CHAPITRE VI Où le singe iuter vient utilement
Et cet homme qui n'avait pas pleuré, depuis des années, au milieu des pires angoisses, sentit des larmes monter à ses paupières. Les deux premières hésitèrent un instant, puis roulèrent sur ses joues, les autres suivirent rapides et nombreuses.
Dans son incertitude, il ne savait pas s'il avait bien agi en repoussant le Tentateur, mais, lorsqu'il eut pleuré, il eut la vision précise du Monde.
Les civilisations naissaient, grandissaient et finalement s'écroulaient dans la débauche, la folie et l'orgie. C était la ruée jouisseuse des appétits violemment déchaînés.
Il comprit alors qu'il pleurait les misères humaines.
La lune achevait sa course, déplaçant les ombres ; l'immuable sérénité du firmament le calma.
Alors Sixte se dressa à la pointe du roc ; les bras croisés, immobile, il contemplait à ses pieds la terre étendue, il entendait le sourd travail de la nature qui, après ses convulsions, reprenait ses droits éternels.
Des semences nouvelles se préparaient, il v avait des germinations lentes, les plantes enfonçaient leurs racines dans la terre régénérée par le limon fécondateur. Selon le principe invariable, de la mort produisait de la vie.
Il compara les générations disparues aux uu.icucs géologiques superposées, les unes venant après les autres avec une régularité mathématique.
Les sables des déserts ensevelissaient Xinive, Thèbes, Memphis, les lianes de la jungle étreignaient Angkor, les eaux engloutissaient Paris î C'était dans la logique des choses. Un mode disparaissait, un autre apparaissait. Quant à calquer celui-ci .sur celui-là, c'était une autre affaire !
Il jeta un regard circulaire sur la plaine boueuse. Là-bas, le fleuve roulait ses Ilots tumultueux sur lesquels sQ^jouaient les rayons de la lune.
Le doute était cependant dans son âme. Au milieu des eaux, gisait inerte la gabare qui portait dans ses flancs In possibilité de rétablir la vie d'autrefois. L'outil pour rebâtir la maison, reconstruire le foyer, autour duquel la famille prend place.
Par déduction, il évoquait le retour au logis, après la rude journée. L'apaisement sous le halo blond delà lampe, les objets familiers qu'on a toujours vus à leur place, la talde de chêne, le fauteuil qui tend ses bras âgés comme pour vous accueillir, l'escabeau poli sur lequel le chat sommeille en boule, la pentlule de bois qui montre ses poids de plomb et .son balancier de cuivre, le bahut ventru, la glace déteinte autour de laquelle sont de pauvres portraits à demi elfac' s, la cheminée avec sa crémaillère où s'accroche un chaudron noirci dans le-
l'homme qui vi-nt... 203
quel Teau chante en bouillant, la boîte en fer où sont les allumettes, la boîte en bois où l'on met le gros sel.
Sur le fronton , il y a des pots de grès jaunes où sont peinturlurées des fleurs naïves ; des chandeliers de cuivre et des lampes à huile en étain ; le moulin à café et le moulin à poivre, les mille choses utiles qui constituent un ménage, la brosse et le balai, le savon cubique et le torchon carré, le seau de zinc et le baquet de bois.
La ménagère va et vient affairée.
Le père lit, de ses yeux de presbyte, le journal en scandant les syllabes, le gamin s'applique à ses devoirs... Et la bonne odeur de la soupe monte saine et réconfortante, la soupe au lard avec des choux.
Le chien dort le museau dans ses pattes devant le feu de sarments qui pétille.
C'est la vie simple, sans heurt, sans illusions, sans mauvaises pensées... On peut reconstituer tout cela. Les éléments sont là à portée de la main.
Oui, mais n'est-ce pas de la pa*ysannerie sentimentale ? Celui-là est il meilleur dans son champ que celui-ci dans sa Ville?
L'âpreté du gain, l'avarice, la dureté du cœur, la sécheresse de sentiments, les vices terriens, les drames féroces du hameau pour un lapin ou pour trois poules, la limite du champ défendu plus violemment qu'une frontière, le voisin étant l'ennemi.
Les sombres combinaisons pour Théritage, le vieux s'obstinant à vivre^ inutile et paralysé ; les
filles au travail le jour et au Maître la nuit ; la glèbe grattée de l'aube au crépuscule, la meule de la vie tournant aujourd'hui, comme elle a tourné hier, comme elle tournera demain.
La poésie est dans l'imagination du poète, mais la réalité demeure sinistre.
Que faire alors ? Que faire ?
Retombé A nouveau dans sa rêverie, Sixte interrogeait son âme.
Soudain, il releva la tête et vit quelqu'un à ses côtés.
C'était Capitaine.
Le Singe considérait l'homme li'un air douloureux, il y avait dans ses prunelles rondes une profonde pitié.
11 parla de cette voix gutturale qui était la sienne :
— Tu tjuiigea, petit frère, et ti; • • *"h du mal. Le rêve est le propre de l'homme
Je connais ta pensée. Je t'ai suivi lorsque l'homme noir t'appela. J'étais là. j'écoutais, j'entendis. Je comprends tes incertitudes et tes hésitations. La volonté des hommes a mis en moi de la pitié, de la douleur, de la tristesse. Je comprends ta détresse, mais moi qui ai saisi d'instinct ces choses que tu évoques, je puis te dire : courage, ami. tu as choisi la bonne voie.
On a voulu faire de moi un civilisé. Quelle misère î On m'a donné des vices et des joies humaines, je garde, confus, mes ge.stes ataviques. Je .suis le grand ancêtre taciturne. Celui qui allait par les bois on hésitant, les jambes tléchies sur les jarrets plies, n'osant pas encore se redresser, les
mains gourdes, les prunelles guetteuses n'ayant d'autre désir que manger, boire, dormir, au hasard des forêts, s'accouplant par fonction naturelle et non par joie cérébrale.
Les hommes ont voulu me hausser jusqu'à eux, je veux rabaisser les hommes jusqu'à moi.
Pour cela, tu m'aideras, petit frère, tu es meilleur que les autres. Du reste, c'est toi qui m'as sauvé, alors que les tourbillons emportaient déjà la gabare, tu as maintenu le capot ouvert, au risque d'être englouti, pour me permettre de passer.
N'étant pas un homme, je sais par instinct ce qu'est la gratitude.
Je ne sais pas tes projets pour demain. Voici les miens.
Ces hommes qui, hier, étaient puissants et redoutables par la solide armature des lois, vont se réveiller dansle désarroi de leurs habitudes changées, incapables de s'adapter à une vie qui n'est plus celle d'autrefois. 11 faut leur donner des coutumes nouvelles.
Le danger gît dans les flancs de la gabare. Il y a à bord de quoi reconstituer, en petit, la société de jadis. Si nous n'agissons pas, la famille se reconstituera et avec elle, la tribu ; de là à se donner une forme de gouvernement, il n'y a qu'un pas. Qui dit gouvernement dit exploitation de la majorité passive par une minorité agissante.
Donc, il faut détruire l'arche qui nous sauva.
Veux-tu m'aider dans cette tâche ? C'est le moment. Demain, il sera trop tard. Il faut mettre ces hommes en présence du fait accompli. C'est l'œuvre à laquelle j'ai voulu t 'associer.
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Capitaine se levant ajouta :
— Moi, j^ vais.
Et Sixte répondit :
— Je te suis.
Ils dévalèrent la sente à travers l'amoncellement des rochers et bientôt ils furent sur la berg-e du fleuve.
Là, ils accomplirent leur besogne dévastatrice avec une ardeur de néophytes.
Par les flancs crevés, l'eau s'engoufTra. T.e fleuve avala sa proie.
11 y eut un remous. Puis, plus rien. Les flots poursuivaient leur course aveugle.
Sur la rive, Sixte. l'Homme, et Capitaine, la Bête, voyaient s'anéantir le dernier lien qui rattachait les humains à la civilisation, cependant que Je soleil chassait les dernières ombres de la nuit comme un maître chasse devant lui un troupeau d'esclaves.