CHAPITRE XIX Apaisement
Fuyant le massacre, quelques civilisés vinrent chercher un asile auprès de leurs anciens compagnons.
Au matin, Myouk les découvrit, grelottants et fiévreux, les yeux encore pleins d'épouvante. Ils s'étaient blottis contre un rocher n'osant entrer dans la caverne.
Ils étaient huit ou dix, que soutenait le courage d'une femme: Marie-Louise de la Maille. C'est la marquise qui avait eu l'idée de fuir vers la uicntagne. Inconscients les autres avaient suiN
Sigismond, le jésuite, et Négrier le ruliau, avaient disparu.
Parmi les nouveaux venus, se trouvaient le vieux savant Saparès avec son éternel profil de poule eiïarée et l'ahbé Groscoulas qui. au petit jour, avait pu les rejoindre saignant comme un bœuf égorgé.
Marise appela Mélie Chasse. Ce fut à l'humble fille que la hautaine aristocrate s'adressa. Elle implora sa pitié disant l'affreuse bataille, la tuerie
sans nom pour une vie abominable, et sa crainte de n'être point accueillis amicalement.
— Il y a place pour tous, en se serrant autour du foyer, répondit la Mélie; et, soutenant la marquise défaillante, elle la conduisit auprès de ses compagnons.
Humblement, ils entrèrent. On les fit boire et manger. Puis, ils dormirent auprès du feu.
Lorsqu'ils s'éveillèrent dans l'intimité familiale, chacun vaquait à la besogne qui lui était personnelle.
Capitaine soucieux veillait auprès de Sixte. Celui-ci n'avait pas encore repris ses sens. Il était étendu le nez pincé, les lèvres pâles.
Minouzou et Milou se relayaient, apportant dans leurs petites mains de la neige que l'on plaçait sur le front du malade.
Il y avait vingt-deux heures qu'il gisait inanimé. Une respiration courte soulevait sa poitrine.
Myouk était sorti pour pêcher. Lorsqu'il revint avec un chapelet de truites enfilées par les ouïes à un ajonc, il portait un bloc de glace.
Marie-Louise de la Maille prit un glaçon qu'elle plaça dans la bouche de Sixte. Cette fraîcheur le ranima. 11 eut un mouvement des lèvres avide. Enfin, ses yeux s'ouvrirent. Ils rencontrèrent les yeux inquiets de Capitaine, puis ceux de la marquise.
Etonné de sa présence, son regard se porta vers son vieux compagnon. Il s'aperçut alors que deux grosses larmes coulaient des paupières, roulaient sur son mufle, là ; en avançant sa lippe, il les ravalait.
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Sixte eut un paie sourire, sa main donna une pression muette à la main de Capitaine, Celui-ci répondit à l'appel. Il prit dans ses grands bras velus son ami.
— Ah ! petit frère, dit-il, tu nous reviens. Tu es notre âme, nous, nous sommes tes enfants, tes choses à toi. Tu voulais partir dans le trou sombre. Qu'aurions-nous fait puisque tu es notre lumière .'
Tu vois, nos anciens amis sont revenus pour assister à notre joie î Elle est grande. Et se tournant vers les autres, il cria :
— Allons vous, chantez, dansez, riez, notre petit frère est vivant ! La mauvaise bête ne Ta pas emporté. 11 est à nous, à nous, à nous...
Et tous se mirent à chanter, à danser, à rire.
Capitaine lui-môme se leva et mima autour du feu une danse barbare. 11 trépignait, tourbillonnait, agitait ses bras et ses jambes, poussant des cris inarticulés. Puis, il retomba accroupi aux pieds de Sixte, qui souriait de son immuable sourire.
Dehors la tempête apaisée, les flocons ne tombaient plus. Le froid était vif. Une lune énorme s'agrafait au ciel, découpant nettement la silhouette des sapins géants, et mettant sur la neige des taches bleues.