CHAPITRE XX Et le printemps réapparut
Les tristes mois passèrent comme un mauvais rêve. Un matin, l'aube se leva souriante. Un soleil encore léger monta dans le ciel, dissipant les dernières brumes. Ses rayons faisaient miroiter les neiges et les glaces qui, peu à peu, fondaient sous ce baiser.
Depuis des jours, les chutes d'eau étaient muettes, elles s'étaient prises dans le long silence des stalactites. En gouttes pressées, elles pleurèrent le vieil hiver el bientôt, elles tombèrent à nouveau, en bouillonnant, dans une vapeur d'écume.
Sous bois, il y eut des gazouillements, les sources cachées chantaient la délivrance parmi l'herbe naissante. La nudité des branches se revêtait de bourgeons et des feuilles naissantes.
Le premier rossignol modula un trille aigu en l'honneur de la première hirondelle.
Après les sourdes préparations hivernales, la nature se parait de ses floraisons, l'immuable spectacle du renouveau recommençait.
La forêt eut des enchantements. Les graves sapins regardaient leurs voisins s'apprêter pour la fête.
Les hêtres, les bouleaux, les ormes, les platanes, les chênes mêlaient leurs branches clans le plaisir de se retrouver après une absence.
Les arbustes se haussaient par delà les buissons pour s'étreindre dans la joie du revoir.
La terre tressait des arceaux pour le triomphe du printemps, des arceaux hauts comme des voûtes de cathédrales ou courbés comme do frêles berceaux.
Un vent agile et souple se multipliait, il courait partout, de ci, de là, ailleurs, il revenait et s'en allait encore, murmurer à tous et à toutes ces deux syllabes dans une caresse : Avril î Avril ! Avril !
De petits nuages folâtraient dans le ciel, ils étaient blancs et roses comme une toison d'agnelle. On aurait cru qu'ils jouaient à s'atlraper, mais ils ne s'attrapaient jamais ; eux aussi parcouraient le monde, annonciateurs de la bonne nouvelle.
Le lendemain, une pluie légère tomba, une rosée plutôt, puis dans un conte féerique, d'un seul coup, le Printemps arriva.
Les arbres eurent des feuilles et des pépiements d'oiseaux, les sentiers des fleurs, les nids des chansons.
11 y eut dans la forêt une symphonie verte. Le vert des mousses vernissé, le vert tamisé des graminées, le verl tendre des pousses, le vert émeraude du brin d'herbe, le vert puissant des lauriers et des chênes, le vert sombre des pins, que ponctuait çàet là la tache vive des fleurs.
Chaque essence avait sa forme naturelle grandissant dans un libre essor.
Il v avait un fouillis de feuillages, immense
gerbe offerte à la belle saison, mais toutes ces feuilles étaient différentes. Celles de l'orme se découpaient comme un cœur, celles du platane s'ouvraient comme une main, celles du marronnier se taillaient en étoile.
Mais de l'humble gazon aux frondaisons orgueilleuses, tout concourait à la parure de la forêt, tout était là, à la place assignée dans le cortège du splendide Printemps.
Les hommes avaient accueilli avec des cris de joie les beaux jours revenus. Us se sentaient forts, prêts à de nouvelles luttes, surs de triompher des forces aveugles.
Le premier mouvement fut de quitter la caverne qui pour eux représentait les rigueurs de la mauvaise saison. Egoïstes, ils oubliaient les heures de recueillement et la consolation donnée aux jours de découragement.
Ils n'osaient cependant trop s'éloigner. Le soir les retrouvait unis près du fojer.
Mais, après plusieurs jours de soleil, Capitaine, que la voûte basse oppressait et que l'odeur des bois enivrait, donna le signal du départ. On l'accueillit avec transport.
Ce fut un vagabondage. Ils allaient sans but, droit devant eux, puis ils bifurquaient sans raison, s'arrêtaient, repartaient selon leur seul plaisir.
La nourriture était abondante : la pêche, la chasse, les fruits. La nature, bonne fille, faisait largesse.
Souvent on s'arrêtait pour dormir au soleil. C'étaient de douces heures prises à la vie. Capitaine, surtout, était heureux. L'instinct reprenait
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le pas sur rintelligence, il so laissait conduire par son vieil atavisme d'homme des bois. Il trouvait sans chercher les retraites profondes, les abris accueillants, les places sûres pour la sieste.
Parfois, lorsque ses compaj^nons se reposaient, lui continuait sa course à travers les arbres, sautant, grimpant, se balançant, cueillant au vol une baie ou une feuille, puis il revenait, il se roulait dans la poussière, il se grattait longuement et finalement étendu de toute sa grandeur, il s'endormait la gueule ouverte dans la nappe violente du soleil.
Ils hésitaient à quitter la forêt, mais un matin, ils s'aventurèrent dans la plaine, où la nature était plus assagie. Mais du limon, avaient surgi des herbes folles, des chardons, des orties, des chiendents. Ils passèrent.
Une rivière coulait au fond de la valiee, verte, jolie, agréable, de hauts peupliers la bordaient, la rivière les retint.
Sixte, qui, avec le printemps avait , retrouvé sa force et son énergie primitives, pria Capitaine de faire halte.
Celui-ci acquiesça iiiai-i\- «]u il conipiu nni ct-Ue demande. Lorsqu'il eut vu Sixte et ses amis prendre leurs ébats dans l'eau, il poussa des cris aigus les croyant en danger ; quand il se rendit compte qu'ils faisaient cela pour leur satisfaction personnelle, il eut un haussement d'épaules et une moue de dédain. C'était hi^n ^■' -i-^ Î'^m^- 'î*V>ommes ! Renfrogné, il bouda.
Milou ne fut pas le dernier à l'eau. Il nageait comme un triton, plongeait, disp'»r;nc;<;nif nour ré-
apparaître cinquante mètres plus loin. Il remontait tenant dans ses mains de longues plantes aquatiques dont il enguirlandait le front de Minouzou qui, prudente, ne quittait pas le bord. Près d'elle, Armandine, la folle, se trempait avec de petits cris !
Seul, Groscoulas approuvait Capitaine, dans son isolement et son horreur de l'eau. Mais, tandis que la Bête attendait patiemment la fin de ces jeux qui ne l'intéressaient pas, l'abbé y prenait un plaisir indicible, mais pour d'autres raisons.
Accroupi sur la berge, les genoux à hauteur du menton, il regardait les jeux pleins de vice la nudité des femmes.
Catherine, Mélie, Marie-Louise étaient nues. Gela s'était fait comme une chose naturelle, simplement.
Personne n'y avait attaché d'importance. Du reste lintimité dans laquelle ils vivaient les avaient rendus insensibles à toute pudeur. De plus, leurs vêtements primitifs n'étaient plus que des loques, Milou, dès les premiers jours du printemps, s'était mis nu trouvant cela f^us rationnel et plus commode et personne n'avait songé à lui faire un reproche ou une observation.
Après la baignade, ils jouèrent entre eux. Ils se cachaient, ils se trouvaient, ils secouraient après, sautant sur Therbe rase. Ils dansaient des rondes, la chevelure des femmes claquait au vent comme un drapeau, ils riaient d'un rire sain.
L'air était doux, le ciel était bleu, et le soleil posait sur le corps mat des hommes et la chair blanche des femmes de» taches blondes.