CHAPITRE V Hilarion Pincette
Dre... dredredredredre... la sonnerie du réveil égrena fausse, aigre, insupportable.
Sous un drap sale, une forme s'agita avec un grognement. Le soleil tapait d'aplomb sur la vitre de la tabatière. Une chaleur suffocante régnait dans l'étroite mansarde surchauffée.
Un rayon plus vif vint frapper en plein visage le dormeur qui s'éveilla. Des jambes maigres et poilues se montrèrent, puis un buste se dressa.
Un large trou dans la broussaille emmêlée des cheveux et de la barbe : c'était Hilarion Pincette c|ui bâillait.
Il s'étira, mais brutalement son poing heurta la muraille.
Hilarion Pincette ouvrit les yeux. Puis, il se recueillit dans ce demi-hébétement qui n'est pas encore la vie et qui n'est déjà plus le sommeil.
Ses pensées s'enchaînèrent pourtant. 13 juillet! Veille de fête. Par économie, le marchand de soupe qui l'employait avait licenci^.^es apprentis bacheliers. De déduction en déduction, Pincette arriva à
cette réalité : « Je suis libre » et, déliciv v.o^..^^..^,, il se retourna contre le mur, essayant de reprendre un bienfaisant sommeil.
Mais le soleil envoya un rayon oblique qui lui picota le flanc, car Pincette, par économie, couchait nu. Ce n'était pas beau. Le Seigneur ne l'avait pas façonné à son image, cependant il n'était pas sans avoir une certaine ressemblance avec ces Christs du xv*', taillés dans le bois dur par des artisans primitifs. Ses côtes saillaient fortement, un creux terrible s'incurvait à la place de l'estomac, ses jambes cagneuse? se terminaient par des pieds énormes, les orteils en éventail. Le tout était d'une couleur ocre jaune, Pincette ayant con» serve du Séminaire une sainte horreur de l'eau.
Gêné par la caresse persistante du soleil, il poussa deux ou trois grognements et l'astre tout puissant se mit à taquiner ce pauvre diable ; il promena, tour à tour, ses rayons sur le visage, sur le ventre, sur les pieds du dormeur, mettant en lumière toutes les crasses et toutes les malpropretés du pion.
Et soudain, dans sa chair, un émoi s'éveilla.
Pincette prit un parti héroïque, malgré sa paresse, il se leva en grommelant :
— Bon sang de bon sang ! 11 ne manquait plus que cela !
11 chercha un instant sa chemise, sa pauvre chemise à carreaux qu'il trouva sous le lit, et l'ayant revêtue, grotesque, il s'accouda à la tabatière, c'est à-dire que sa tête hirsute sortait du toit, comme émergent 11^ têtes des croquemitainM lorsqu'on ouvre ces boîtes enfantiues.
l'homme qui VI -NT... 33
Une douce chaleur l'enveloppa. Un moment, le paysage l'intéressa. La mer des hautes cheminées, chapeautées de tôle ou de terre cuite ; les mansardes voisines s'éncadrant nettes dans la ligne du ciel. En face, l'horizon était barré par un vaste pan de mur où saigifait, en lettres pourpres, l'avis pratique de M. Dufayel annonçant à tous les purotins des sixièmes et septièmes environnants qu'il avait <i des mobiliers par milliers ».
A gauche derrière une lucarne, il aperçut, par hasard, une petite bonne qui procédait à ses ablutions matinales. Elle frottait énergiquement son cou et ses seins qui bombaient sa poitrine, fermes et durs.
Le désir de Pincette se réveilla. Ses yeux de bouc lubrique étincelaient, suivant le va et vient de la serviette et essayant, sous le geste rapide, d'apercevoir un coin de chair.
Maintenant, la jeune fille se peignait et le bras relevé laissait voir une large touffe noire. Plus que la chair, cette tache sombre excita l'homme qui reprit son grognement de pourceau.
La boniche entendit et goguenarde, elle lança avec un fort accent provençal :
— Eh I vieux vilain, ça t'amuse de faire voyeur ? Veux- tu bien cacher ta face plate, eh ! fade !
Et prenant à pleines mains ses seins» elle cria :
— Ils sont pas pour ta goule, eh curé I Honteux d'avoir été surpris, Hilarion Pincette
rentra précipitamment sa tête. Mais les yeux pleins de la vision dernière, il s'habilla furieux en gueulant ;
— Les garces ! les garces !
Il s'enveloppa d'une redingote olivâtre qui lui battait les talons et, dégringolant ses six étages, il sortit.
11 marchait .à grandes enjambées de faucheux, vieille habitude de pion paresseux qui se lève à la dernière minute et que presse la peur d'arriver après l'heure.
Puis il pensa qu'il était en vacances. Une joie immense l'envahit. Etre libre ! ne pas rentrer, ne pas sentir peser sur ses épaules la rude discipline. Etre débarrassé des gosses méchants et querelleurs ! Pouvoir aller de ci, de là, au gré de son caprice.
11 se promettait à lui-même une journée magnifique et il en échafauda })atiemment le programme.
Son désir lui revenait de la lemme. uiic ii:i.i-;c persistante se dessinait devant ses yeux, nette, provocante, pleine de luxure.
— Sacrées femelles, jura-t-il.
Et il se rappela une fille, qui lui avait été jadis accueillante, là-bas, quelque part, dans le Quartier Latin. 11 se ressouvenait. C'était rue Serpente, dans un hôtel, il ignorait le numéro, mais il était sûr de reconnaître la maison qui s'allaissait, lasse du poids des ans, sur sa base.
Ayant un but désormais, il reprit sa marche de grand laucheux à travers Paris.
Arrivé devant riiùtel qu il leconnaissait elîecti- Ncment, il tut une timidité souilaine. 11 n'osait pas entrer. Il pas.sa deux ou trois fois devant la porte, alla jusqu'au boules ard Saint-Michel, revint parla rue Danton, puis tout à coup, avec cette ])rutalité
des timides, il s'engouffra sous le porche comme on se jette à l'eau.
Un garçon balayait le couloir.
11 bredouilla :
— Mzelle Ninilaiche...
— De quoi? gouailla le garçon.
11 répéta :
— M'zelle Ninilaiche . . .
— Connais pas !
Voyant qu'il allait être éconduit, il s'enhardit et s'expliqua :
— Mais si, vous savez bien, la petite blonde qui vient au d'Harcourt...
— Ahl j'y suis, vous voulez dire M"*^ Nini Lamiche.
— Oui, c'est cela.
— Elle s'est « déménagé à la -cloche » voilà deux quinzaines. Si c'est pour une créance, vieux, vous êtes refait.
Et le garçon, d'un geste las, reprit son balayage.
Hilarion Pincette se retrouva sur le pavé de la place Saint-Michel, devant la fontaine où Farchange terrasse le Démon.
Désœuvré, les bras ballants, il recommença sa marche à travers Paris, essayant de se distraire au mouvement de la rue. Mais bientôt, son désir revint, véhément, et il se mit à regarder les femmes.
Il les suivait jusqu'à ce qu'elles aient disparu.
Toutes l'intéressaient.
Sous le soleil ardent, à l'ombre chaude de juillet, les femmes passaient, mouvantes, les jupes courtes dégageant les jambes ; les chemisettes^ aux étoffes
Légères, avaient des transparences audacieuses, les bras étaient nus sous les linons et l'on apercevait les rubans aux couleurs tendres (jui maintenaient les dessous. Les seins s'ollVaient, les pointes hardiment tendues, mais ce qui excitait davantage Pincette, c'était l'elYronterie des hanches, que Ton devinait nues sous la seule épaisseur de la jupe.
Certaines femmes avaient la démarche plus provocante avec des dandinements de croupe affolants. Mais Pincette n'était pas un raffiné, sa pauvreté l'avait accoutumé, après de longues abstinences et des jeûnes prolongés, à ne pas être difficile quant au choix du vase d'élection.
Certes, elles lui plaisaient beaucoup les petites poupées de Paris, midinettes ou courtisanes, courant à leur rendez-vous, les joues poudrées, les lèvres avivées par le trait brusque du fard, les yeux char bonnes. Elles sentaient bon la jeunesse et l'amour, leur chair était nette, habituée aux hydrothérapies fréquentes, mais la chair grasse des femmes du peuple lui causait des joies grandes.
11 avait une admiration enfantine devant les larges seins. Les attaches fortes et non racées lui donnaient, à lui le maigre famélique, im sentiment de puissance et de sécurité.
Rue du Mail, il tomba en arrêt devant une boutique. Il y avait sur le seuil de la porte une charcutière, massive, dont les chairs épanouies avaient des étagements successifs. Il aurait aimé dormir longuement parmi ces opulences. Il eut un soupir de regret et passa.
Sur les boulevards, il se mêla aux promeneurs.
Lorsque pour une cause quelconque il y avait
des tassements où le populaire moutonnier marquait le pas, Pincette se coulait comme un reptile de façon à être plaqué contre une- femme. Alors, sa joie était immense, ses mâchoires s'agitaient d'un tremblement qui faisait mouvoir sa barbe, ses narines dilatées respiraient l'odeur forte des cheveux et des nuques.
Il fermait les veux, savourant sa jouissance intérieure, et ses mains s'attardaient à des attouchements passagers.
Dans un rassemblement, il se permit un geste plus osé. C'était une de ces petites arpètes, qui jouent à la dame, dont la maigreur vicieuse attirait. La gosse se retourna, mais, ayant constaté quelle était sa conquête, elle lui lança un « Non, mais fies fois !... » si furieux qu'il courba les épaules et 0 perdit rapidement dans la foule.
Tout le jour, il marcha ainsi, enragé, le flanc tenaillé de désirs. Vers les sept heures, il se rappela une fille de son pays qui était en condition chez des bourgeois cossus. C'était à l'autre bout de la Ville, n'importe, de sa grande démarche de faucheux, il y alla.
11 trouva la souillon à ses fourneaux.
— C'est toi, llilarion l
— Mais oui, Zélie, c'est moi.
-— Et ta boîte ?
— Je suis en congé, alors, j'ai pensé à venir te oir.
— Ça, c'est gentil, mais, mon pauvre vieux, tu tombes mal, j'ai du monde ce soir, des tas de parents aux patrons qui sont venus de la province pour assister aux fêtes.
— Ah!
— Si c'est permis, faire trimer ainsi les pauvres gens comme si qu'on était des esclaves et tout ça pour la fête de la Civilisation.
— Ah !
— Quoi donc que t'as ? Ça ne va pas ? T*es lii planté comme une borne à la croisée des quatre chemins. Assieds-toi.
Pincette s'assit, et la cuisinière, .soudain furieuse, attrapa son fourneau qu'elle foiUTagea à grands coups de tisonnier.
— Et celte carne qui ne tire pas, sûr qi volaille ne sera pas prête. .
EU-e se baissa, ouvrit avec pn'caution le four et sortit un plat au milieu duquel gisait une énorme dinde. Sous la chair, il y avait des taches noires :
des trulTo'. 1;» «"-rMi^^c liiisnnfc (M)iil;ul sur Ips
lianes.
Dans l'iilroiLc cuisine, un parlum monta, alurs Ililarion Pincette aperçut la croupe de la lîlle, tendue vers lui, comme offerte, et pris de folie, il lança sa main d'un mouvement brusque sous les jupons.
La fdle se retourna et lui lança un soufflet magistral qui envoya Pincette sur le coffre à charbon.
Zélie reprit sans colère :
— • C'est ça que tu voulais, vieux cochon, fallait le dire. Aujourd'hui, on n'a pas le temps. T'en as un toupet quand même ! Tes donc un satyre ? Non, vrai de vrai, c'est pas des manières, ça, c'est bon pour les Maîtres qui vous bousculent quand ça leur dit. dans tous les coins, dans la .salle à manger, la cave ou la cuisine. Mais eux, c'est les
t.'homme qui vint... ^9
Maîtres, alors on peut pas refuser. Mais toi, mon vieux, t'es un pauvre bougre comme moi... alors ? Devant l'évidence de ce raisonnement, Pincette sentit son cœur faiblir et, attirant à lui la maritorne, il pleura la tête enfouie dans le tablier grais- '^eux de la cuisinière.
— Là, là, grosse bête, pleure pas comme ça. C'est y possible de se mettre dans des états pareils pour si peu. J'ai pas le temps que je te dis, laisse donc tes mains tranquilles ou je te fous une baffe.
Pincette reniflait les jupons sales; parmi les relents de la cuisine, les graillons et l'huile, l'odeur forte de la fille le grisait.
Il devenait plus entreprenant ; d'un coup de rein solide, Zélie se dégagea.
— J'ai faim, fît alors humblement le pion.
En effet, le pauvre diable n'avait rien pris depuis la veille et la course qu'il avait fournie avait été longue.
— Pour ça, je puis te satisfaire. ^
Elle lui versa une ration copieuse de soupe qu'il avala gloutonnement. Il fit disparaître avec le même entrain une tranche de veau, des pommes de terre et comme la cuisinière ouvrait encore son four, il obtint la permission de tremper son pain dans le jus de la dinde.
Zélie, bonne fille, le regardait manger avec joie, elle lui versait de larges rasades et sortit même d'une cachette un vieux Calvados.
Gomme ils allaient trinquer, une voix rêche glapit:
— Zélie, Zélie...
C'était la patronne.
40 T.' HOMME orr VINT...
La fille bouscula Pincette qu'elle fourra dans un placard.
Au bout d'un instant, lorsqu'elle revint, elle libéra son prisonnier. Celui-ci. accroupi au milieu du linge sale, dormait le groin fourré dans un pantalon de femme.