CHAPITRE VI La bête de TApocalypse
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Du fond de l'horizon, le petit nuage cuivré avançait. A mesure qu'il approchait, il grandissait démesurément.
Ou aurait dit qu'une main invisible retirait, qu'une bouche infernale le poussait, il prenait des formes fantastiques. C'était des profils effroyables d'animaux légendaires, chimères, griffons, bêtes du Gévaudan, tarrasques, tout ce que l'imagination des peuples dans sa terreur et sa crédulité put jamais enfanter.
On aurait dit le coursier noir annoncé par l'Apocalypse qui se ruait dans un galop abominable et dévorant.
Peu à peu, il envahit le ciel qu'il enténébra, le soleil disparut comme englouti par ces gueules voraces. A la lumière crue, un jour d'éclipsé succéda faisant sur la terre des ombres rondes.
Et la nuit tomba lourde comme un suaire.
Alors le vent de l'ouest se leva.
Ce fut bref comme un coup de fouet, un claquement, un déchirement, un sifTloiiKMif . un Imrloment et la tempête se déchaîna.
L'ouragan passa en spirale, souillant, aspirant, éventrant, balayant, et tout à coup, il y eut dans le fleuve, dont les eaux avaient des soubresauts, comme un bouillonnement.
Le courant fut aspiré dans une succion énorme, si bien qu'on put apercevoir clairement les vases gluantes du fond, puis dans une brusque secousse d'aval en amont, ce fut la ruée formidable.
Le fleuve agrandi démesurément, quittant son lit, crevant le corset étroit de ses berges, poursuivit sa course dans la vallée qu'il submergea. Sous sa poussée gigantesque, tout cédait, les maisons croulaient comme des châteaux de sable, les arbres arrachés flottaient comme des fétus de paille.
Le vapeur trapu qui stationnait devant le Louvre fut enlevé comme un joujou d'enfant, un choc le jeta contre une arche du Pont-Neuf où il s'écrasa comme un fruit mûr. Les ponts assis sur leurs piliers solides résistaient, trapus et forts, le flot se ruait à l'assaut, il se brisait en écume qui s'élevait en l'air et retombait avec fracas.
Dix fois, l'elfort de la nature se précipita contre le travail des hommes, et dix fois, la vague fut rejetée, enfin, les tabliers plus fragiles cédèrent et croulèrent, le flot les avala en mugissant.
Sous une poussée irrésistible, les vagues succédaient aux vagues, se heurtant elles-mêmes dans des heurts frénétiques. C'étaient des combats de géants, force contre force ; dans une courbe audacieuse, l'eau s'élevait étreignant l'eau, la vague
secouait sa crinière furieuse, c'était une emprise où les deux adversaires se fondaient jusqu'à ce qu'une troisième vague énorme les ait englouties toutes deux dans une même fin.
On aurait dit des bêtes antédiluviennes se disputant la possession de la terre, elles avaient une vie réelle et l'on eût pu distinguer leurs crocs, leurs grifTes et leurs tressaillements.
La Ville se défendit avec désespoir, pierre à pierre, mais la lutte était inégale, sous les coups de boutoir du monstre, il y eut un écroulement prodigieux.
Et ce fut tout.
Les humains ! On n'entendit même pas leurs clameurs de détresse. Par grappes, le flot les enlevait, c'étaient quelques points sombres qui s'agitaient et disparaissaient à jamais.
Ce fut comme un torrent dans une fourmilière !
Dans la tempête, au milieu de mille débris emportés, agitée, ballotée, faisant des sauts fantastiques, une chose longue flottait suivant les ressacs et les emportements des eaux. C'était im rien perdu dans ce chaos immense.
On aurait dit un cercueil.
A tout instant, cette chose semblait appelée à disparaître, le monstre l'avalait puis la rejetait avec un sililement.
Elle tombait aux creux de l'abîme pour reparaître bientôt à la cime des flots...
Sous la cravache de l'ouragan, l'eau se mit à tourner dans une spirale mfernale. Brusque le mouvement giratoire s'arrêta et l'eau monta en gerbe à l'assaut des nuages.
La terre engloutie, le combat changeait de forme, la lutte se poursuivait entre le ciel et l'eau.
Celui-ci accepta le défi. Les lourds nuages descendirent, puis soudain au milieu des nuées, il y eut un signal : l'éclair !
La pointe de feu piqua le monstre au garot. Le monstre s'arcbouta et mugit. Ses gueules vomirent des flots sombres.
Alors le ciel creva sur l'eau.