CHAPITRE IV Le tentateur
Sixte dormait. Soudain, en homme habitué aux alertes des campements incertains, il eut la sensation qu'un être s'approchait de lui, il ouvrit les paupières et brusquement, il se dressa.
Sigismond de la Roche-Mareuil était près de lui.
— Silence, chuchota-t-il, et venez.
Sixte s'exécuta,
A la suite du prêtre, il se glissa hors de la caverne. L'air de la nuit lui fouetta le visaj^e. Une lune laiteuse chancelait <lans le ciel où couraient des nuées.
Les deux hommes contournèrent le rocher. Les arbres se découpaient eu masse sombre sur le limon qui miroitait. Dans le fond, le fleuve inlassable poursuivait sa course. On entendait le glougloutement de l'eau que la terre ivre absorbait.
Le jésuite prit place sur une pierre plat»
— Seyez-vous près de moi. lit-il d'un [un nuulier.
Sixte s'assit et silencieux attendit Sigisraond se recueillit un instant, puis il parla :
l'homme qui vipît... 187
— Mon fils, permettez-moi de vous nommer ainsi, mon fils, je vous ai prié de venir car je voudrais vous entretenir . de choses fort graves, auxquelles nous pourrons remédier si vous le voulez bien.
L'effroyable malheur qui nous arrive était prévu. L'état de péché dans lequel nous vivions devait fatalement nous conduire à notre perte. Heureux sommes-nous d'avoir pu, par miracle, échapper au triste sort qui nous était réservé.
Sixte eut un léger mouvement d'impatience.
Très fin, le jésuite s'en aperçut.
— Ecoutez-moi, je vous prie, et surtout ne vous froissez pas. N'ayez pas de susceptibilités déplacées. Je continue.
Paris devait périr en rémission de nos fautes. Les Saintes Ecritures l'annonçaient et trente-cinq prédictions nous avertissaient à travers les âges.
— Trente-cinq seulement ? interrompit Sixte ironique.
— Oui, je ne fais pas état des ragots de somnambules, Isaïe le premier n'a-t-il pas proclamé : c( La cité des vanités est broyée, Attrita est Civitas Vanitatis I » Plus loin, il ajoute : « La ville ne sera plus qu'un désert et ce qui restera des habitants sur la terre, parmi tous ces peuples, sera comme quelques olives qui demeurent sur l'arbre après qu'on l'a dépouillé de ses fruits, ou comme quelques raisins après qu'on a fait la vendange ».
Les olives, les quelques raisins, c'est nous... voyez, autour de nous, la récolte de mort est finie, nous sommes cependant les fruits destinés à reconstituer le verger de Dieu.
Et le prophète nous dit encore : « La malédiction dévorera la terre et il n'y demeurera que peu d'hommes. Et rclinquentur homines pauci... »
Thomas d'Aquin au xiii^ siècle nous avait dit : « Pleure, hélas ! malheureuse Babylone, que de tristes jours attendent... »
A la même époque, Anselme, évêquede Sunium. prophétisait : « Cette ville est remplie de fornication, de souillure, d'adultère, de rapines, d'injustice. Elle disparaîtra, autre Sodome, son dernier jour sera devant ses yeux ».
Un moine de Padoue au début du xvi® siècle, confiait à un parchemin son rêve visionnaire : « Malheur à toi, grande ville. Le grand ruisseau a conduit toutes rouges de sang ses eaux à la mer ».
N'est-ce pas notre situation? Le manuscrit de Prenol est plus précis encore : « Et les vagues de la mer teintes de sang s'en vont aux rivages lointains épouvanter les nations ».
t< Le dragon s'est jeté sur tous les Etats ». Et le poète effrayé demande pitié : « Les éléments doivent-ils servir votre colère ? Arrêtez Seigneur, arrêtez, vos villes s'abîment d'elles-mèineset la montagne de Sion s'écroule avec fracas
— Sion, Babylone?
— Sion, Babylone, Sodome, Gomorrhe, c'est clairement Paris ; comme Jacob est la France et le Jourdain la Seine.
Du reste, s'il vous faut des précisions, écoutez la prophétie bretonne, qui, elle, nomme la ville : « Quant à Paris, la ville corrompue, elle sera fouillée comme une ruche... » et plus loin, on peut lire : « Mais, Paris, la grande ville, avec tous les mé-
chants qu'elle renferme aura été engloutie par l'enfer... »
Je vous cite cela au hasard de mes souvenirs, sans suite aucune, mais les prophéties se succèdent implacables et nettes, irréfutables, hélas î nous en avons la preuve.
Je continue. Ecoutez, écoutez, c'est Dieu luimême qui parle par la bouche de ses élus. P. Jérôme Botin, religieux de Saint-Germain-des-Près, au début du xv^ siècle, disait : « Le Seigneur a présenté, par la main de cette ville impie, désolatrice des peuples, meurtrière de ses prêtres et de ses rois, de ses propres enfants, le calice de ses vengeances à tous les peuples de la terre. Toutes les nations ont bu le vin de sa fureur. Elles ont souffert toutes les agitations de sa captivité et de sa barbarie, mais en un moment Babylone, est tombée et elle s'est brisée dans sa chute, a dit l'esprit ».
Puis, c'est le grand Nostradamus qui, dans ses Centuries, a prédit la Révolution de Î789. Il proclame :
« La grande Cité sera bien désolée,
« Des habitants un seul n'y demeurera,
« Rixe, temple et vierge violée,
« Par feu, fer, peste, canon, peuple mourra ».
En 1622, Richard Toussaint s'écria : « Malheur à toi, ville de pliilosophes ».
« La ville où le péché a commencé sera détruite » porte le manuscrit du château de lObre.
Le père Nechou au xvin^ siècle est formel : « Paris sera entièrement détruit, La destruction sera si
i^ l'homme qttt vint...
complète que vingt ans après, les pères se promèneront avec leurs enfants sur les ruines ; pour satisfaire à leurs questions, ils diront : Mon fils, il y avait ici une grande ville, Dieu l'a détruite à cause de ses crimes ».
Au même temps, Benoît-Joseph Labre nous parle aussi de la destruction de Paris.
Kt h l'aurore du xix^ siècle, le religieux de Belley clame : « Malheur ! malheur ! trois fois malheur ! à la cité du sang. Malheur à la Cité de l'hérésie ! Malheur à la Cité du crime ! Malheur à toi, ville maudite, le jour de la justice est venu ».
L'abbé Souffrand, curé de Maumusson, en Bretagne, est plus brutal encore : « Paris sera détruit, tellement détruit que la charrue y passera ».
Et le jour des Rois, en 1820, au pays d'Anjou une religieuse trappistine de N.-D. des Gardes confiait : « Je n'entendis plus la voix mais un bruit formidable, le gros nuage se divisa en quatre parties qui tombèrent à la fois sur la grande ville... Après tout cela, le ciel s'éclaircit et d'une nuit aiïreuse, je vis le plus beau jour (jue j'eusse jamais vu... »
Puis c'est Joséphine Lamarine, de Darney, en Lorraine, qui s'écrie désespérée : « Pauvre Paris. Te voilà donc détruit. » Elle a demandé : Quand? mon Dieu ! La voix répondit : f< Bientôt I »
Le 19 septembre 1846, c'est l'apparition de la Salette. Le fameux secret relevé par la Vierge à la pastoure Mélanie Calvat : « Paris sera brûlé, broyé, il disparaîtra comme Sodome et Gomorrhe. Paris sera brûle, et Marseille engloutie, plusieurs grandes villes seront ébranlées et englouties ».
Quelques années avant, une autre bergère Ma-
t.'f^omme qui vint... 191
rianne Galtier annonçait : « La grande prostituée sera détruite... «
Le vénérable curé d'Ars, J.-B. Marie Vianney nous console et nous dit : « Il j aura une limite que la destruction ne franchira pas... »
De nos jours, les mêmes prédictions se succédaient. 189 6 fut une année féconde en merveilleux, la voyante d'Yzeure disait : « Malheur à Paris à cause de ses scandales et de sa corruption. Paris est la grande coupable î »
Henriette Gouédon psalmodiait :
Par une chaude nuit d'été,
Paris sera brûlé.
Je vois la lune se lever,
Le soleil se coucher.
Il ne va rien rester.
On verra la charrue passer,
Puis un monument s'élever
Ce sera pour rappeler
Qu'une ville a existé.
Mélanie de la Salette vint à Paris, le vendredi 29 mai J896. Sur le pont Louis-Philippe, elle eut une vision : « Voyez-vous la Seine. Si vous saviez combien de gens y viendront et y seront jetés!... »
Enfin, Watrin nous révéla en 1904 : « Je vis Paris d'une façon très distincte avec ses monuments, ses églises, éclairés par le soleil radieux. Puis, soudain, avec un grondement terrible, un torrent de flammes et de feu se précipita vers le centre de la ville. Tu périras d'une façon épouvantable, cité rebelle et maudite, dans un temps peu éloigné... ))
Hélas, les temps sont révolus. La prophétie est
accomplie, la ville est abattue, la ville est 'détruite... la ville est perdue... la ville est engloutie... la ville est morte. Et moi, je veux ressusciter la Ville.
Sigismond de la Roche-Mareuil s'était dressé, debout, le doigt levé, il achevait sa péroraison d'une voix ardente. Il prit Sixte par le bras :
— Levez-vous et voyez, il n'y a plus rien que la terre et que l'eau, tout ce qu'avait construit l'homme a disparu. Nous avons une grande œuvre à accomplir. Je veux vous as5iOcier à ma tâche. Voulez-vous accepter le rôle auquel je vous destine ?
— C'est-à-dire? interrogea Ferment d'un ton bref.
— Nous sommes une poignée ; il ne faut pas que nous sombrions dans l'anarchie. Vous les avez vus tout à l'heure, jacasseurs et irrésolus; livrés à euxmêmes, ils sont perdus. 11 faut que nous leur indiquions la route.
Les hommes ont besoin d'un soutien, d'une base. Ce soutien, cette base, nous pourrons les leur donner. Il y a parmi nous les bons éléments de la société. Nous avons la justice, l'armée...
— Et la religion, ajouta Sixte.
Emporté par la discussion, le jésuite ne comprit pas l'ironie de l'interruption.
— Oui, la justice, l'armée, la religion, Trinité sainte ! pilier de soutènement, clef de voûte de la civilisation.
Vous serez le bras qui dirige, tout vous y destine. Je vous écoutais lors de ce fameux repas, la nuit qui précéda la catastrophe. Mon Dieu, comm^
ces choses paraissent lointaines ! Je vous écoutais, vos raisonnements hardis me plaisaient, je ne pouvais les approuver ouvertement, mais aujourd'hui les temps sont changés ; je le proclame, votre nom même est un symbole. Vous êtes le ferment d'où jaillira la vie. Acceptez, vous aurez la place la première parmi nous.
— Et vous ?
— Oh ! moi, je m'efface, je resterai dans l'ombre à vos côtés.
— Une éminence grise.
— C'est cela, un conseiller, un ami dévoué. La tâche est immense, dès demain, nous nous mettrons à l'œuvre. Nous formerons un conseil, on réédifîera pierre à pierre la Société et nous rebâtirons la Ville.
— C'est cela que vous proposez ?
— C'est cela, vous m'avez bien compris. Vous acceptez, n'est-ce pas ? mon fils.
Et Sixte Ferment répondit :
— Je refuse.