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CHAPITRE XV De la bonté humaine

Penchés sur le rocher qui dominait la plaine, les vainqueurs voyaient fuir les vaincus qui refluaient en désordre vers le village.

Lorsque le dernier eut disparu, Myouk, Sixte, Louis-Pierre et Capitaine retournèrent vers le camp qu'ils trouvèrent plein d'allégresse.

En effet, malgré l'interdiction formelle de Sixte, Milou avait suivi les diverses péripéties du combat, ne résistant pas au plaisir d'envoyer, de temps en temps, un caillou dans les rangs ennemis.

Dès qu'il vit que ses amis avaient le dessus, il partit en courant porteur de la bonne nouvelle.

Les femmes tressèrent des couronnes avec des feuilles de chêne ; puis, avec des cris de joie, agitant des branches de fougères comme de hautes palmes, elles marchèrent à la rencontre de leurs sauveurs.

Elles pleuraient, elles riaient tout à la fois et ne sachant que donner en récompense à leurs héros elles oftrirent spontanément la fleur nue de leurs lèvres.

Capitaine, seul, se tenait éloigné comme gêné par ces effusions sentimentales. Inquiet, il tournait en rond, brisant d'un geste machinal une branche dans ses mains nerveuses. Une tristesse indéfinissable se lisait au fond de ses prunelles.

Catherine la remarqua et comme la bête s'asseyait à l'écart, elle s'approcha et de ses doigts câlins, elle lui gratta doucement le crâne. Le singe, surpris, laissait faire. Bientôt, il goûta la caresse, ses poils se dressèrent, ses paupières se plissèrent, son mufle tressaillit par mouvements saccadés. Heureux, il émit des grognements d'évidente satisfaction.

Un grognement plus violent détendit ses mâchoires, il riait. Il riait comme une fille qu'on chatouille. Alors, il se dressa et saisissant Catherine par la taille, il l'emporta dans le tourbillon d'une danse échevelée.

Ce fut comme un signal. La fête s'improvisa spontanée débordant d'une joie robuste et saine.

Milou faisait saut périlleux sur saut périlleux, puis il marcha sur les mains. Ensuite, il poussa le cri du chien, du chat, du poussin, faisant ù lui seul le bruit d'une ménagerie.

Minouzou dansait seule en pinvant sa courte jupe. Sixte lui-même fit valser Mélie Chasse. Quant à Louis- Pierre^ il faisait des entrechats fantaisistes, doublés d'ailes de pigeon, et pour s'entraîner, il imitait le piston.

Assise à terre, son enfant au sein, Céline riait, riait...

Puis les vainqueurs dressèrent un énorme bûcher

et bientôt une flamme jaillit, immense, droite, roide, symbolique.

C'était véritablement la langue du feu sortant des entrailles de la terre pour apporter aux hommes la puissance des Dieux. C'était le Feu, principe de vie, le Feu, source féconde des bonheurs innombrables, le Feu créateur, le Feu générateur !

Dans leur détresse et leur isolement, ils comprirent alors la force qu'ils possédaient dans leur faiblesse.

Devant l'ardent foyer qui projetait un cercle d'ombres mouvantes, les hommes avaient repris leur gravité.

La joie se transformait : de nerveuse, elle devenait cérébrale. Les traits calmes, ils attendaient une manifestation surnaturelle.

La flamme montait incandescente, blanche à force d'être rouge, c'était une torche géante brûlant à la cime du mont à la gloire de Dieu. C'était le Flambeau, le Flambeau avant sa course, le Flambeau dans sa force naissante avant que Prométhée l'eût ravi pour le remettre aux mains fragiles des humains.

Ils sentaient confusément la grandeur du spectacle qui les dépassait et ce furent les deux enfants qui trouvèrent la solution exacte de leur situation.

Ils tombèrent à genoux, les mains jointes, les yeux adorateurs.

La flamme après s'être élevée dans un effort suprême, après avoir lancé aux cieux des gerbes d'étincelles comme pour s'agrandir et pour se prolonger, la flamme diminua... Des langues, de plus

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en plus courtes, léchaient les derniers usons et bientôt, il n'y eut plus qu'un brasier ardent. Sixte alors s'approcha de Milou et lui dit :

— Pourquoi as-tu fait cela?

Le gosse en se relevant répondit :

— Parce que c'était beau !

Et l'homme qui se croyait au-dessus des contingences humaines se sentit tellement troublé devant cet enfant qu'il partit sans mot dire. Il alla s'asseoir à l'écart et la tête dans ses mains, il songea.

Cet acte de Foi irrésistible où se révélait une âme, c'était toute l'humanité courbée sous la main de Dieu.

Ces enfants, poussés au hasard de la rue, sans guide, sans soutien moral, qui ignoraient tout des prières consacrées avaient inconsciemment accompli le geste rituel de l'adoration. Adoration muette, si splendide, si noble, si émouvante dans sa simplicité.

N'était-ce pas la religion originelle, dépourvue d'artiiice, dépouillée de mensonges, sauve d'hypocrisie ?

Ils avaient adoré le feu conmie d autres avant eux s'étaient prosternés devant le Soleil.

C'était la pureté primordiale telle qu'elle existait avant que les prêtres et les chefs l'eussent déformée par des interprétations destinées à raffermir leur puissance et leur pouvoir.

U n'y avait pas d'enfer, il ii > ci><tii j>as de démons, il n'y avait pas d'esprits malfaisants, il n'y avait pas de fantômes errants dans un impossible repos. Les yvMtvip'x 'lu M^-^i o-» ..;,>, ^f ,'.(p jj^yp^f^i^

de toutes pièces pour rafîolement des esprits, dans un intérêt de lucre, pour la satisfaction des désirs au fur et à mesure des progrès accomplis par la civilisation.

Ce mot, qui revenait à son esprit depuis la catastrophe, le frappa. « La Civilisation » î Quelle bouffonnerie !

Et Sixte se prit à rire en songeant au beau sujet de dissertations qu'eussent fournis autrefois ses pensées.

Il se rappela avec dégoût les compromissions, les marchandages, le maquignonnage dont se fardait alors la vie. 11 se dressa, étirant ses membres souples, bombant son torse, se sentant fort, le cœur empli d'une incommensurable bonté.

Et comme Myouk l'appelait, il reprit sa place autour du foyer et mangea avec l'appétit d'un homme qui s'est bien battu et que préoccupent les seuls soucis matériels.

Lorsqu'ils eurent mangés, Myouk commença la mélopée que chantait sa tribu alors que les chasseurs revenaient victorieux, les épaules ployées sous les dépouilles ennemies.

C'était sur un ton mineur l'exaltation du courage, de la patience et de la ruse. La note se prolongeait étrangement modulée, grave, un peu nostalgique, évoquant les longues attentes dans la neige, les rudes combats avec les fauves et le retour glorieux au foyer ; alors le mouvement se précipitait en une succession de cris sonores, d'appels joyeux. Le chanteur s'était dressé et sans interrompre sa chanson, il tournait, tournait autour du foyer comme autrefois après les chasses, alors qu'il celé-

brait avec ses compagnons, porteurs de trophées, les fastes de la tribu de Nessarak.

Sixte avait repris son rêve humanitaire. Ce primitif qui chantait, sa joie était pareille dans sa simplicité à l'enfant qui tout à Theure adorait le feu.

La civilisation n'avait pas imprimé ses tares sur cette Ame neuve, blanche comme la neige polaire. Philosophe, il se surprenait à revivre son rêve de la possibilité d'établir une humanité nouvelle, vivant selon les règles immuables de la nature, sans complications, sans raffinements. Ils étaient là quelques-uns venus de tous les mondes et de toutes les classes, ils étaient heureux, ils étaient bons.

L'esquimau avait tu sa chanson. Il s'accroupit près du foyer, les yeux rieurs, content d'avoir accompli son devoir. On le félicitait.

fi'heure était douce, le feu achevait de mourir, au ciel, il y avait l'errance des étoiles, une lune nouvelle se croissantait.

Soudain, un ricanement déchira la nuit, suivi aussitôt par le lourd éboulement d'un quartier de roc. Un cri terrible fusa poussé par Céline.

Sous la pierre, gisait, écrasé, l'enfançon qui dormait auprès d'elle.

Au loin, on entendit un galop éperdu. Sixte se précipita, mais il buta contre une racine et tomba. Lorscju'il se releva, il reconnut la silhouette du Rutian qui fuyait.

Alors, courbé sous la fatalité des choses, il n'alla pas plus avant dans sa course et, tristement, il revint vers cette mère qui pleurait avec des sanglots déchirants l'enfant qu'un matin un homme lui

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