‹ L'homme qui vint, romanChapitre 31 sur 50 · CHAPITRE YIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIl

Une bonne odeur vaut mieux qu'un mauvais discours.

Hommes, femmes, enfants, se réveillèrent avec une joie puérile. Pour la première fois, depuis de longs jours, ils avaient dormi hors de la crainte, dans la paix reposante de la terre. Et ce réveil leur paraissait maternel. Le bonheur de sentir sous leurs pieds la résistance et la sécurité du sol donnait à leur âme une force nouvelle.

Ce bonheur se traduisait différemment selon les tempéraments, par des paroles dites avec volubilité, des onomatopées, des prières, des gestes simples ou désordonnés.

C'est ainsi qu'Hilarion Pincette agitait ses grands bras dans le vide en signe de profonde réjouissance et qu'Armandine Petitfendu accroupie sur le sol se frappait la poitrine avec ostentation en marmottant des Ave Maria et des Confiteor.

Leur premier soin avait été de sortir de la caverne. Le soleil était déjà haut. Le ciel bleu se mouchetait de blanc. Une bise légère balançait les feuillages.

— Nous voilà comme des servantes déclara la comtesse Borowska à la marquise de la Maille.

Celle-ci répliqua en souriant :

— Le fait est que nous sommes drôlement attifées.

Milou, qui musait par là, le nez au vent, s'offrit, patelin :

— Voulez-vous que je sonne votre femme de chambre ?

Gomme il se faisait traiter de galopin, il ajouta :

— Pour ma part, moi, je descends à la rivière. Amène-toi, Minouzou.

Sifflotant, il tourna le dos irrespectueusement aux dames.

Son idée fut néanmoins trouvée heureuse et adoptée, et la troupe emboîtant le pas au gamin, se mit en mouvement.

Au tournant du chemin, le fleuve apparut.

— Zut ! lança Milou, la boîte à violon s'est cavalée.

— La gabare? Où est la gabare ? s'écria Sigismonde de la Roche-Mareuil.

La foule se précipita. Elle descendit jusqu'à la berge en se bousculant. Les yeux interrogeaient les Ilots mais les flots gardaient leur secret.

Tout le monde émettait son avis à la fois.

— Ce n'est pas possible. — On s'est trompé de chemin. — Elle était plus à droite. — Non, à gauche. — Je reconnais le rocher. — Elle était accotée là. Le courant l'a entraînée.

Tout à coup, l'exclamation d'une femme rappela les naufragés à la réalité.

' — Mon Dieu ! qu'allons-nou» devenir /

Ils n'avaient pas encore songé à cela.

La panique se communiqua. Il y eut comme un vent de folie. Ce fut un spectacle lamentable où la lâcheté humaine se manifesta.

Les hommes atterrés tournaient comme des bêtes, les uns montraient le poing au fleuve en l'injuriant, d'autres étaient dans un état de prostration eifrayant.

Les femmes se lamentaient, beaucoup pleuraient, certaines à genoux se tordaient les bras avec désespoir, réclamant le secours du ciel.

Li^n éclat de rire strident monta qui finit en cascade. Une forme féminine se dressa qui se mit à tourner, tourner, tourner...

Le rire effroyable se prolongeait, surhumain, fantastique, il se terminait par un glapissement pour se reprendre et pour finir dans un hurlement continu.

C'était Armandine Petitfendu qui était devenue folle.

De ses mains, elle déchira son corsage. Elle délaça sa jupe. Elle apparut alors en cotillon, hideuse, caricaturale, bientôt après elle fut nue, d'une nudité lamentable, ses maigres mamelles s'agitaient vides et molles dans ses tourbillons et ses sauts de chèvre, son pauvre ventre était plissé, ratatiné comme une pomme, ses rotules cagneuses s'entrechoquaient comme dans une danse macabre.

Devant cette déchéance, le malheur des autres fît trêve. On voulut s'approcher d'elle mais les griffes en avant, la mâchoire baveuse, elle arrêta tous les élans.

Alors, elle chanta des refrains d'une obscénité

révoltante. Ses lèvres, accoutumées à la fadeur des litanies sempiternelles, laissaient couler le flot gras des expressions fortement imagées.

— Elle va fort, la vieille, déclara Milou qui ajouta : Mince de répertoire !

Mais l'égoïsme reprit la foule à la gorge et la tenailla, la peur, l'alfreuse peur agrippa les cervelles.

Chacun ne pensait plus qu'à soi. La bête humaine était, à nouveau, lâchée. Le « qu'allonsnous devenir ? « qui venait machinalement sur toutes les bouches, se traduisait intérieurement par : « que vais-je devenir? »

La folle importait peu. On ne faisait déjà plus attention à elle. Le Moi était en péril. Moi ! moi ! moi ! moi ! moi !

Mon Malheur à moi ! ma situation à moi !

Il y eut un silence que troublait seulement les rires de la folle, qui maintenant, assagie, faisait des courbettes et des révérences en pinçant de ses doigts une robe imaginaire.

Au bout d'un moment, Baron-Lamarche, hochant la tête, déclara :

— La situation est grave.

— Il faut aviser, ajouta Jacobus Schwartzheim.

— Si nous délibérions? proposa Gaspard Lafolette.

— Il faudrait former un conseil, lit de sa voix brève Sigismond de la Roche-Mareuil.

Un groupe s .établit dont le prêtre fut le centre. Placide Antinéor qui roulait des yeux de brute effarée s'approcha suivi d'Achille Saparès.

Hilarion Fincette voulut se joindre à eux. De son regard clair, le jésuite l'arrêta net. De sa

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grande démarche de faucheux, le pion s'éloigna courbant la tête.

Le juge, le prêtre, le boursier, l'homme politique, le savant se consultèrent ; quant au soldat il essayait vainement de comprendre, il était là pour faire nombre.

— Des paroles, émit Louis^Pierre, si ça fait pas pitié. C'est y avec des discours qu'ils nous feront bouffer ?

Manger. Cette idée ne leur était pas encore venue. Comment feraient ils pour manger ? Les provisions étaient loin si la gabare flottait toujours.

La terre était couverte d'une boue gluante et jaunâtre. Il n'y avait aucune ressource, ni végétaux, ni animaux. Ils étaient destinés à périr de faim.

Les dents claquaient de terreur. De nouveau, ils se laissèrent aller au plus tragique désespoir.

— Tu vas voir, Minouzou, qu'ils vont nous tirer à la courte paille, fit Milou à son amie.

Celle ci pleurait silencieusement.

— T'en fais pas, la gosse, si on n'a pas les lardons de la mère Puce, ni les patates de la rue du Vert- Bois, on trouvera autre chose. Mouche ton nez, conclut-il, laisse les larmes à ces grands cornichons. Tiens, regarde-les.

Et le gavroche ajouta :

— Que malheur ! c'est pas leurs pleurnicheries (jui z'y donneront à croûter. Viens.

Comme ils allaient se mettre en route, Milou rt* tint par le bras Minouzou.

— Tu ronin • - •-- ' int<?rrogea-t-il.

212 l'hoxMme qui vint...

— Non.

— Hum ! ma parole, ça sent la frilure.

— La friture?

— Oui, la friture, je suis pas dingo, pour sûr, amène-toi par ici.

Et les deux enfants courant, sautant les rochers, suivirent la I5erge du fleuve.

Ayant laborieusement discuté et s'étant arrêté probablement à des solutions satisfaisantes, le jésuite pria Baron-Lamarche de haranguer ses compagnons.

— Mes amis, lança le député d'une voix claironnante, mes chers amis...

Un à un, les malheureux s'approchèrent, entourant l'orateur.

Celui-ci commença un discours grandiloquent où il parla de « la pénible sil nation où ils se trouvaient », il fallait « y remédier sur l'heure », on pouvait « compter sur lui et sur ces Messieurs ». on allait « aviser des mesures à prendre

Filandreux, bourré de mots sonores et vides, le flot oratoire coulait.

Le vent brusque rabattit sur le groupe la bonne odeur que Milou avait renillée.

— Viens donc, Céline, flt tout bas Louis Pierre. Et tous deux s'éclipsèrent suivis à trois pas

par Hilarion Pincette dont un large sourire épanouissait la face.

Jean Négrier et Groscoulas s'esquivèrent peu après Ce fut ensuite le tour de Pouce, le bistrot, qui uiarchait a\ec de pe*antcs fouhes.

Un après l'autre, les auditeurs s'en allaient, liaron-Lamar^he, cm^jorié j)ar la chaleur de se

paroles, d'abord n'y avait pas pris garde, soudain, au milieu d'une phrase, il remarqua que son auditoire avait fondu comme neige au soleil.

— Où sont -ils passés, bon Dieu de bon Dieu? se demandait-il.

11 n'avait plus comme auditeur que Placide Antinéor qui le regardait de ses yeux abrutis.

Le jésuite lui-même venait de quitter la place.

— Où courez- vous ainsi ? lui cria Forateur. Sigismond, trop pressé, évita de répondre.

— Où vont-ils? demanda le député au colonel.

— C'est très bien, mon garçon, répondit le sourd.

Baron- Lamarche allait répliquer vertement, lorsqu'enfin il sentit à son tour 1 odeur agréable qui lui chatouillait les narines.

Un éclair traversa son cerveau :

— On mange là-bas, on mange î

Et il prit sa course au pas gymnastique, laissant le colonel ahuri devant la folle nue, qui lui faisait des révérences.

Armandine l'appela : « Monseigneur ».

Il lui répondit : « Espèce de cochonne ! ^»

Mais cela ne lui apprit pas pourquoi ses compagnons l'avaient planté, là, seul, lui, un colonel, scregnognieu î avec une vieille femelle à poil, nom de Dieu 1 à poil !

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