‹ L'homme qui vint, romanChapitre 38 sur 50 · CHAPITRE XIV La Bête et T Homme · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV La Bête et T Homme

— Nous les tenons,

— Hardi !

— En avant!

— Lancez î

Une grêle de pierres ,,,.., .n* uo^i.^ ut:,-> i^anchageselïeuillés.

— Ils vont riposter.

— Prenez garde.

^)uchez-vous.

Des cailloux sillU^rent. Un homme qui ne s\Uait

cri.

— Diable, si ceia continue, ils vont nous décimer les uns après les autres,

— En avant !

— Vous êtes bon. vous, avec votre « en avant ». Si vous croyez que c'est facile.

— Allez-y vous mène

Celui qui commandait scnlit que son prestige était en jeu s'il ne donnait pas de sa personne. Il dressa sa haute taille bravant les jets de pierre qui l'accueillaient.

— En avant, en avant, nous les tenons, vous dis-je.

Electrisée par soh courage, la troupe avança. Les pierres pleuvaient dru. Des hommes étaient frappés, qu'importe, on gagnait du terrain.

— Le but est proche.

— Hardi, le butin est à nous.

S'excitant avec des cris sauvages, ils s'avançaient résolument vers le camp adverse où plus rien ne bougeait.

— Ils ont fui.

— Nous sommes vainqueurs.

— Victoire ! victoire ! victoire !

Tout à coup, quatre formes surgirent armées de matraques noueuses

Ce fut un combat de géant.

Avec des moulinets terribles, les assaillis se firent place, les bâtons levés retombaient avec des bruits sourds.

Les assaillants devant cette attaque inattendue, hésitèrent. Cette hésitation fut leur perte. Les quatre cognaient, dans le tas, sans mouvements désordonnés, sans se presser, avec ordre et méthode. On eût dit des faucheurs dans un pré ou plutôt des bûcherons dans la forêt.

Le combat durait depuis cinq heures.

Au matin, Capitaine qui veillait (depuis l'agression dont Milou avait été la victime, le singe se méiiait des hommes), au matin, Capitaine avait surpris ceux de la vallée tandis qu ils montaient à l'assaut de la caverne.

Depuis quelques jours, il avait remarqué en bas

des mouvements insolites, des groupes se réunissaient au pied de la montagne, avec des gestes et des cris.

En se cachant, sautant de branche en branche, il avait pu surprendre leur complot.

Le jésuite excitait son peuple.

— Là-haut, disait-il, il y a des provisions immenses. L'autre nuit, je me suis glissé aux abords de leur camp et j'ai vu des réserves pour tout l'hiver. Ils ont des vivres en abondance. Nous ici, nous n'avons rien. Ils nous empêchent d'aller dans la forêt. Ils veulent nous affamer.

— A mort ! à mort ! hurlait la horde fanatisée.

— Il faut les surprendre au matin, tandis que les hommes seront en chasse. Il n'y aura que les femmes, nous en viendrons à bout, nous aurons les vivres. Quant aux femmes, je vous les abandonne, vous pourrez en disposer comme bon vous semblera...

L'imagination aidant, ceux de la vallée finirent par croire ([ue leurs anciens compagnons vivaient dans un pays de cocagne où tout était à discrétion.

L'abbé Groscoulas assurait qu'il les avait surpris un soir autour d'un feu où cuisait une bête prodigieuse.

Le singe était rentré soucieux. Il avait averti ses amis d'une attaque probable. Ceux-ci étaient sur leur garde. On n'allait plus isolé à la recherche de la pâture quotidienne. Un groupe restait avec les femmes, tandis que l'autre chassait.

Une complication était survenue. Une nuit,

Céline fut prise de douleurs et comme le soleil se levait, elle mit au monde un enfant.

Sixte avait toujours redouté cette heure, mais ces craintes furent vaines. Tout se passa pour le mieux, grâce à Myouk qui soigna l'accouchée selon les méthodes de son pays. 11 choisit des herbes dans la forêt qui arrêtèrent la fièvre et bientôt, la jeune mère put reprendre sa place autour du foyer.

Donc, un matin, Capitaine avait surpris la horde qui montait de la vallée.

Il siffla légèrement pour avertir ses compagnons. Ceux-ci furent debout en un clin d'œil. Ils se placèrent derrière un rocher qui surplombait l'étroit sentier où s'étaient engagés les assaillants ; lorsque ceux-ci furent à proximité, ils firent choir sur eux des quartiers de roches et une^grêle de pierres.

Déconcertés, il y avait dans leurs rangs un mort et trois blessés, ils allaient se débander lorsque enflammés par la promesse des richesses abondantes que les autres détenaient, ils reprirent courage et s'élancèrent à l'assaut.

Sous le nombre. Capitaine, Myouk, Sixte et Louis- Pierre avaient battu en retraite vers le camp où ils avaient élevé des éléments de défense, des troncs d'arbres enchevêtrés formaient une sûre barricade à l'abri de laquelle, ils pouvaient tenir plusieurs jours.

C'est Sixte qui avait eu l'idée de les laisser s'approcher, suivant ses conseils, ils n'étaient intervenus avec leurs bâtons qu'au moment propice.

La mêlée était générale. Ceux qui venaient pour

252 t.'ttomme qui vint...

piller avaient négligé de s'armer. Bientôt une partie céda qui entraîna la déroute des autres.

Myouk, Sixte et Louis-Pierre leur donnèrent la chasse. Le colonel Antinéor qui détalait aussi vite que lui permettait son obésité buta et tomba à plat ventre. Un elîort le mit sur le dos, alors effaré, il vit le bâton de Sixte qui tournoyait au-dessus de sa tête. 11 crut que sa dernière heure était venue. Il ferma les yeux attendant la mort. Gomme elle n'arrivait pas, il rouvrit les paupières et vit son ennemi qui riait aux larmes. Furieux, il voulut se relever, cela lui fut impossible. On eût dit un gros hanneton agitant vainement les pattes pour se remettre d'aplomb. Sixte d'une secousse le mit debout. Le colonel, ahuri de tant de mansuétude n'osait plus bouger.

— Fous le camp, vieille baderne, lui cria Ferment dans l'oreille.

Comprenant enlin (|u il elait libre, il partit en courant au moment même où Sixte lui allongeait dans la partie la plus grasse de son individu un é|/ique coup de pied qui l'envoya rouler <' • K"i\sons en buissons jusqu'au bas du-mont.

L.Vhaut, deux ennemis restaient en présence, Capitaine et Sigismond. Le singe avait jeté son bâton qu'il jugeait inutile, les deux êtres s'être ignircnt {\ bras le corps, les muscles de l'homme étaient tendus comme les cordes d'un arc, un pli barrait le front fuyant du Singe, l'homme arrachait à pleines mains les poils de la bête qui ne sourcillait pas.

D'un mouvement sûr. Capitaine amenait à lui le corps de son adversaire, c'était une pression lente.

irrésistible, horrible. Les yeux exorbités, la bouche sanglante, le jésuite essayait vainement de se dégager. 11 parvint après des efforts surhumains à desserrer l'étreinte qui lui paralysait le bras droit.

Rapide, la main fouilla la poche, une lame étincela comme un éclair, mais la main levée ne s'abattit pas, le singe avait paré le coup.

Maintenant, la main de la bête tenait la main de l'homme comme dans un étau, peu à peu, sous la douleur qui les broyait, les doigts s'écartèrent, le couteau tomba dans le ravin avec un bruit métallique.

Dans leur étreinte, ils n'avaient pas vu qu'ils surplombaient l'abîme. Le goutîre était là qui bâillait, attirant, appelant à lui la proie. Une secousse et le cOrps tombait et se fracassait sur les rochers pour rouler ensuite dans les eaux du torrent.

Le singe tenait l'homme suspendu dans le vide ; vaincu par la bête, il se crut perdu. Mais la bête ramena l'homme et bientôt ses pieds reprirent contact avec le sol.

Le jésuite respira bruyamment, le singe l'avait lâché.

Ils restèrent une minute, face à face, mêlant leur haleine, les yeux dans les yeux.

Hypnotisé, le jésuite ne bougeait plus. Enfin, le singe souflla un rauque :

— Va- t'en.

L'autre n'avait pas compris, il ne concevait pas qu'on pût lui faire grâce après sa traîtrise.

— Va-t'en, répéta la bête.

Sigismond de la Roche-Mareuil s'en alla.

Mais au détour du sentier, il se retourna et lança d'un cri rageur :

— Brute !

La bête lui répondit :

— ''Homme !

Page 1