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CHAPITRE VIII L'instinctj^t la pensée

Abandonnant le troupeau humain à ses clameurs et ù ses lamentations, Sixte, Capitaine et Myouk avaient suivi la pente du fleuve jusqu'à l'endroit où il décrivait une courbe brusque.

C'était une crique où l'eau venait mourir avec ^^ courtes vagues. Quelques rochers émergeaient çà et là. Un écroulement de terrain formait une falaise qui^'avançail en promontoire. Le fleuve avait rongé la terre et la terre d'un ocre rouge violeat semblait saigner encore de six blessure.

Un bouleau à demi déraciné, debout par un prodige d'équilibre, penchait ilans les eaux son feuillage comme une chevelure. Derrière le promontoire, la plaine reprenait, le fleuve eu se retirant avait laissé des flaques d'eau où se réfléchissait la course des nuages.

— C'est toi le Maître dé.<»ormais, ordonne, déclara Sixte à Capitaine.

Et le singe répondit :

— C'est bien !

Puis, soucieux, il se gratta d'un geste atavique.

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11 faisait an grand effort pour penser. Ses sourcils broussailleux se rapprochaient. Il avait le sentiment de la responsabilité qui lui incombait. Il ne voulait pas agir à la légère.

Les sourds instincts de son âme de bête se manifestaient sous les conceptions humaines.

Son court passage dans la civilisation ne lui avait pas enlevé les idées primordiales qui, pendant des années, avaient été les siennes.

11 comprenait confusément qu'il redevenait luimême ; la liberté reconquise le ramenait aux lointaines époques où il allait dans la forêt avenlu reuse.

Les compressions qu'on avait exercées sur son corps et son âme avaient refoulé les sentiments de brute sans les effacer.

Maintenant qu'il reprenait sa vie normale, il essayait d'oublier l'emprise que l'homme avait imprimée à son cerveau. Celui qui avait été son maître, qui lui avait insufflé jadis sa volonté n'était plus. Il s'éveillait comme après un sommeil hypnotique.

La greffe humaine l'importunait comme un poids lourd, son animalité se révoltait contre cette emprise, ses muscles, ses nerfs, se tendaient, son cœur envoyait dans ses veines un sang robuste, tout son être se ^cabrait contre ce nouvel organe : le cerveau, qui vivait chez lui comme un parasite dans une maison bien pourvue.

La matière grise qu'on avait enfoncée dans sa vaste boîte crânienne le gênait; parfois, il se surprenait à secouer la tête avec une énergie farouche comme pour chasser une bête importune. Mais la

petite flamme qu'on avait allumée en lui ne s'éteignait pas.

L'effort qu'il avait donné la nuit précédente pour expliquer sa pensée, cette sorte de reprise que la bête exerçait sur l'homme lui faisait du mal.

L'action réfléchie le déroutait, il agissait avant sous la pensée dominatrice d'un autre. On lui demandait aujourd'hui d'avoir une volonté.

Ses paupières battaient rapides et dans leur orbite les prunelles roulaient inquiètes.

Des bouts de phrases toutes faites lui venaient au cerveau, des mots jadis entendus raclaient sa gorge, mais ses fortes mâchoires s'ouvraient et se fermaient sans qu'un seul son fût émis.

11 regardait l'eau avec crainte, Teau avait été le danger, l'eau avait été l'ennemie, il avait peur de l'eau.

Soudain, il s'aperçut que ses pieds trempaient dans une flaque. 11 fit un bond fantastique et s'agrippant des deux mains aux branches du bouleau, mollement, il se balança avec un petit grognement heureux.

Satisfait d'avoir été lui-même, il se laissa conduire par son instinct

Le vent apportait à ses narines dilatées, l'odeur de la forêt prochaine. Ses poumons se gonflaient d'ime joie indicible, il sauta sur la terre ferme et partit dans la direction des bois.

Mais sa pensée d'homme veillait, elle le ramena vers ses compagnons et se manifesta par un mot : « Manger ».

Puis, il s'en alla vers les arbres, là-bas, en ^attant ses genoux de ses mains velues.

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