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CHAPITRE III Où la terre reparaît

Le lendemain, Sixte constata que les eaux diminuaient. Ce fut d'abord un mouvement presque imperceptible qui alla s'accentuant avec de brusques ressacs et des remous.

Le soleil poursuivit sa courbe immuable et splendide. Puis, la nuit vint qui passa sans incidents notables.

Au lever du jour, on aperçut dans le lointain une ligne brisée qui découpait l'horizon.

C'était la terre qui surgissait.

Bientôt, çà et là, comme des îlots, des cimes émergèrent. Puis, des arbres, de pauvres arbres souilles, maculés, couverts de boue et de vase, des arbres dont les branches pleuraient des chevelures de lichens et des lianes eiïilochées.

Un choc sourd, l'armature de la gabare craqua. Il y eut une secousse violente et soudain un arrêt.

Les passagers projetés les uns contre les autres crurent que l'arche sombrait. Il y eut une minute de panique et d'ailolement- Mais le chaland solidement accoté ne bougea pas.

Les eaux maintenant iujairut, sournoises et rapides. On aurait dit qu'un terrain avide et sec les buvait à grands coups. On distinguait très nettement la terre, si l'on pouvait appeler terre cette couche informe de limon jaunâtre et cet amas chaotique de rochers gluants.

Le jour suivant, en s'éveillant, les naufragés eurent la joie de constater que les flots avaient complètement disparus.

Ils semblaient avoir prolite de la complicité de la nuit pour fuir, ayant achevé d'accomplir leur mission dévastatrice.

Seul, dans un large bras, un fleuve tumultueux coulait. C'est là qu'en plein lit accrochée par d'invisibles liens, l'arche flottait.

Au matin, un îlot émergea. Il fut alor.'s ^(-latl^(— ment facile, grâce à Myouk, qui avait l'habitude des torrentueux cours d'eau de son pays, d'établir une relation directe avec la terre.

Lorsque pour la première fois, ils furent tous réunis sur le sol boueux, mais ferme, la joie exulta.

Ils se livrèrent à des manifestations puériles. Ce fut un débordement de barbares. Les uns à genoux invoquaient Dieu en riant, d'autres prenaient à pleines mains le limon qu'ils baisaient avec frénésie. D'autres encore dansaient et gambadaient, les gestes fous. Milou manifesta son bonheur par une pirouette qui je termina par un saut périlleux. ^1 retomba sur ses pieds éclaboussant Armandine

Petitfendu qui essayait '^ --- -.-~l - - ' icher son

éternelle robe noire.

Sixte et Capitaine avaient seuls conservé leur calme et Myouk observait Kââh-Kah qui grognait.

Soudain, le chien fila comme une flèche. Myouk suivit à la piste, le dos rond, le front courbé. Bientôt, il disparut derrière un bouquet d'arbres.

La première exubérance passée, les naufragés restaient déconcertés. Ils ne savaient ni où aller, ni que faire. Un instinct les retenait près du bord. La vue de l'embarcation les rassurait. L'horizon des terres était pour eux plein d'inquiétude.

Puis, tous parlèrent à la fois, émettant des avis différents et fantastiques. Pour les uns, il fallait attendre près du fleuve, d'autres voulaient déménager la gabare, apporter à terre tout le matériel possible, bâtir des cabanes, construire un foyer.

Jacobus Schwartzheim donnait des ordres qu'on n'exécutait pas. Baron Lamafche pérorait, il parlait de solidarité, d'enir aide. L'abbé Groscoulas proposait de s'en remettre à la volonté de Dieu. Le jésuite laissa passer entre ses lèvres coupantes cette épithète :

— Imbécile !

Les femmes piaillaient comme une bande de poules. l

Milou, lui, se tordait.

— Chouette, on est Robinson, disait-il à Minouzou et il essayait une explication compliquée du roman.

Mais l'entente ne régnait pas. Harry Drunk, Bouliche et Pouce, n'étant pas du même avis, se

soufflaient des mots grossit i.^ cui w.^.n^.^ ^^^ ♦tient prêts à se battre, on les sépara.

Hilarion Pincette, avec de grands gestes, proposait d'établir une machine compliquée à Louis- Pierre, mais celui-ci lui déclara que « tout ça, c'était des idées de bourgeois ».

Le soleil tomba comme une boule de teudans le fleuve qui roula des eaux pourpres.

Le ciel s'embruma dans un crépuscule d'abord mauve, puis lilas, puis violet sombre.

La peur de l'ombre les jeta dans la consternation. Ils se précipitèrent tous ensemble vers le lien qui les réunissait à l'arche, préférant l'incertitude des flots à l'épouvante de la nuit terrestre.

Un sifflement aigu déchira l'air et Myouk se silhouetta dressé à la pointe du roc. 11 faisait des appels de la main.

Le premier, Milou se décida.

— Moi, j'v vais déclara-t-il, il a du flair, le vieux frère !

Et grimpant Miuouzou sur ses épaules, il partit.

Sixte et Capitaine s'étant décidés, la troupe s'ébranla. Seule, Armandine Petitfendu jetait encore des regards éplorés à la gabare étalée comme une bête au miheu du tumulte des eaux.

Myouk avait découvert un endroit relativement sec. C'était une sorte de caverne dans lenfractuosité d'un rocher que les flots avaient balayé largement sans y laisser de trace. Elle était abritée du vent et pour la première fois, depuis de longs jours, on pourrait reposer en paix, sans terreur et sans crainte, sans roulis et sans heurt.

Sixte félicita Myouk qui riait d'un large rire

heureux de la joie des autres. Aux compliments de Sixte, il répondit d'un geste en montrant Kââhkah : « c'est lui ».

C'était, en effet, cette bête et ce « sauvage » qui oifraient l'hospitalité à ces civilisés.

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