CHAPITRE II Vers la lumière
Un matin, Milou, le gosse, jouait — l'enfance est insoucieuse — sur le pont de la gabare en compagnie de sa petite amie Minouzou qu'il avait sauvée.
Tous deux étaient allongés, à plat ventre, à l'arrière. L'eau qui glissait entre leurs doigts les amusait follement.
Cette vie les intéressait par son imprévu et sa facilité.
Qu'avaient-ils, du reste, à regretter de l'ancienne existence ?
Plus de randonnées à la recherche d'une maigre pitance ou d'un gîte problématique. Plus de concierges, plus de sergents de ville, qui, pour eux, représentaient toute l'autorité. Des vacances qui s'annonçaient joyeuses.
N'ayant rien à perdre, échappés à la mort par miracle, l'engloutissement de la Ville les eût laissés indifférents s'ils n'avaient eu à pleurer la mort de leur petit camarade disparu, piétiné, écrasé, dans la ruée de la foule pjise de panique.
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Parmi rabattement, i iRixiciment et l'indolence de leurs compagnons d'infortune, ils avaient gardé cette confiance aventureuse cjui illumine l'âme des enfants. Bientôt, ils avaient pris possession du bateau. En gosse habitué à se débrouiller, Milou s'était arrangé un coin à lui, puis il avait exploré son nouveau domicile de la cale au pont. Dans la cambuse, c'est lui qui. à l'heure la plus critique de leur réclusion, avait trouvé une riche prp vision de lard, qui, parcimonieusement distribué, permettait de ne pas mourir de faim.
11 avait noué une bonne amitié avec Sixte et avec Capitaine. Il appelait ce dernier, irrévérencieusement, Poil- Poil, mais le singe conscient de sa force et de la fragilité du petit être ne se fâchait pas, même lorsque Milou grimpait sur ses épaules.
La pluie avait cessé depuis la veille, mais le ciel couleur d'ardoise était resté menac^ant. Des éclairs grillaient la nuit, sans roulements de tonnerre, et l'eau couleur du ciel réfléchissait les raies de feu.
La gabare allait au hasard des courants, filant rapide pour s'arrêter soudain, virer et repartir pour d'incertaines courses. Le gouvernail emporté, on ne pouvait songer à lui imprimer une direction suivie. Autour d'elle, les épaves flottaient éparses, des matériaux, des planches minces glissaient ou des poutres énormes fonvaient comme des béliers, de pitoyables mobiliers, des tables, des buf* fets, des armoires ; du bétail, des chevaux, les membres raides, le veutre gonflé comme des baudruches. Et des noyés aussi descendaient le courant en longues théories, verdàtres et décomposés.
des oripeaux de la fête, des Romains, des Egyptiens, des Babyloniens, aux yeux exorbités par l'épouvante, la bouche encore ouverte pour crier la terreur.
Et les badauds qui leur faisaient cortège...
Une femme passa, un nourrisson crispé au sein et des grappes d'enfants tournoyèrent, qui se perdirent dans un remous.
C'était un cycle de l'enfer échappé à la vision du Dante...
Donc, Milou jouait avec l'eau, blasé par l'accoutumance de l'horreur ou simplement insouciant. Le jeu ne l'intéressant plus, il s'accroupit, le derrière sur ses talons.
Le zigzag des éclairs retint son attention.
— Regarde, Minouzou, c'est encore le feu d'artifice.
11 applaudissait lorsqu'il trouvait un coup réussi. Il ponctuait ses bravos de phrases appropriées i( Pan, dans l'œil ! Vlan dans le mille ! Zim, mets y en ! Et çuila qui est bleu, et çuila qui est rouge ».
Les deux gosses regardaient la féerie de ce tableau sans en comprendre l'immensité et la grandeur.
Mais soudain le spectacle s'arrêta court. Un à un, les éclairs s'espacèrent pour cesser bientôt et l'ombre blafarde régna.
— Zut, fit Milou navré.
Attentifs, le cou tendu, les yeux guetteurs, ils attendaient. Quoi ? Ils ne savaient. L'événement qui viendrait apporter l'imprévu.