1909, dans les mers du Japon. Les nippons voyaient en lui, l'annonciateur dé la Tempête, le père des typhons, le tafung des Chinois, et le lendemain, notre vaisseau échappait par miracle au monstre ' -' rigîoutissement.
— Décidément, tu es malade, faut soigner va. tu sais.
— Ne ris pas. Marcel, je n'ai jamais été plus sérieux .
— \'('ux-tu If laiit'. (]as».sandre !