‹ L'homme qui vint, romanChapitre 40 sur 50 · CHAPITRE XVI Quand vint Phiver · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI Quand vint Phiver

Brusque l'hiver arriva. Après quelcpies jours de gai soleil, qui avait ranimé les splendeurs du bel automne attardé dans reffeuillement de ses branches, une pluie fine était tombée, inlassablement, polissant les rochers et les arbres.

Les buissons dépouillés montraient les nids déserts qui pendaient orphelins. Une odeur fanée montait du sol. L'horizon s'emmitouflait dans une légère grisaille. Par instants, l'averse était plus forte, des rafales griffaient l'écorce des châtaigniers, l'eau piquait la terre molle.

Au travers des branchages emmêlés, on voyait un ciel morne, où rien ne vivait.

Sous la conduite de Capitaine, inquiet de la mauvaise saison, la bande avait abandonné son refuge ordinaire, pour adopter une grotte profonde creusée au flanc du mont, dans l'amoncellement chaotique des rochers.

Un épais rideau de sapins cachait l'entrée aux yeux de tous et protégeait les hommes.

A droite, une pente raide, presque à pic, avec çà

et là, quelques pins poussés de travers, puis le vide avec, au fond, le grondement rageur du torrent étranglé dans la passe.

Sur la gauche, la forêt s'étageait, tachée par la masse sombre des arbres immuablement verts.

En haut, la forêt s'arrêtait et la montagne se terminait brusquement par la cassure nette d'une aiguille de pierre.

Une nuit, la bise aigre s'éleva, des paquets de pluie giflaient le roc. Et le vent pleura sa misère éternelle. Lui qui ne s'est jamais reposé, lui qui n'a jamais dormi, implorait avec des accents pitoyables.

Il se traînait, au ras du sol, rampant sur les cailloux, accablé par un fardeau invisible, et comme on n'écoutait pas sa plainte, il se relevait furibond, prenait à bras le corps les arbres qu'il ébranlait sur leurs racines, passait en sifflant dans les bois morts ; il chassait devant lui la pluie comme un troupeau, il avait des éclats de voix qui finissaient dans un enrouement : hou ! hou ! hou ! houou ! 11 se piquait aux aiguilles des pins, tournait, se cabrait, puis comme on ne prenait pas garde à sa peine, s'engoutFrait avec des tourbillons et des spirales entre les parois du mont et son hurlement se perdait, là-bas, dans la gorge, avec le fracas du torrent qui s'irritait de cette visite importune.

Le vent tombé, le ciel se plomba. Une neige fine et drue descendit, elfaçant les pistes, nivelant le sol et bientôt dans 1^ forêt sous ce lent ensevelissement, il nV eut plus un bruit, les oiseaux s'étant cachés pour mourir sous quelques sapins engourdis qui étiraient leurs branches...

l'homme qui vim\.. 263

Et les hommes ?

Réfugiés dans la caverne, les hommes étaient accablés par la destinée.

Us s'étaient rassemblés en un seul groupe autour d'un mauvais feu, le bois mouillé brûlait sans flamme, une fumée opaque montait qui les prenait au gosier.

Des feuilles et des herbes desséchées formaient une litière suffisante sur laquelle les femmes étaient couchées. Quelques hommes étaient accroupis les mains nouées aux tibias, ils regardaient le foyer d'un air morne pour y lire l'avenir.

Frileux, secoué de tremblements convulsifs, Capitaine inaccoutumé à ces températures grelottait de fièvre. Il était affalé, couché à même le sol, devant le feu, les genoux touchant presque ses mâchoires massives, ses paupières étaient micloses, ses mains grattaient la terre d'un mouvement involontaire.

L'acre fumée le faisait tousser. Une toux caverneuse qui lui déchirait les poumons et soulevait sa poitrine comme un soufflet de forge. Un sifflement passait entre ses crocs contractés.

Des images imprécises défilaient dans sa mémoire. L'instinct qui survivait lui faisait évoquer des paysages jamais revus.

C'était, au loin, dans la forêt natale, les doux balancements, les sauts de liane en liane, la sieste bienfaisante et quiète au creux d'un arbre mort ou sous les feuilles larges des bananiers...

Les premiers jeux avec ses frères, les batailles pour un fruit dérobé, les cris aigus, les culbutes dans la poussière dorée du sole 1,

Le soleil î le <,^ruiui soleil qui r» ciiauiiaiL les membres et qui piquait la peau sous les poils. 11 ne le reverrait plus, c'était fini, il allait mourir, là, dans ce trou sombre, sans gloire, sans beauté. Une ombre passa devant ses yeux, il crut voir la mort.

Non. Quelqu'un s'était levé qui avait jeté une poignée d'herbes sèches dans le feu, vr.- ^^-^'rime claire et réconfortante s'éleva.

La bête ouvrit toutes grandes ses paupières, elle crut au soleil, au fils de la vie éternelle. Ce qui est lumière est joie. La joie et l'espérance sont des sœurs jumelles. 11 se reprit à concevoir un sort moins pire, il se souleva et se mit à croupetons, regardant tourner la flamme rouge et bleue, avec un contentement enfantin ; la lièvre le secouait encore et sa tête allait, à droite, à gauche, vide comme un grelot.

Milou, qui avait iroid, s approcha de Im, le contact de la bête rechauifa ses membres. Le singe comprit inconsciemment cette chose. D'un geste, il ramena le gamin vers lui, sa force gardait cette fraj^ilité.

Mais des soucis flottaient encore dans ces prunelles.

— Ça ne va pas, vieux, fit le gosse.

Et comme Capitaine négligeait de répondre, Milou continua :

— Tu as froid, hein ! ça vaut pas le Sahara (pour Milou, le Sahara était toute l'Afrique, là s'arrêtaient ses connaissances géographiques). T'en fais pas, Poilpoil, le quinquet se rallumera, là-haut, les feuilles ça repousse tout seul, l'hiver ça dure pas jusqu'à la Saint Gliî"/^'" l-^ ..r;T.f..mps rappliquera.

Il y aura de l'herbe haut jusqu'au ventre. Et des fleurs dans l'herbe, on se roulera dedans, dis, vieux, tu veux bien ?

Le singe grelottait plus fort. Ses mâchoires claquaient. Alors, Milou se dégagea malgré le froid qui bleuissait sa chair, il sortit et revint tenant dans le creux de ses mains une poignée de neige qu'il présenta à Capitaine. Celui-ci but avidement. L'enfant frictionna les tempes de son grand ami. La fièvre s'apaisa un instant. La Bête et l'enfant s'endormirent, l'enfant dans les bras de la Bête.

Page 1