CHAPITRE XVII Dans la tourmente
L'hiver les bloqua dans la caverne. Les jours passaient après les jours, monotones et réguliers. Le soir tombait avec une sombre détresse.
Puis, petit à petit, l'habitude vint de cette nouvelle forme de vie. Les vivres sans être en abondance ne manquaient pas, j^râce aux sages réserves accumulées dans des trous creusés dans le roc à hauteur d'homme ; grâce aussi à Myouk, l'intrépide, qui accoutumé aux froids polaires, se riait de ce pâle hiver.
Avec son chien, il parcourait la forêt ou descendait de rochers en rochers jusqu'au torrent. Il rapportait de ces randonnées toujours quelque butin.
Des corbeaux en bandes innombrables s'éUdent abattus sur le pays. Ils pi(|uaient la neige de taches noires. Ils elfrayaient le ciel de leurs croassements.
Sixte avait fait d'autres élèves. Louis-Pierre et Myouk maniaient le boumerang avec précision.
Ce furent des chasses mémorables.
Souvent à l'aube, tandis qu'il gelait, ils guettaient
l'homme qui vim... 267
leur proie. Parfois leur endurance était récompensée, des vols de canards sauvages rayaient le ciel de lignes symétriques. Ils abattaient d'un geste infatigable et revenaient à la caverne portant des chapelets d'oiseaux.
Capitaine les accueillait avec des cris de joie. 11 avait pris avec résignation ses épreuves. Il ne quittait plus sa place auprès du foyer où les femmes entretenaient un feu continu.
Un matin, il avait voulu suivre ses compagnons mais dès qu'il avait senti ses pattes s'enfoncer dans la neige molle, il avait poussé des cris perçants et avait regagné au plus vitç l'intérieur de la caverne.
11 y avait établi son commandement paternel entre Milou et Minouzou qu'il aimait pour leur faiblesse et Catherine qu'il affectionnait plus particulièrement.
Il avait des songeries devant le feu. II attendait patiemment l'heure qu'on lui avait promise de la libération.
Parfois, il quittait sa place avec ce dandinement qui lui était propre. Il passait sa tête au dehors et lorsqu'il sentait le mouchetage des flocons, il la rentrait précipitamment avec un éternuement comique.
Les soirées surtout étaient interminables. Pour les occuper, chacun s'ingéniait, chacun apportait les distractions dont il était capable.
Une fraternité régnait, faite d'intimité et de réciproque affection.
Par désœuvrement, par besoin aussi de produire et de créer, Sixte avec un silex entaillait le rocher. Au gré de son caprice, il faisait surgir de la pierre
des êtres fantastiques, animaux bizarres, profils grimaçants, plantes jaillissant dans une floraison inattendue. Il taillait ses figures par angles aigus comme les primitifs ; parfois, il laissait aller son imagination, alors son silex grilfait le roc comme un burin. Un trait silhouettait un homme, une bête, avec une netteté et une finesse digne des plus grands maîtres.
D'autres fois, des rages sourdes le prenaient. Alors, on aurait dit qu'il se battait avec la matière. 11 abattait des quartiers de rocs, faisant apparaître des gueules monstrueuses et torturées. C'était une œuvre titanesque. Il avait pris la montagne pour bloc et l'enfer pour modèle. Il taillait la pierre comme à coups de hache. Tout un monde naissait. 11 y avait un grouillement de larves, des serpents lovés, des crapauds écailleux, des pieuvres et des hydres, une surtout était hideuse, elle avait l'air de rigoler, la bouche fendue, goguenarde, les yeux plissés, elle était dilîorme comme une divinité hindoue et multiple comme une bête mythologique. Autour de sa face, des tentacules rayonnaient comme un mauvais soleil avec au bout des figures humaines, un prêtre, un juge, un gendarme, un soldat.
Les mêmes personnages étaient représentés formant un groupe, comme agrafés les uns aux autres. Ils étaient un, unis, accolés, plaqués contre un coifre-fort, divinité hilare aux paupières rondes.
A leurs pieds, de< "^^'l^^ureux, hurlants, piétines, écrasés.
Plus loin, il avait étalé l'obscénité d'un ventre
énorme avec dans son mitan en guise de nombril une pièce de cent sous. A sa base, un sexe s'ouvrait comme un, gouffre. Et vers ce Dieu- Ventre accouraient les Appétits et les Désirs du Monde avec des faces de meurtriers. Les pèlerins faméliques, là encore, servaient de piédestaux, des ouvriers à la poitrine creuse, des mères à la maigre mamelle.
Autour de Dieu, ses servantes attentives, La Loi et la Prostitution.
Toutes deux avaient un masque, la première de sévérité et de complaisance, l'autre de bon accueil et de crapulerie.
Dans le fond de la caverne, il avait gravé deux bœufs tirant sous le joug, têtus et obstinés, un paysan courbé sur la charrue traçait un sillon, ployé sous le poids des misères.
Une Mort drapée d'un linceul blanc le poussait à l'épaule. Au bas en lettres gothiques. Sixte avait écrit un seul mot : a Travaille ».
Parmi les figures qu'il avait tirées du néant, parmi les monstres et les bêtes, il avait sculpté une tête angélique.
C'était un profil grave, au front découvert, les lèvres charnues n'étaient plus de l'ange, mais de la femme, le menton était volontaire, la ligne du cou un peu grasse. L'image vivait, elle voyait vraiment de ses grands yeux de pierre qui souriaient...
Un soir, les lourds troncs d'arbres barrent le seuil. La bise siflle au dehors. Dans la caverne autour du feu qui pétille, il fait doux, il fait bon.
Louis-Pierre taille un sifïlet dans un roseau pour Minouzou pelotonnée aux gonoux de Céline. Milou affûte un silex sur la pierre dure. Kââh-Kah, le
museau dans ses pattes, somunle. De temps en temps, il ouvre une paupière qu'il referme aussitôt. Myouk et Capitaine rient de voir tourner la flamme. Myouk se gratte, Capitaine aussi.
Mélie Chasse et les hommes jouent, Mélie chatouillée pousse des cris.
La valse des flammes agrandit les ombres et fait apparaître avec un jeu de lumière ce peuple que Sixte évoqua comme pour un Sabbat.
Catherine est accroupie devant le feu, offrant sa jeune chair à la chaude caresse, ses seins pointés crèvent le corsage en lambeaux. La respiration les soulèvent d'un rythme n'gulier. On dirait des bêtes vivantes. Elle les a pris à pleines mains, elle rit, libre et sans souci. Elle est heureuse. Son rire sonne clair, échancrant sa bouche jouisseuse. Puis son rire décroît et meurt, elle chante.
Des vieux airs faciles et populaires qui apportent avec eux de la joie pure. Maintenant les chansons succèdent aux chansons, les refrains aux refrains que l'on répète en chœur.
Sixte contemple ce petit peuple. Il est re.sté debout, le dos appuyé au rocher, sa figure est dans l'ombre. 11 voit du bonheur sur tous les visages. Soudain, une ilamme qui danse plus haut vient éclairer le profil de femme. 'Sous la vive lumière, le masque vit d'une vie intense, les paupières ont Tair de battre. Une ressemblance a surgi. Sixte étouffe un cri. Cette tête qu'il a sculptée, il la connaît. Elle n'e.st pas à l'image de son rêve, elle existe... Ou plutôt elle a existé. Ce n'est pas une femme, c'est la Femme I Celle que l'on aime une fois de toute la force de sa pensée.
C'est l'amour, le vieil amour, la vieille souffrance fanée.
Les souvenirs reviennent en foule en son âme civilisée.
Un lien le rattacherait-il aux jours d'autrefois ? L'angoisse de Sixte est poignante. Ses amis, ses compagnons ont adopté la vie nouvelle, sans heurts, sans regrets, lui, lui seul aurait des tristesses ! Non, cette chose ne sera pas.
Et pendant que les chansons s'achèvent dans les cris. Sixte marche vers l'image qui sourit de toutes ses lèvres et de tous ses yeux. D'un coup sec, il la brise. Personne n'a vu son geste brutal. Il reste muet, la tête décollée entre ses mains. Sous la flamme qui monte s'éclaire l'éternel sourire féminin.
Sixte se fraie un passage. 11 sort.
Le froid de la nuit le cingle, la réaction s'opère. Son cerveau se dégage. Ses pensées sont nettes. Le voilà maintenant penché sur l'abîme. Il ouvre ses mains, la tête tombe avec un bruit sourd.
11 reste là immobile, le sang afflue à ses tempes, une chaleur l'envahit, il vacille, il a deux ou trois balancements indécis. 11 va sauter, le gouflre l'appelle. L'ombre l'attire, il va venir, il vient...
Mais ses jambes refusent le saut, elles plient. Il s'écroule. Son corps est là inerte sur le bord du précipice...
La neige tombe, tombe, blanche et froide comme un suaire...
... Les rires, les chansons continuaient dans la chaude intimité de la caverne. Soudain, Kâàh-Kah se dressa sur ses pattes de devant, il bâilla Ion-