CHAPITRE XII Un essai de civilisation
Le troupeau descendait vers la vallée.
L'ivresse de la liberté reconquise faisait chanter les hommes.
C'était une procession d'action de jj^ràce que conduisait sacerdotalemenl Monseigneur Sigismond.
Au détour du chemin, ils s'arrêtèrent, le cœur battant, la gorge serrée, les yeux fous. Le village était là, tout proche, les maisons et l'église. Les Hébreux durent avoir une émotion, pareille lorsque après leurs épreuves, ils découvrirent du haut du mont la Terre Promise.
Sigismond les arrêta de la main et dit :
— Rendons hommage au Seigneur Tout-Puissant.
Et les errants dociles se mirent à genoux sur la terre et prièrent avec ferveur. Sigismond de la Roche-Mareuil oflîciait :
— Nous te louons, Seigneur mon Dieu, le temps de nos soutTrances est terminé, nous revenons de captivité comme ton peuple autr-*"^-^^ de
Babvlone. Nous étions perdus dans le péché. Tu nous as frappés pour nos fautes, Seigneur, Seigneur, que ta volonté soit faite.
Et le peuple répondait :
— Que ta volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel î
Monseigneur Sigismond poursuivait son invocation.
— Aujourd'hui nous avons fait pénitence. Tu nous donnes l'absolution de nos erreurs passées. Seigneur, Ta mansuétude est grande ; elle nous permet de gagner nos demeures. Tu as ramené la brebis égarée au bercail, nous Te reconnaissons, nous T'implorons et nous Te bénissons.
Loué, sois-tu, Seigneur, Seigneur !
— Gloria tibi domine.
Et les fidèles répondaient :
— In secula seculorum.
— Amen, fit le jésuite en se signant.
Puis il donna le signal et se mit en route... Hélas ! l'excitation première tombée, il fallut se
rendre à l'évidence. Le village qui, de là-haut, paraissait si frais, si pimpant, si joli, avait été ravagé par l'ouragan. Les humains, frappés de terreur, avaient été ensevelis. Les murs tenaient debout par un prodige d'équilibre, mais rien ne vivait à l'intérieur, c'était un corps sans âme, une coquille vide ..
La troupe était désorientée, ne sachant plus que faire. Un morne désespoir la terrassait. Le jéfiuiU comprit qu'il fallait réagir sans tarder.
— Le Seigneur nous accable encore, dit-il, mais il nous donne une preuve de son amour. C'est lui
L HOMME QUI VIiNT.
qui nous a conduits jusqu'ici, afin que nous rétablissions son culte abandonné.
Ces maisons seront les nôtres';' cette église sera son église. Il ne veut pas que son peuple soit errant.
Désormais les hommes auront une pierre pour abriter leur tête. Aidons-nous, le ciel nous 'aidera. Notre tâche sera rude, mais nous l'accomplirons sans faiblesse.
Puis, paternel, il ajouta :
— Allons, mes enfants, à l'ouvrage. Dieu nous mène, Dieu nous soutient !
L'idée de la possession les remplit dv jme et leur rendit courage. Ces maisons, ces champs, ces bois, étaient à eux. Ils allaient pouvoir se les partager. Quelle aubaine ! chacun pourrait se tailler un domaine !
L'instinct de la propriété était déchaîné. Ils acclamèrent le jésuite en lui disant :
— Vous êtes notre père, vous êtes notre sauveur !
En cette qualité, Sigibmond s appropria lu pin.> belle maison, sur la Place, les autres étant le lot de Baron-Lamarche, Jacobus Schwartzheim, Gaspard T..'.fn1.>Hp \,hU]n c;:.,,.-.,v.< Plnrid*^ Anfinéor.
A Cirubcoula.s échut le presbytère. Le jésuite ollrit l'hospitalité à la comtesse Borowéka et à la marquise de la Maille.
Aux mariniers, à Louis-Pierre, à Céline, à Mélie Chasse, à Catherine, à Hilarion Pincette, à Pouce, à Bouliche, à Mohammed, on assigna des masures au bout du village.
Louis-Pierre voulut protester. 11 réclamait pour lui et ses compagnons une maison d'assez belle apparence près de l'ancienne fontaine, mais le jésuite lui répliqua sèchement qu'il n'avait qu'à accepter ce qu'on lui offrait par pure commisération, bien heureux qu'on lui donnât quelque chose.
La matinée et une partie de l'après midi se passèrent à l'examen des propriétés, chacun voulant se rendre compte des possibilités matérielles pour mettre en valeur sa nouvelle richesse.
Vers cinq heures, ils se trouvèrent sur la Place. Seul, le jésuite manquait, mais au bout d'un instant, il les appela.
Il les fît entrer dans sa maison. Là, il les réunit dans une grande salle. Sur des sièges de fortune, les bourgeois prirent place. Dans le fond, debout, les paysans, les mariniers, le populaire.
Monseigneur Sigismond prononça quelques paroles, il remercia encore le ciel du secours imprévu qu'il leur avait donné ; il émailla sa harangue de quelques citations latines, puis il les informa qu'un conseil était institué. Il en avait la présidence.
Jacobus Schwartzheim s'occuperait des échanges, Gaspard Lafolette trancherait les questions litigieuses, Baron-Lamirche réorganiserait la vie intérieure, Achille Saparès l'instruction, Placide Antinéor aurait la haute main sur la police en attendant que soit constituée une milice. Négrier était son coadjuteur.
Les services du culte seraient assurés par l'abbé Groscoulas, second vicaire, lui, Sigismond, gardant la direction générale des aifaires.
240 i/homme qui vint...
— Et nous? cria Louis-Pierre.
— Vous, vous êtes nos administrés.
— Mais...
Sigismond lui coupa la parole et sans tenir compte de ses protestations, se tournant vers les autres, il déclara :
— Sommes-nous d'accord, mes amis?
— Oui, oui, oui.
— Alors, je déclare le conseil de la Cite régulièrement constitué.
Reprenant immédiatement la parole, il ajouta :
— La situation la plus périlleuse, à laquelle il faut parer immédiatement, est celle de la nourriture. Vous, Messieurs (et il se tourna vers ceux qu'il appelait ses administrés) vous irez aux vivres.
— De quoi, lit Louis Pierre, c'est nous qui sommes de corvée, pourquoi nous et pas les autres ?
— Telle est la volonté du conseil dont je suis le mandataire, coupa court le jésuite.
— Pourquoi que tu réclames toujours, lit un marinier, c'est pas ça qui arrangera les choses. Eux, c'est eux, nous, c'est nous. Eux, c'est les bourgeois, nous, les pauvres diables. Il faut des hauts et des bas. Ça a été toujours comme ça, alors... Tu Ms beau faire le malin, tu ne changeras rien à la chose.
Mais Louis-Pierre s'entétail .
-— J'm'en fou <|u'ils commanilent, mais je veux la justice. J'irai aux vivres si tout U monde y va à son tour. Alors quoi, c'est nous qui allons faire le boulot tandis que ces cocos-là vont se les rouler au soleil !
Il cracha par terre et jura « le tonnerre de Dieu me crève si je bouge ».
Sigismond sentait que c'était toute son autorité qui était en jeu; si la discussion se prolongeait, les raisonnements simples et le bon sens de l'ouvrier pouvaient l'emporter.
Il intervint avec sa brutalité routumière. 11 vint se placer résolument au milieu des prolétaires. Il eut l'air de s'informer.
— Eh bien ! qu'y a-t-il ?
Il y eut une hésitation. Louis-Pierre s'avança crânement devant le jésuite.
— Il y a, il y a qu'on ira aux vivres si vos bons amis y viennent... voilà î...
— Ah ! je vois ce que c'est, Monsieur veut faire le bel esprit. Monsieur fait du socialisme, Monsieur fait la mauvaise tête, alors que, Dieu m'est témoin, tous ici nous apportons le meilleur esprit de conciliation.
— C'est pas ça, essaya Louis-Pierre...
^— Laissez moi parler, vous êtes un esprit subversif, une tête chaude, un élément de désordre. Apprenez, Monsieur le beau parleur, que nous ne voulons pas cela ici Les rebelles, on les mate. Voulez-vous aller aux vivres avec vos camarades?
— Non, répondit l'ouvrier résolu.
— C'est bien. Saisissez-vous de lui, ordonna le jésuite aux mariniers.
Vingt poings solides s'abattirent sur les épaules de Louis-Pierre qui s'affaissa. Mais se reprenant aussitôt d'un coup de reins il se débarrassa de ses adversaires et leur fit tête.
C'était un gars solide. Il eut tôt fait d'envoyer à
terre deux de ses assaillants. Mais Isidore Groscoulas se glissa derrière lui et de son étreinte puissante, il paralysa les bras de Louis-Pierre. Les autres bondirent sur lui et le terrassèrent.
Dans un coin, Catherine consolait Céline qui pleurait silencieusement.
Seule, Mélie Chasse grommelait entre sesdent^ :
— Tas de saligauds !
Sur Tordre du Jésuite, quatre mariniers jetèrent Louis-Pierre au fond d'une cave boueuse.
Deux d'entre eux se constituèrent ses geôliers.
C'était bien la civilisation qui renaissait.
Elle commençait par un acte de force ; une prison marquait sa première étape vers des destinées meilleures.
Le u Conseil » avait assisté impassible à colle, scène jugeant prudent de ne pas intervenir.
En eiVet, l'ouvrier aurait pu l'emporter, mais du moment qu'il était vaincu, tout était pour le mieux. Rien n'était changé, aussi lorsque Sigismond revint vers les notables, ceux-ci ne lui ménagèrent pas les félicitations sur son attitude, sn fermeté et sa résolution.
L'autorité du jesuile ^ lUtit nupo.st'u par la puigne.
Immédiatement, il avait trouvé des flatteurs pour l'excuser et des thuriféraires pour le louanger.
L'humanité reprenait véritablement sa conscience.
Au matin, Kââh-Kah (\m veillait sur le sommeil des hommes Aboya.
Sixte se leva, llsiflla le chien et partit avec lui. Kââh-Kab 1'^ museau dans l'herbe, ^renifla, puis
il fila droit suivant une piste. Au bout d*un instant, il s'arrêta et ses aboiements reprirent furieux. Sixte s'approcha et vit Louis-Pierre qui montait le sentier avec quelques camarades qu'accompagnaient Céline, Catherine et Mélie Chasse.
— Rappelez votre chien, Sixte, implora Céline.
— La paix, cabot, criait Louis-Pierre, la paix voyons...
Sixte siffla, le chien vint se ranger sous ses jambes, en grognant, les crocs dehors.
— Que voulez-vous, fit Ferment en souriant, vous êtes partis, et Kââh-Kah ne vous connaît plus.
— Mais, bougre, interrompit Louis-Pierre, on est des amis.
— Dans ce cas, soyez les bienvenus.
Et Kââh-Kah, sur l'ordre de Sixte, fit fête aux femmes qui le caressaient.
— Voilà la paix signée, déclara Mélie.
— Alors, en route, ordonna Sixte.
Et le groupe gagna la clairière. Là, se trouvaient les anciens compagnons rassemblés.
Céline eut une défaillance. Louis- Pierre se précipita tandis que Catherine disait à l'oreille de Sixte.
— Nous mourrons de faim !
Minouzou jeta une poignée de brindilles et de branches dans le feu qui pétilla, tandis que Milou plaçait sous la cendre les châtaignes qu'il avait récoltées.
Un peu confus, les nouveaux venus attendaient debout, les bras ballants, qu'on les pria de prendre place. Alors Sixte simplement leur dit :
— Asseyez-vous et mangez !