CHAPITRE XI Sur la pente d'une montagne
Un matin, le troupeau humain s'arrêta sur la pente d'une montagne. "
Capitaine partit seul, en avant, battant les buissons de son bâton noueux ; bientôt après, il revint annonçant qu'il j avait, proches, des bois de châtaigniers chargés de fruits.
Avec joie, la troupe se remit en marche oubliant les fatigues passées. Une demi-heure après, elle tit halte C'était un sous-bois délicieux, où un léger soleil d'automne posait des taches blondes.
Par une éclaircie, on voyait la vallée violette où les bruyères mettaient une note claire et rose. De l'autre côté, les collines bossues s'estompaient dans une teinte bleuâtre qui se fondait avec le bleu du ciel.
Lorsque le soleil eut dissipé la brume, on vit, dans le creux, un petit village, un groupe de maisons serrées autour d'une église comme des poussins autour de la mère poule.
De là-haut, on aurait dit un joujou d'enfant, de^
maisonnettes peinturlurées, blanches avec des toits rouges ; le clocher avait mis son bonnet de travers ; les arbres aussi avaient l'air d'être artificiels.
C'était la paix solennelle des champs que rien ne troublait, ni les sonnailles des troupeaux, ni l'appel grave de l'angelus s 'égrenant dans le ciel vaporeux, lavé comme une aquarelle de jeune pensionnaire.
C'était le premier vestige de civilisation qui s'offrait aux yeux des humains.
Et comme les Grecs autrefois, avec des larmes dans les yeux, avaient clamé : «la mer, la mer 1 », ils s'écrièrent, la voix brisée par l'émotion : « des maisons, des maisons » î
La maison pour ces errants était le symbole de la société reconquise.
« Des maisons, une église ! », ils exultaient de bonheur...
A ce moment. Capitaine, les appela pour le repas de midi.
Us l'accueillirent avec des quolibets et des rires moqueurs.
— Non, vraiment, voyez-vous ce magot, ce mal fichu, ce singe qui voulait se faire obéir !
Ils étaient des hommes libres, ils le feraient bien voir. Ils ne vivaient plus sous le joug, le cauchemar était dissipé, Dieu merci, sale bête, hou, hou, hou !
Pour un peu, ils l'auraient lapidé ; déjà les plus exaltés ramassaient des pierres, lorsque Sigismond de la Roche-Mareuil cria : « Au village, au vil-
Ce cri fut repris en chœur. La foule hurla :
— Oui, oui, oui, au village... Soyons libres partons au village, au village !
Dévalant une pente caillouteuse, ils .se précipitaient, leur voix mohta longtemps : « Au village ! », puis, il se perdit dans la vallée.
Le visage de Capitaine exprimait la colère, ses larges mâchoires étaient contractées par un rictus, les mains frémissaient, ses sourcils broussailleux se rapprochaient contractés, mais, peu à peu, ses sourcils se détendirent, son rictus s'effaça, un grognement monta, énorme, guttural.
C'était le singe qui riait.
Lorsqu'il se retourna, il aperçut Sixte et Myouk qui préparaient le foyer cependant que Milou et son inséparable petite amie pelaient consciencieusement des châtaignes.
Sixte abattit deux perdreaux ; un ruisseau coulait tout proche, avec un doux murmure, parmi les cressons et les menthes. Pour la première fois, ces hommes goûtaient pleinement la saine joie d'étie libre.
L'après-midi passa divin. On eût dit que les beaux jours s'attardaient quittant à regret la terre avant de faire place à la mauvaise saison.
Myouk jouait avec son chien, ils se roulaient tous deux sur riiorhc avec des jappements et des cris.
Sixte apprenait à Milou à se servir du boumerang, il lui en avait taillé un dans une double racine d'acacia. Et Milou était lier de posséder une arme. Sa joie était grande, après l'avoir lancée, de la voir ^';^^^^ter au jioids mort. vir(M' ot revenir
en tournoyant se poser à ses pieds comme une bête docile.
Minouzou, jouait avec le singe, elle prenait dans ses mains de poupée les poils de la bête ; Fénorme brute laissait faire, insensible, elle avait, pour cet être fragile, qu'elle eût brisé comme xine coquille de noix, des précautions maternelles.
Capitaine prenait Minouzou dans ses pattes et la berçait d'abord d'un mouvement lent, puis, plus précipité, et l'enfant riait de ce jeu qui l'enivrait.
Maintenant, Milou venait à la rescousse, il grimpait aux jambes du singe comme après un mât, il se hissait sur les robustes épaules en criant: « hue ! hue ! dia, dia ! » et portant la petite fille il répondait docile au commandement du petit garçon.
Puis, il pliait les genoux, déposait Minouzou sur l'herbe et se roulait avec Milou.
Bientôt, le chien, le singe et Myouk ne formaient plus qu'un bloc bizarre d'où montaient des grognements, des appels, des abois.
Et Sixte contemplait ce tableau, heureux de leur bonheur, riant de leurs rires.
Le soleil descendit derrière la montagne qu'il embrasa ; longtemps des franges pourpres restèrent là- bas. pendues sous les branches, puis l'ombre descendit sur la vallée qu'elle ensevelit. La nuit vint.
Les amis s'endormirent à l'abri dans une anfractuosité de rochers, sur un lit d'herbes sèches et de feuilles.
Au firmament, l'étoile du berger s'alluma.