‹ L'homme qui vint, romanChapitre 24 sur 50 · CHAPITRE PREMIER L'arche · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER L'arche

11 pleuvait. Depuis quarante jours le ciel déversait un nouveau déluge sur les eaux et les eaux vaincues s'étaient apaiséts,

La tempête muselée s'était tue. Il n'y avait plus que le crépitement de l'averse qui tombait en rais obliques, inlassablement.

La gabare flottait toujours : après sa course aventureuse, elle semblait vouloir se reposer. Elle roulait mollement portée par le courant dans le clapotis léger des flots.

C'était cette chose que l'ouragan avait emporté dans son aveugle fureur et qui avait échappé aux

profondeurs des gouffres, aux spirales des tourbillons, aux succions des vagues.

C'était ce cercueil qu'on entrevoyait passant, fantastique et inerte, dans la course à Tabîme des éléments déchaînés.

Hélas ! Sarcophage symbolique où gisaient à jamais les restes de l'humanité dévastée !

Mais ce cercueil portait dans ses flancs des vivants. Par quel prodige, par quel hasard ces quelques hommes avaient-ils échappé au désastre ! Au milieu de quels périls étaient-ils passés! Quelles étaient les angoisses vécues, quelle terreur avait tenaillé leur ftme et tordu leurs entrailles ?

Quel instinct de la conservation les avait poussés ! quelle main invisible les avait Qonduits vers leur nouveau destin ! quelles scènes d'horreur leurs yeux avaient-ils enregistrées dans la succession rapide et effroyable des événements?

Pourquoi avaient-ils demandé un refuge à l'instabilité dune barque sur l'eau à l'heure où l'eau était le danger?

Quel lil les dirigeait? (jui les tenait suspendus après les avoir fait remonter du fond de l'insondable? Pounpioi cette proie facile avait-elle échappé Mix voracité du monstre marin ' Kmy 'i.^nU vi'vnw.nf parmi les morts, pourquoi ?

Parce qu'ils étaient dans la droite de Dieu.

Entassés dans les compartiments étroits ou dans la cale, il y avait une trentaine d'hommes et de femmes. Beaucoup plus d liommes que de femmes, car devant le danger, la bète humaine s'était fait une place à coups de pied, à coups de poing, à coups de dents, à coups de griffes.

Maintenant, rapprochés par la crainte, ces êtres grelottaient de froid et d'effroi. Les mâchoires claquant d'un mouvement involontaire, les membres secoués de frissons convulsifs.

C'était, parqué, un troupeau lamentable. Dépouillé de tout artifice, les visages portaient les stigmates de la détresse et de la peur. Un silence de mort régnait.

Ces êtres attendaient, dans l'insécurité de l'heure, un moment d'accalmie. Les femmes étaient accroupies, somnolentes, d'autres gisaient comme des loques à même le plancher, des hommes, adossés contre les cloisons, étaient mornes et las. D'autres allaient et venaient avec une rotation de fauves.

Dans- un coin, un gamin rageur serrait ses petits poings crispés; sur ses genoux, la tête blonde d'une gamine était posée.

L'obscurité augmentait l'angoisse. Il fallait habituer les yeux à cette nuit pour discerner les groupes, mais, peu à peu, les prunelles s'accoutumaient et Ton pouvait donner une appellation humaine à ces ombres muettes.

Soudain, le capot glissa et une tête apparut qui regarda curieuse. La pluie la souffleta, insensible à l'insulte, le guetteur se haussa et pour mieux voir, sortit son torse qui était large et vqJu.

C'était le singe Capitaine. D'un rétablissement il se hissa sur le pont où il se tint debout.

Bientôt, un homme jeune parut à ses côtés. Il avait la poitrine et les pieds nus, un vague pantalon cachait sa virilité. Cet homme, c'était Sixte Ferment.

— Eh ! bien? interrogea-t-il.

~ Mauvais, répliqua Capitaine.

La pluie coulait toujours à llols sur l'eau qui recouvrait la terre ; rien, pas une cime n'émergeait. Pas l'ombre d une espérance. L'eau partout, une eau hideuse, noire, sale, que trouaient les millions d'aiguilles de l'averse.

Par le capot ouvert, une clarté oblique tomba. Mais le troupeau humain stupide et écrasé ne bougea pas. 11 était résigné ; comprenant que son heure n'était pas encore venue, il attendait.

11 y avait là, pêle-mêle, dans cette monstrueuse et nouvelle arche de Noé les plus beaux spécimens de cette civilisation tant prônée. Un juge,un soldat, deux prêtres, un savant, dos ouvriers et des bourgeois, une catin et une grande dame.

Il y avait aussi Myouk et son chien Kâàh Kah, mais tous deux étaient philosophes.

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