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CHAPITRE XIX

Deux procédés « barbares » à l'usage des «civilisés».

Mjouk avait regardé le singe avec une stupéfaction joyeuse. Lorsqu'il le vit se balancera l'arbre, ce fut du délire ; il riait, se tenant les côtes, la bouche largement fendue, les yeux clos par trois rides obliques.

Le Singe était déjà loin qu'il riait encore.

Sixte l'appela :

— Myouk !

Et Myouk, des larmes de joie au coin de ses paupières bridées, s'approcha.

Sixte lui expliqua :

— Il va falloir trouver à manger, non seulement pour toi, pour moi, mais pour tous les autres.

Myouk fît un geste d'insouciance et comme Sixte insistait, il lui montra du doigt le fleuve.

Il émit dans un son guttural « poisson » .

Et devenu sérieux, il coupa une branche. Bientôt, l'industrieux esquimau eut confectionné une sorte de peigne à trois dents pointues. Il partit emportant ce trident minuscule.

Sixte était soucieux. 11 voyait la silhouette trapue

218 l'HUMME yi I \I.NT...

de Mjouk descendant le fleuve. Puis, se tournant vers la forêt.

— La bête, cherche sa proie, dit-il. Celui-là que Ton disait inférieur va rapporter sa part et toi, toi, de quoi es-tu capable avec toute ta civilisation?

Tu mourras de faim comme une bêle sans défense ou lu humilieras ton orgueil de civilisé et tu accepteras le secours de ceux que lu considérais comme des brutes ! . . .

Son regard s'abaissa jusqu'à ses mains, il les contempla blanches et inutiles

— A quoi me servez-vous, fit-il, avec amertume, vous qui êtes incapables de me donner aujourd'hui et demain la ressource quotidienne ? Quel geste ferez-vous ? celui qui prend ? quoi ? celui qui achète? -celui qui violente ? Alors il y aura lutte pour la dispute d'une proie... la loi du })lus fort... toujours ! Vous tendrez- vous vers une aumône ? Agripper, attraper, calmer, implorer, grilTer, briser, voler, bénir, saisir, tuer, dites, aiie forez-vous, ô belles civilisées ?

Gomme il parlait, il trébucha, c etaii un acacia presque couché par la tourmente qui, sous la terre éboulée, tordait les ramifications de ses racines.

L'idée jaillit, lelfct sortait de la cause.

— Voici la réponse, lit Ferment, mais c'est encore une solution de barbare. Tant mieux î

Si quelqu'un l'oùt nntendu, on l'eût pris pour un fou. ^L^is son action apparaissait aussi démente que sa parole.

En elfet, Sixte avait arraché une double racine qu'il travaillait au couteau.

11 la fit d'un côté légèrement courbée, de l'autre

amincie sur les bords. Il s'appliquait à la tailler dans le sens des fibres. Il lui donna une longueur d'une coudée, sa largeur ne dépassait pas cinq centimètres, son épaisseur dix millimètres.

Lorsqu'il eut terminé son travail , il le considéra avec une satisfaction évidente.

Il élevait l'objet, l'examinait, il habituait sa main à la tenir, à le manier, à le prendre. 11 le polissait dans une caresse.

A cet instant, un pigeon passa dans la poussière d'or du soleil.

Sixte saisit la branche la plus longue de son arme singulière et la tint horizontalement, la pointe de l'autre branche en avant.

Dans cette position, la face supérieure de son instrument était arrondie tandis qu'au contraire la partie inférieure était plate, la branche s'élevait courbe au-dessus du plan de l'autre ébauchant ainsi un mouvement hélicoïdal.

11 visa et, d'un geste brusque, il détendit son bras, l'arme partit suivant l'impulsion horizontale qui lui était imprimée, mais en opérant un mouvement secondaire de rotation sur elle-même.

Cette rotation autour de son centre provenait de la force même du projectile et ce mouvement l'emportant passagèrement déterminait sa direction.

L'objet traça une spirale oblique ascendante. Il s'éleva d'un jet et d'un coup brusque, il frappa, dans son vol, l'oiseau qui s'abattit les ailes cassées.

Mais l'arme ne tomba pas avec l'oiseau. La pe- .santeur s'empara d'ellç, elle tourna de nouveau mais en sens inverse.

C'était la pointe de la grande branche plus lourde qui était maintenant en avant.

L'instrument retraçait une spirale oblique mais comme la rotation était en sens inverse de la spirale descendante, lancé à droite, il vint après une ligne parabolique tomber à la gauche de Sixte, juste à ses pieds.

— Bien joué, cria le chasseur et courant vers la proie abattue, il la saisit et plein d'une joie orgueilleuse il se mit à danser un pas désordonné faisant tournoyer sa victime les ailes mortes, le col replié, le bec clos où perlait une gouttelette de sang coagulé. 11 partit en courant tenant l'oiseau par les pattes, dans la direction de Myouk.

11 trouva celui-ci, à plat ventre, vautré dans la boue gluante. Le haut du corps surplombant une sorte de poche profonde que le lleuve avait formée en se retirant.

L'esquimau se tenait, immol)ile, le bras droit dressé, le court trident au poing.

Sixte s'approchait avec des cris joyeux, voyant l'étrange position de Myouk, il arrêta sa course. A ce moment, le bras se détendit, frappa l'eau et remonta. Le mouvement n'avait pas pris vingt secondes. Au bout du trident une carpe était piquée comme cueillie avec une fourchette.

L'esquimau aperçut alors Sixte II eut un gros rire satisfait et se relevant il montra avec orgueil sa pêche : douze barbillons, deux carpes, trois perches dont les écailles luisaient au soleil.

Chasseur et pêcheur revinrent vers la crique et sur des pierres plates, ils se mirent en mesure d'apprêter leurs provisions.

Du pouce, Mjouk éventrait les poissons tandis que Six le plumait son oiseau. Tous deux souriaient d'un air satisfait, conscient d'avoir accompli une besogne nécessaire.

Malgré la difficulté, les pierres étant chauffées à blanc, on fît cuire les poissons sauf un, Myouk ayant manifesté le désir de le manger cru, suivant la coutume de son pays.

Puis, ce fut le tour du volatile que Sixte avait embroché avec une baguette de coudrier

Une odeur agréable monta qui vint troubler d'abord Milou puis les auditeurs de Baron-Lamarche.

Comme Milou et Minouzou arrivaient courant, Capitaine parut les bras chargés de racines, de glands et de fruits.

Le singe avait fait une récolte abondante qu'il venait partager, fraternellement, avec ses amis.

Un à un, les malheureux arrivèrent, ils se tinrent un instant à distance, intimidés, puis, peu à peu, pas à pas, ils s'approchèrent.

Ililarion Pincette, les prunelles avides, dévorait la nourriture avant qu'elle lui fût olFerte.

Capitaine, Sixte et Myouk eurent bientôt autour d'eux un cercle d'invités.

Pouce et Groscoulas se poussaient du coude en riant, Louis- Pierre faisait une place à Céline que Sigismond et Bouliche bousculaient. Entre Gaspard Lafolette et Baron-Lamarche, Saparès glissa son profil de poule et Jacobus Schvs^artzheim profita de l'attroupement pour pincer les fesses à Mélie Chasse.

Les autres étaient là, les hommes et les femmes

se pressant pour arriver au premiei i-ni^. H:5clcti^iit si rapprochés que Sixte fut obligé de les repousser.

— Une minute. Il y en aura pour tous, nous avons le temps...

— C'est ça, fît Milou, dis z'y qu'ils se trottent im peu, sans quoi y vont abîmer la marchandise. Moi je ferai acre s'y a les ilics ! Et de ses petites mains, il agrandissait le cercle.

Un seul se fâcha, Négrier. Rapide, il se baissa et saisit à pleine main un poisson.

— Lâche ça, fit Sixte.

— Si je veux.

— Ce n'est pas à toi.

— Je le prends.

— De quel droit ?

— Du droit du plus fort.

— Eh ! bien ! ce droit, je te l'applique.

Et Sixte lui décrocha de la main restée libre un coup direct à la mâchoire. Négrier vacilla, s'abattit, se releva et voulut reprendre la lutté. Alors Capitaine s'avança sans mot dire, il saisit l'énergumène par le cou et les jambes et IVnvova rouler à dix mètres par dessus un buisson

Jacobus Schwartzheim, conciliant, s'approcha et dit :

— Nous ne voulons pas prendre. Messieurs, nous voulons acheter.

Et tout en parlant, il sortit de sa poche un portefeuille qu'il ouvrit.

— Payez-vous, proposa-t-il en tendant un billet de banque à Ferment.

Celui-ci éclata franchement de rire au nez de Jacobus déconcerté.

— De l'argent î

— Mais, oui, de l'argent.

— Et que voulez- vous donc qu'on en fasse de votre argent ? Que voulez- vous payer aujourd'hui avec votre argent ? La bonne plaisanterie, qu'est-ce qui s'achète ? Qu'est-ce qui se vend ? Où est la boutique et la banque ?

Jacobus ahuri tenait toujours son portefeuille, une main velue s'approcha qui le râfla d'un geste preste.

— Mon argent, mon argent ! criait Schwartzheim.

Capitaine entrouvrit le pouce et l'index et le portefeuille tomba dans le fleuve...

— C'est un vol, criait Jacobus affolé.

— Môssieu veut-il que j'aille quérir le commissaire ? offrit poliment Milou...

Le juif se perdit en lamentations qui bientôt n'intéressèrent plus personne car Sixte avait déclaré que tout le monde mangerait à sa faim.

Ils s'accroupirent en arc de cercle et attendirent comme des enfants sages.

Ce fut Capitaine qui fit la part de chacun et Milou qui, élevé à la dignité d'aide, la distribua.

Derrière le buisson, une tête apparut, c'était Jean Négrier.

— Tu peux venir prendre la part, déclara Sixte. Humble, la rage au cœur, le rufîan tendit ses

mains où Milou versa la pitance.

Les dames s'émerveillaient de ce repas improvisé.

— Comment ont-ils fait, ma chérie ? demandait la Comtesse Borowska à la marquise de la Maille.

224 l'homme on vînt...

Celle-ci interrogea Ferment qui. volontiers, lui expliqua Tindustrieuse pêche de l'esquimau ; le trident de Myouk circula de main en main.

— Mais le pigeon s'enquit Céline, vous ne l'avez pas pris avec votre trident.

— Non, lit Sixte, c'est plus simple, avec ceci... Et il montra l'arme singulière qui lui avait servie

à abattre l'oiseau.

— Ce n'est pas possible.

— Comment avez-vous fait ?

— Comment j'ai fait...

A ce moment, un vol de canards sauvages passa.

— J'ai fait comme ceci.

Sixte, visant, lança son instrument qui en tournoyant vint frapper un des oiseaux qui chut la tête fracassée, tandis que l'arme revenait, docile, aux pieds du chasseur.

Un cri d'admiration jaillit, cependant que Milou d'un saut apportait le volatile.

Et Saparès, qui grignotait des baies sauvages, expliqua que ce procédé de chasse était connu des anciens Egyptiens et que les indigènes de l'Australie s'en servaient usuellement.

— Cela s'appelle, afiirma-t-il, un boumerang. . .

— Un boulfe quoi ? questionna Milou qui avait mal entendu.

Dédaigneux, le savant ne crut pas devoir répondre, ce qui indigna Milou qui insista :

— Eh ! on te parle, vieille poule !

Ayant terminé leur repas les uns descendirent la rive du tleuve, d'autres se couchèrent au soleil sur les rochers.

— x\h ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'exclama la comtesse Borowska.

On s'empressa :

— Qu'avez- vous, chère amie ?

— Mon Dieu, que vais-je devenir ? J'ai perdu ma boîte à poudre !

Sixte, qui ne croyait pas devoir s'apitoyer sur ce grand malheur, fit signe à Milou d'approcher.

— Pourquoi, n'as-tu pas mangé ta part de pigeon ?

— Parce que...

— Pourquoi ? réponds, gronda-t-il, sévère ; puis radouci, allons dis-moi, mon petit.

Alors, Milou baissant la tête, avoua :

— C'est pour la vieille là-bas, c'est pas parce qu'elle est dingo qui faut pas qu'elle bouffe.

Sixte, sans un mot, des larmes dans les yeux, attira vers lui le gosse, l'embrassa et le tint un instant serré sur son cœur en murmurant :

— Faut-il encore douter de toi, Humanité !

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