CHAPITRE XVIII L'horrible jonrnée
Dans le village, il y avait une morne détresse. Tant que les beaux jours d'automne avaient duré, en somme, se nourrir avait été facile, mais avec le froid, la neige avait rendu impraticables certains sentiers menant à la forêt, loin du terrain de chasse de Capitaine.
L'aventure qui devait leur assurer la conquête de réserves abondantes avait échoué piteusement. La bande avait battu en retraite et l'arrivée au village s'était faite sans gloire.
^lonseigneur Sigismond n'avait pas réussi ; sa puissance en fut ébranlée. On osa le critiquer ouvertement.
Ses pareils, les premiers, murmurèrent. Bafon- Lamarche ne manquait pas une occasion de pérorer. Les esprits étaient très surexcités.
Prudemment, Sigismond de la Roche- Mareuil avait fait mettre de côté une assez importante récolte de châtaignes séchées. Une nuit, la réserve fut pillée. Au matin devant le coffre à peu près vide, les groupes étaient rassemblés. Brusquement avec
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une violence inouïe, ia coiere éclata; les hommes s'invectivaient, s'accusant mutuellement du larcin.
Tout à coup, trois ou quatre se précipitèrent sur les provisions qui restaient. Les mains avides fouillaient, lorsque ceux qui assistaient à cette scène, comprirent qu'on voulait les léser, alors ils tombèrent à coups de poing, à coups de pied sur les hommes accroupis. Ceux-ci se relevèrent furieux et ripostèrent, la mêlée fut bientôt générale.
Parmi les cris d'effroi des femmes qu'une terreur folle agitait, ce fut une tuerie.
Un marinier saisissant un pavé fendit le crâne à Harry Drunk. On se battit sur son cada-» -^ ^ ^s fruits secs avaient roulé dans le sang.
Baron-Lauiarche accourut. Il monta sur une borne faisant appel au calme, .^ la concorde, à l'union. Furieuse, la foule se précipita, il fut submergé comme par un flot et j)iétiné. Les lourds talons frappaient ses côtes avec un bruit mat. Il râlait ; une pierre carrée lui écrasa la face, la cervelle gicla.
Pouce conduisait la bande, la iigure apoplectique, le cou congestionné, les veines prêtes à se rompre, il gueula :
— Au loup ! au loup ! à mort, à mort I
Tous comprirent, dans un pesant galop, martelant le sol, ils se ruèrent vers la demeure de Monseigneur Sigismond.
Au bruit, la porte s'ouvrit et le robuste abbé Groscoulas apparut.
Ce fut une trombe cpii passa, l'abbé, dans la tenaille de ses mains paysannes, tenait deux gorges qui râlaient. Il tomba sans desserrer son étreinte.
On fouilla la demeure, mais en vain ; le jésuite et Jean Négiier qui était avec lui, s'étaient sauvés par une porte basse.
On trouva la petite comtesse Borowska, blême, claquant des dents, accroupie, les genoux trembleurs, dans un coin, parmi les décombres.
Pouce la cueillit avec un rire énorme.
— Ne me faites pas de mal, monsieur, imploratelle. ^
— Du mal, jamais de la vie, au contraire, ma poulette . . .
Et Tex-bislrot la dévêtit sans précautions par gestes brusques. Elle fut bientôt dans sa main nue comme une petite grenouille dans la serre d'un charognard.
Marja comprenant ce qu'il voulait d'elle, pencha sa nuque blonde et s'évanouit...
Pouce commença. Les autres suivirent ; la dernière brute donna du talon dans le ventre minuscule qui tressaillait. 11 y eut un claquement sec, puis un gémissement. Ce lut tout. Son corps martyrisé resta sur le plancher parmi le sang et les taches équivoques.
Satisfait, les bourreaux revinrentàla rue en quête de nouvelles proies.
Un homme aperçut une ombre (|ui fuyait comme une bête traquée. C'était Jacobus Schwartzheim.On eut tôt fait de le rejoindre. On l'assomma surplace, puis on traîna son corps par les pieds sur les cailloux. Heurtant un angle, la boîte crânienne éclata.
Au même instant, béat et ignare plus que jamais, le colonel Placide Antinéor sortit de son îo^ns.
Avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître, il fut happé.
— Attendez, ne le tuez pas celui-là, ordonna Pouce qui ajouta : On va rigoler.
Ahuri, le malheureux passa de main en main, de temps en temps on lui décochait un solide coup de pied au hasard dans le derrière ou sur les tibias.
11 ressautait comme un pantin élastique.
Ne comprenant pas, il criait à tue-tête :
— Mais je suis le colonel, colonel, entendezvous ?
Et il ponctuait chaque coup d'un :
— Screnognieu ! Screnognieu !
Pouce avait fait former le cercle. Il se tenait debout au milieu cornme un clown dans un cirque, il tenait à la main un bâton épineux. Il faisait faire l'exercice au colonel comme à une bête dressée.
Celui-ci avait voulu regimber, quelques coups solidement appliqués l'avaient ramené à la raison.
A quatre pattes, le colonel marchait.
— Fais le porc, commandait Pouce en lui criant dans les oreilles.
Et le militaire s'exécutait. Il y mettait même une bonne volonté évidente espérant ainsi attendrir son bourreau.
Il grognait le groin dans le ruisseau, il imitait l'animal à s'y méprendre.
La foule poulTait, trouvant *,a Jrole.
— Debout, maintenant, danse.
Le colonel dansait, souillant, énorme, poussif, ditVorme.
— Mieux que ça...
Les épaules s'agitaient dans une gigue fréné tique. Epuisé, il tomba. On le releva d'un coup de matraque.
— J'ai soif, gémit-il.
— Ah î tu as soif, môssieu a soif, on va le faire boire.
Et traînant Antinéor par le collet, Pouce se mit à marcher suivi par le groupe qui délirait. Arrivé au puits. Pouce s'arrêta :
— Tu vas boire, dit-il.
Le colonel, les yeux exorbités, la bouche baveuse, se raidissait. Le bistrot le souleva, ses courtes jambes remuèrent dans le vide.
Pouce fît mine de le lâcher ; plusieurs fois il recommença cette plaisanterie et chaque fois la victime poussait des cris déchirants.
Enfin, la main s'ouvrit, Antinéor tomba lourdement. 11 y eut un clapotis, puis un appel surhumain.
— 11 a soif qu'il boive, déclara Pouce philosophe et il s'en alla suivi de ses compagnons.
Le hasard les ramena devant la réserve. Les violences du combat avaient excité la faim. Comme des fauves, ils se précipitèrent sur les déchets, cueillant parmi le sang une nourriture innommable, mais insuffisante. Alors, ils se battirent entre eux, ce fut effroyable.
Pouce, de ses larges mains, raflait les fruits Ils sautèrent sur lui, chiens sur sanglier. L'énorme brute secouait cette vermine, son poing tombait en massue. Enragés, ils lui mordaient les jambes, les bras ; un lui tenaillait la nuque. Enfin, il buta,
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il vacilla et s'abattit comme une loque. Une horrible chose s'accomplit.
Penchés sur lui avec des cailloux, ils lui déchiquetèrent le corps, un marinier lui enfonça un bâton dans l'œil, la pointe ressortit par la tempe.
Les jambes de la brute labourèrent le sol, puis se raidirent. 11 fut impossible aux hommes d'ouvrir les mains crispées qui tenaient les fruits desséchés. Le meurtre avait été inutile.
Longtemps encore la balaillc dura... d'autres tombèrent... Puis, la folie du sang s'apaisa.
Gaspard Lafolette, Bouliche, Mohammed-ben- Taïeb, ils étaient trois qui survivaient auxquels se joignit, sortie d'on ne sait où. l'ombre famélique d'Hilariou Pincette.
Ils allèrent toute la nuit, bètes errantes, par les rues du village déseri f.a neige s'amoncelait effaçant les souillures.
Quand l'aube blême arriva, ils touriiauiit encore inquiets et sombres.
I.a faim tordait leur ventre. Gomme ils avaient froid, ils entrèrent au logis de Sigismond. Le cadavre de la blonde comtesse était toujours h"», à peine bleui par la mort.
Ils tombèrent diuv^ un <i»iii. i -miut ■ ■'■ nn sommeil de plomb.
La bête qui rongeait leurs entrailles les réveilla.
Lorsqu'ils ouvrirent leurs yeux, ils virent Hilarion Pincette accroupi, qui de ses doigts maigres, déchiquetait le corps.
La brute immonde mangeait. Titubants , ivres de
faim, les autres le regardaient accomplir sa besogne .
Un à un, ils se levèrent et vinrent silencieux se mettre à ses côtés.
A l'étal de cette chair offerte, affreusement, ils mangèrent.