CHAPITRE V Incertitudes
Etonné de ce refus, le jésuite essaya de persuader Sixte avec des arguments.
Il fit miroitera ses yeux les grandeurs et les bénéfices du Pouvoir. Avec souplesse, il enveloppait le jeune homme dans une série de raisonnements empruntés ;\ la pure casuistique du grand Maître do l'Ordre.
La gloire, la richesse ne le tenlaient pas ? Alors, c'était un devoir pour lui de sauver du désordre et de l'anarchie prochaine ses compagnons. 11 faisait appel à .ses sentiments de fraternité. Il ne voudrait pas que ces femmes, ces enfants souffrissent par sa faute, car s'il ne leur venait pas en aide, ils étaient irrémédiablement sacrifiés.
Penché, à ses côtés, il lui soufflait sa pensée tentatrice. Puisque le nom de chef lui répugnait il se faisait fort d'amener avec lui ses compagnons irrésolus. La force appelle la force et lui Sigismond avait deviné la volonté de l'Ame de Sixte.
— Vous avez souffert de l'injustice des hommes, disait-il, eh bien ! prenez votre revanche en établis»
sant une loi unique dont vous serez l'unique gardien. Bien entendu, cette loi serait assise sur la morale et la religion, base de toute Société.
Il était pareil au démon parlant à Jésus sur la montagne. Il lui montrait à ses pieds le monde qui pour lui appartenir n'attendait qu'un signe.
Ce signe, il le ferait et la Toute -Puissance serait à lui. Mais Sixte Ferment obstiné répondit en secouant la tête d'un geste têtu :
— Non^ non, non.
Alors renonçant à la persuasion, Sigismond, hautain, menaça. Cette société, il la rétablirait sans lui ; ne voulant pas être le Maître, il serait l'esclave, on le ravalerait aux pires besognes ; son orgueil, on le materait.
Du HKimenl qu'il y avait bataille, Sixte reprenait possession de ses moyens. Il relevait le défi ; railleur, il apostropha le jésuite le sommant de réaliser ses projets.
Et le jésuite comprenant l'inutilité de ses paroles, partit appelant sur la tête de celui qu'il avait voulu choisir toutes les malédictions du ciel.
La silhouette du prêtre se profila, maigre, coupante, sous la lune puis elle diminua, peu à peu, pour se fondre dans l'ombre.
Resté seul. Sixte s'assit à nouveau sur la pierre polie et la tête dans ses mains, il songea.
Les images passaient devant ses yeux rapides et indistinctes, puis, sous l'évocation des souvenirs, elles se précisèrent.
Il se voyait enfant, souffrant déjà. Sa jeunesse cabrée sous la férule des maîtres, inconscients qui
lui appliquait les règles invariables d'un programme tracé à l'avance.
Sans tenir compte de sa sensibilité, de son émotivité, de son état moral et physique, ils lui faisaient absorber à hautes doses les tranches successives et lourdes de l'instruction obligatoire.
Au lieu de faire de lui un être libre, développé dans la simple nature, on comprimait les élans de son âme entre les quatre murs de l'internat. On lui apprenait à mentir, à dissimuler, on l'assommait avec des leçons elîroyables, des histoires de l'autre monde dont les deux tiers étaient parfaitement inutiles.
Puis, on le lâchait dans la vie, désarmé. Fort en thème, sachant qu'on avait couronné Hugues Capet en 987 et révoqué ledit de Nantes en 1685. mais totalement incapable de parer ht-v — ^'— -« ., immédiates de la vie.
Et la vie le prenait aussitôt dans ses ^gritfes comme une riche proie. 11 avait, pour toutes ressources, ses parchemins et les bourj^^eois lui riaient au nez, car les peaux d'Ane qui n'enveloppent pas des sacs d'écus n'existent pas pour eux.
Les commerçants goguenards lui fermaient la porte incapable qu'il était d'établir le dernier courss des soies à Lyon ou le taux des cafés au Havre.
Les Maîtres ! Quelques-uns, moins indifférents, avaient donné des recommandations auprès des personnalités intluentes. Les dites personnalités avaient reçu aimablement le solliciteur... On vous écrira... Nous prenons bonne note... Et la lettre n'arrivait jamais. Et la vache enragée hurlait au creux de l'estomac.
Les courses à travers Paris, les jours sans pain dans la détresse d'une misère qui veut garder une décence ! Les amis qui vous tournent le dos, occupés qu'ils sont à grignoter leur fromage ! L'égoïsme partout. Les arrivés qui serrent les coudes pour empêcher d'entrer. La bataille pour le pain quotidien, le rude combat pour la vie ! Avec cela, la tentation partout. Les étalages, les victuailles, les insolentes devantures des joailliers et l'abêtissement et l'abrutissement delà ioule qui passe famélique et courbée sous le joug des résignations civilisées, et surtout effarée par la peur du gendarme.
C'était cela qu'on voulait rétablir : le juge, le soldat, le prêtre, le policier !
Après des siècles et des siècles écoulés, depuis que l'homme était sorti du chaos primitif, y avait-il une amélioration ? Quelles étaient les conquêtes de la civilisation ? Néant ! Des progrès techniques évidemment, mais pas de progrès moraux.
Morale, éducation, civilisation, sagesse, léger vernis qui craque sous l'ongle et laisse voir la matière brute n'obéissant qu'à une seule loi : la force.
On arrivait à quoi ? A se battre pour gagner juste assez et ne pas mourir de faim.
Travailler pour manger ? La belle dérision ! Ici, les abondantes prébendes engraissant les oisifs, là, la production intense pour un maigre salaire. Où était la Justice ? Où était la 'Vertu ?
Quelle était la démarcation exacte entre ce qui est bien et ce qui est mal ?
Tuer pour vivre est un assassinat. Tuer pour conquérir est de l'héroïsme I
Les idées généreuses déviaient. Le doux christianisme sombrait aux « in pace » de l'Inquisition, le socialisme se ravalait aux tréteaux de la Politique î
Qui suivre ?
Qui croire ?
Qui écouter ?
Où était-il celui qui conduirait à la sainte simplicité, à la vie saine, la vie normale, la vie primitive? Sans hypocrisie, sans contrainte, sans mensonges, sans complications.
Faire simplement des choses simples. Manger, Dormir, Aimer. Les trois côtés du Triangle, logique comme une vérité mathématique. La ïrinih' qui forme un tout : la Vie.
Et pour ces trois besoins impérieux, il fallait livrer bataille ! >
On faisait le coup de poing pour se nourrir, ce n'est qu'avec des combinaisons compliquées qu'on arrivait à pouvoir reposei^sa tête sous un toit.
Restait l'amour !
Etait-ce l'acte brutal où pendait aux crocs de la prostitution la viande mercenaire ?
Etait-ce le maquignonnage matrimonial, le truquage des dots, l'achat aux enchères d'une virginité problématique? L'amour réglementé par la police: il est en carte ; par Totlicier ministériel, il est en contrat. Les deux s'achètent. Les doux se vendent à la Foire aux niais I
El pourtant, la Vie était belle, ins c^u cm quittait la Ville, il y avait les bois loulfus, les arbres et les fleurs, les gazons reposants, im ciel tendre et léger... Des couples passaient se tenant par la taille. Des mots s'échangeaient qu'on surprenait au
détour d'une allée, entre deux baisers qui agrafaient les lèvres.
L'amour oifrait sa consolation.
L'amour I quelle misère! Lui aussi avait aimé dans la folie de ses vingts ans.
Est-ce que la jeunesse raisonne? Il avait joint sa détresse à une autre détresse pour faire du bonheur, mais la petite chos^e aimée était si fragile qu'un souille l'emporta.
Le nid péniblement constitué n'avait pas su garder la fidélité de l'amante. Les mensonges avaient tué la confiance. Oh ! les affreux mots qu'on se jette dans le choc des scènes qui meurtrissent le cœur !
Et le cœur se brise. Etonné, on ramasse les morceaux qu'on raccommode, comme Ton peut, mais la fêlure est là, nette, comme un coup d'ongle...
Attente des soirs jaloux derrière une vitre, le rideau soulevé, les pas qui montent de la rue et qu'on croit reconnaître... et la nuit, Taffreuse nuit, la nuit lente passée à guetter l'amie qui, pour la première fois, ne vient pas.
Les larmes, les rancœurs, les souffrances qui vous serrent la gorge, les désirs fous de ce corps que l'on aime alors qu'on ne l'a pas et qu'on le sait à un autre...
Pourquoi !
La Ville prend les femmes dans son tourbillon de fêtes, pour un peu d'or, pour un plaisir, pour un colifichet...
Etlusoulfres, civilisé ! Tant pis pour toi. Stupide, tu as mis ton honneur entre les jambes d'une femme oubliant le sage précepte : tota mulier in utero...
200 t'homntk qui vint...
Et c'est la fuite a travers le monde, le dégoût au cœur, la bouche arrière sans plus d'illusion.
C'est la course au bonheur que l'on croit trouver toujours plus loin, ici, là- bas, plus loin encore, ailleurs. C'est l'éternel mirage dans le désert... On avance, l'image fuit insaisissable.
On porte sa détresse de Punta- Arenas à T Alaska, de Rhadamès à Colomb Béchar. On traîne sa vie dans les bouges avec des matelots et des filles, dans tous les ports, de San Francisco à Port-Saïd, de Constantinople à Agadir, sans jamais avoir un instant pour reposer sa tête lasse, et pleurer tout son saoul, en avouant, vaincu et terrassé : « Mon Dieu ! mon Dieu ! comme je soulfre ! »