‹ L'homme qui vint, romanChapitre 34 sur 50 · CHAPITRE X L^ automne dans ia iorêt · texte numérisé non relu

CHAPITRE X L^ automne dans ia iorêt

Les jours suivants, grâce à Capitaine, les compagnons mangèrent mal, mais ils mangèrent tout de même. La chasse n'avait rien donné, ni la pêche. Alors, le singe donna le signal du départ.

Myouk et Sixte l'accompagnf^rent. Milou et Minouzou également. Les autres hésitaient.

— Vous n'allez pas ^iii\ ro cette brute, décîarn le jésuite.

— Si vous avez quelque chose de mieux ù uous proposer... fît aigrement Baron-Lamarche.

— Mais...

— 11 n'y a pas de mais ; pouvez-vous, oui ou non, nous assurer la pâtée quotidienne .^ non, n'estce-pas? alors wsuivons-les pendant qu'il en est temps encore.

Les deux gosses, Sixte, l'esquimau et le singe s'enfonçaient dans la forêt. Ce fut une ruée sur leur trace. Ils avaient peur maintenant d'avoir trop attendu. S'ils allaient ne pas les rattraper ou les perdre. On aurait dit un troupeau alîolé qui rentrait sous l'orage. Les ayant rejoints, ils pous-

sèrent des cris pour manifester leur contentement , les autres sans se retourner continuèrent leur route... Docile, la foule allait...

La Horde marchait... Des jours après des jours, depuis quand ? Elle ne savait pas. Elle suivait, inconsciente, par instinct de la conservation, un points un chef, celui qui allait en tête, parce que celui-là trouvait de quoi ne pas les laisser mourir.

Capitaine était soucieux, Myouk était soucieux, Sixte était soucieux.

Libres, tous trois auraient vécu par leur propre industrie, mais traînant après eux ce peuple inutile, ils se demandaient avec angoisse de quoi demain serait fait.

Trois devaient trouver pour trente. Le fardeau était lourd à porter, la tâche rude.

La Horde marchait.. Ne réclamant que pour manger et pour dormir. Incapable d'un mouvement qui soit raisonné. Pour ces civilisés, enlevés brusquement à leur vie accoutumée, la transition était dilïicile.

Ils ne s'adaptaient pas. Complètement désorbités, ils n'avaient que des gestes gauches et maladroits. Ils ne savaient que marcher, boire, manger et dormir.

Nul autre souci ne hantait leur cervelle, leur âme était comme endormie.

Les premiers jours, ils avaient cru leur malheur passager. Ils se félicitaient d'avoir échappé à la catastrophe, mais ils pensaient pouvoir reprendre dans un temps déterminé leurs occupations favorites.

Le ressac du fleuve n'avait pas dû submerger le

monde ; peut-être que, là-bas, ils allaient trouver des villes, des maisons, une vie organisée, une société faite à leur image et pour cela, ils allaient, ils allaient...

La Horde marchait... Après la forêt, elle avait traversé une plaine, puis une nouvelle forêt où depuis trois jours, elle voyageait.

C'était une futaie où les arbres lormaient des voûtes de cathédrale. Sur le limon déposé par les eaux, une végétation multiple avait cru. Les fougères étaient nombreuses qui formaient des jBireeaux de dentelles végétales.

Les parasites envahissaient les arbres, entrelaçaient les troncs, agrippaient les branches, tissaient toute une toile. Certains étaient recouverts de lianes comme d'un manteau, des aroïdées, des salsolacées, des solenacées, toute une flore baroque avait germé, s'était développée démesurément. Des trjmenophylées et des trichommées tendaient des franges de gaze, d'émeraude et d'or.

Parfois, il y avait un éboulement de terre, de rochers et d'arbres enchevêtrés, tordus confusément sous les lianes qui le recouvraient.

Ensuite, la forêt reprenait, profonde, immense, laissant voir à de rares intervalles un ciel gris, très haut.

La Horde marchait... L automne était venu. Il y avait dans la forêt une odeur suffocante de pourriture et de moisissure. Le sol était taché d'or roux ; sous les couches successives des feuilles, les pieds s'enfonçaient.

Parfois, le vent s'engouffrait sous les voûtes avec un bruit d'orgue, puis le silence retombait.

troublé par instant par la chute des feuilles, le craquement sec d'un bois mort ou le bruit mou d'un marron qui tombait en crevant sa gangue épineuse.

La Horde marchait... Sans but, au hasard des pistes rencontrées, harassée, fourbue, les genoux cassés par la fatigue, les épaules en boule, le front bas.

Capitaine la conduisait. Il allait debout, un bâton noueux au poing, broyant une branche sous ses larges molaires.

Myouk et Sixte allaient de compagnie avec, entre eux, Kàâh-Kah hirsute, l'oreille mobile et la queue basse.

Milou tenait par la main Minouzou qui geignait. Hilarion Pincette les suivait de sa grande démarche de faucheux.

Des mariniers venaient ensuite le pas lourd, puis, Sigismond, le jésuite et Groscoulas, le prêtre, le second à trois pas dans un sentiment de la hiérarchie. Puis le groupe des femmes, Mélie Chasse rompue aux fatigues, était assez alerte, elle soutenait le courage de la comtesse Borowska et de la marquise de la Maille qui traînaient la jambe, n'en pouvant plus.

Poussif, Jacobus Schwartzheim ; soufflant comme un bœuf, Pouce, que tourmentait son asthme, râlait ; sec et dur, Gaspard Lafolette ; stupide. Placide Antinéor ; gloussant, Achille Saparès ; raide, Harry Drunk ; fatidique, Mohammed ben- Taïeb ; résigné, Baron-Lamarche ; Bouliche, étonné de n'être pas ivre.

Terminant la colonne, un groupe formé par

Louis-Pierre et Catherine soutenant Céline Touret qui défaillait.

La malheureuse fille était au bout de sa peine, les marches successives hâtaiont sa grossesse. Son pauvre ventre était tendu à crsver. Elle avait un triste sourire navré, qui tirait sa figure amaigrie, ses beaux yeux mangés par la fièvre se posaient sur ses deux compagnons.

La folle, dont on avait caché la nudité .sous le manteau royal, marchait tenant dans ses mains une branche comme un lys hiératique. Sa traîne balayait les feuilles. On eût dit la fée Carahosse allant apporter ses mauvais dons au Château Maudit, et traversant la sombre forêt des malédictions au Pays de Malechance. \

C'était le troupeau humain des civilisés sans civilisation. Il errait, lamentable, emporté par une volonté supérieure.

Que pouvais-tu, soldat, sans ta discipline?

Que pouvais-tu, prêtre, sans prestige et sans consolation?

Que pouvais-tu, ipagistrat. sans ton Code et le cadre rigide de la loi ?

Que pouvais-tù, homme public, sans tremplin électoral ot toi, bistrot, crrand élortcnr, snns clientèle ?

Et toi. dont It.- patnuLiMiic ci.iii uni' |n oK-.s.-iKm :*

Fa toi, savant veuf de ta science?

Le théâtre s'était écroulé, le décor avait disparu et les pauvres marionnettes, n'ayant plus de fil conducteur pour les mouvoir en cadence, s'en allaient, les gestes fous, au hasard des chemins.

L'HomiiT^ rî/..Miii -lo <iM) i>ii'.Joci il Mi}f fr^pipp^

à sa proportion première, il n'était plus roi, il n'était plus sujet, il était une chose vivante parmi des milliers de choses vivantes dans l'immense vie de la Forêt.

Le soir venu, la Horde s'arrêta au bord d'une clairière.

Le feu clair ranima les espoirs vacillants. Sans force, sans pensée, ils se couchèrent à même la terre.

Seul, Capitaine dormait debout, le dos appuyé contre un arbre, selon l'habitude ancestrale des grands singes gaboniens.

Page 1