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CHAPITRE IV Un solitaire

Ce même soir, tandis que le soleil traînait au ras du ciel des pourpres lumineuses, dans un petit lojçement d'une maison perchée place J.-B. -Clément, un homme jeune, 35 à 38 ans, regardait, le front appuyé sur la vitre, les yeux perdus dans un rêve lointain.

Au premier plan, les maisons dégringolaient de la Butte Montmartre en saut de chèvre, puis la Ville s'étalait, dans la plaine immense, comme une fille complaisante.

11 montait de la rue des cris, des clameurs, de la joie qui faisaient un bourdonnement énorme.

Il y avait toute une vie grouillante qui s'agitait en bas avec un bruit de mer. Les monuments se détachaient comme des îles. L'Opéra accroupi, la Madeleine caparaçonnée de cuivre vert de grisé, la vaste nef de Saint-Kustache, les doubles tours de Saint-Sulpicc, les deux clochers dentelles de Sainte- Clotilde, la maigre mamelle de la Salpétrière, la mamelle grasse du Panthéon, le sein doré des Invalides étincelant sous le soleil, l'H majuscule de

Notre Dame, le chandelier cocasse de la Tour Eiffel, les tours en carton peint du Trocadéro. Sur la gauche, les bâtiments lépreux qui longeaient les voies du Nord et de l'Est, les quartiers populeux et sordides, sans monuments, sans gloires, sans pensées, de vastes immeubles carrés, laids comme des casernes, où vivait, dans la saleté, l'alcool et la misère, touie une population laborieuse et résignée.

Dans le fond, les coteaux qui ceinturaient Paris, s'estompaient dans la brume avec des tons tendres d'un mauve presque rose.

Le Mont Valérien trapu faisait à droite une découpure nette, violacée.

L'homme, Sixte Ferment, suivait d'un œil amusé le vol de deux ramiers qui jouaient. Ils décrivaient des courbes savantes, puis brusquement se laissaient glisser sur une aile comme pour une chute ; un coup d'aile les ramenaient en plein ciel, ils ramaient l'air d'un geste régulier et dans les derniers rais du soleil qui tachaient d'or leur col aux plumes vertes, ils avaient des pépiements joyeux.

Une exclamation arracha Ferment à sa rêverie.

— Ah ! je t'y pince à faire du sentimentalisme, toi l'homme froid, pratique et raisonné ; comment vas- tu mon vieux ?

Sixte Ferment prit la main amicalement tendue, avec un bon sourire.

— Bonjour, Marcel. Par où diable es-tu rentré?

— Té, par la porte, répliqua le visiteur, Marcel Poupiac, avec un fort accent méridional ; la clef

était dans la serrure, comme tu ne répondais pas, je suis entré d'autorité. *

— Et tu as agi parfaitement.

— Alors, le premier venu peut pénétrer cliez toi... les importuns... les voleurs...

— Je ne crains ni les uns, ni les autres, les importuns reculent devant l'escarpement de 1- ^^'^**" quant aux voleurs ..

D'un geste, il achevait sa pensée, montrant la pièce nue, les murs blanchis au lait de chaux, le lit sanglé, très bas, la table de travail, les deux chaises, tout son mobilier.

— Il est vrai, reprit Poupiac, en riant, que Messieurs les larrons ne feraient pas fortune. Pourquoi t'obstiner à vivre ainsi ? Pourquoi n'as-tu pas un chez toi confortable, un lit comme tout le monde, des meubles comme tout le monde, tu peux gagner ta vie...

— Pas comme tout le monde.

— Mais si, mais si, blague pas, tes voyages sont connus, tu peux écrire, les premières œuvres ont été bien accueillies par le public, le monde te recherche...

Mais, moi, je fuis le monde.

— Je sais, tu as des ni<\ urs de cénobite ; tiens, veux-tu que j* t. dise, lu finiras sous un froc monacal.

Sixte Ferment interrompit son ami :

— Tu es donc venu pour me chapitrer une fois encore.

— Dieu m'en garde ! Je sais trop que tu es plus têtu, ;\ toi seul, que tous les Bretons de toutes les Hretagnes. Mais la main sur le cnnir. tu sais com-

bien je t'aime, cela me fait du mal de te sentir seul, souffrant et heureux de souffrir de ton isolement.

— Qui te dit que je souffre, s'écria Ferment, en relevant la tête dans ulï geste de défi.

— Ah ! le voilà, ton mauvais orgueil déchaîné, oui, ton mauvais et stupide orgueil qui brise ton intelligence, étouife tout ce qu'il v a de bon, de généreux en toi.

Je te connais, nous avons grandi côte à côte, tu étais exubérant, tu vibrais à la beauté des êtres et des choses, tu aimais la vie...

Sixte, sourdement, répliqua :

— Et maintenant, la beauté des choses m'indiffère, celle des êtres ne m'a montré que mensonge et qu'hypocrisie ; j'aime encore la vie peut-être, mais d'un amour morbide et perpétuellement insatisfait.

— Ah ! rafïiné, chercheur d'imprévu et de sensations nouvelles !

— RafRné, non, regarde ma vie ; elle est simple.

— Ta pauvreté est encore de l'orgueil, ton lit d'indigent, ta chambre d'obligé du bureau de bienfaisance est une des plus sûres manifestations de ton orgueil ; ta misérable table de bois blanc est plus insolente qu'un mobilier de parvenu.

— Peut être. Et pourquoi pas ?

— Tu avoues ! eh bien, pour ta pénitence, je t accapare ce soir. Tu vas envoyer à tous les diables tes idées moroses et tu vas être à moi... je t'emmène.

— Sortir, ce soir, jamais.

— Ta. l;i. 1.1^ lu m'ennuie lécidé que tu viendrais avec moi. nous allons courir les rues.

— Soit, mais à une condition, c'est moi qui mènerai ta course. Tu verras alors pourquoi j'essaye de vivre en moi-même, non en haine de la vie que j'adore, mais par mépris de notre société que je hais. Tu veux sortir, soit, je vais te faire voir des hommes, tu vas te pencher avec moi sur leurs tares, sur leurs vices, sur le néant de leur agitation, et tu verras combien c'est mesquin, c'est sale, c'est laid ce qu'ils appellent leur civilisjition. Ce sont des fantoches sans cœur, bourrés de sable ou de chiffons, et ça se croit quelque chose, et ça prétend conduire la vie. Quelle misère et quelle désolation !

Oui, je me sens en forme étonnamment, allons, viens, hurlons avec les loups, viens-tn -• •'• mon frère...

— Allons.

Et les deux jeunes hommes ac:^*ji:iiuiiciiL la lue qui dévalait vers la ville, et bientôt ils se perdirent dans la foule remueuse.

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