CHAPITRE XXI Au cœnr ardent de la forêt
Ils remontèrent la rive, pendant quelques jours, suivant le caprice de la rivière qui avait l'air de muser dans la plaine et de s'attarder sous les bouleaux et les peupliers se reflétant dans son eau claire.
Ils arrivèrent ainsi à l'orée d'un bois, dans lequel ils pénétrèrent heureux de sa fraîcheur et de son ombre accueillante.
La rivière allait toujours samincissant. Ses berges étaient de plus en plus rapprochées, bientôt d'un bond on put la franchir.^ Les grands arbres ne lui faisaient plus cortège, elle jasait sous la mousse parmi les menthes sauvages ou courait sur des galets polis.
Le soleil roulait dans l'azur. Ses rayons passaient au travers des feuillages, se jouaient dans les sentiers ou s'accrochaient aux buissons. Les arbres tendaient vers lui leurs branches feuillues pour l'étreindre, des milliers d'oiseaux invisibles chantaient sa gloire si bien qu'on aurait dit que celait la forêt tout entière qui chantait.
Des fleiir< ..nvr;iipnt leur calice comme une robe,
les fruits s'offraient emblématiques, le rocher se fendait comme une lèvre et la source coulait, piquée de fléchettes d'or.
Une végétation folle avait poussé. Des graminées et des ombellifères ; des fougères^surtout, de grandes fougères palmées portant sous leur feuillage de minuscules rondelles brunes ; des blés, des avoines, des luzernes, que peignait le vent et que tachaient de rouge et de bleu les coquelicots et les bleuets.
Des rosiers de toutes sortes s'entrelaçaient, mêlant les roses roses aux roses blanches, les roses thés aux roses pompons.
Tout un sentier saignait de roses rouges.
Plus loin, le vent avait relevé la jupe aux œillets qui montraient leurs dessous blancs ou mauves.
Un pivert jaune et vert piquait l'écorce d'un chêne, un merle au bec jaune se promenait dans l'herbe, une bête à Bon Dieu, rouge avec des taches noires, s'accrochait de ses pattes grêles au martelet ocre d'un pistil, les pâquerettes et les marguerites avaient des collerettes empesées, des iris tiraient une langue violette, une colonne de fourmis s'avançait traînant des graines oblongues, une hirondelle en habit noir glissait au ras de l'eau et happait un moucheron, une grenouille peureuse tombait dans une mare, les jambes écartées et sa chute faisait des ronds, les abeilles dansaient une ronde, un bourdon grondait, une demoiselle passait, monoplan fragile, une araignée acrobatique était pendue par une patte au fil de la Vierge.
Les mille choses de la forêt vibrai, u! hacune accomplissant rituellement la fonction ih i Kiq ipIic elle avait été créée.
290 l'humme qui vint...
C'était réternelle vie en action, les éphémères existeront quelques heures, les roses quelques jours, les oiseaux quelques saisons, qu'importe le temps ! Il passe, d'autres éphémères, d'autres roses, d'autres oiseaux remplaceront ceux qui auront disparus, ils disparaîtront à leur tour pour renaître, ainsi va la gloire du monde.
Capitaine avait retrouvé sa joie d'antan. Il la manifestait par des gestes désordonnés, des appels et des cris qui n'avaient rien d'humain.
Il grimpait à la cime des arbres, à la plus haute branche il se balançait, parfois elle pliait sous son poids, alors il se laissait aller comme pour une chute, mais toujours il se rattrapait. Quelquefois, il saisissait la branche de son pied gauche ; grâce à l'extrême mobilité de son pouce très long, l'emprise était forte, il restait ainsi suspendu la tête en bas, grimaçante, mais d'un coup de reins, il rétablissait l'équilibre et retombait sur le sol, debout, aux pieds de Milou émerveillé.
Plus la horde s'avançait dans la forêt, moins la bête parlait. On aurait dit qu'elle avait oublié complètement qu'on avait fait d'elle un être réfléchi. Sa pensée avait l'air d'être morte, elle avait retrouvé son animalité.
La chaleur tomba, suffocante, le boleil irradiait ses rayons qui épousaient la forme de la terre pour la mieux pénétrer. Et la terre pour mieux recevoir cette caresse, se fendillait, elle se craquelait, elle s'ouvrait et les dards s'enfonçaient dans ses flancs, sur son venlre, où tressaillaient des germinations pleines de promesses.
L'ombre était chaude, Le cœura^rdent de la forêt
battait. Chaque jour apportait des floraisons germées, poussées, épanouies, là où la veille rien n'existait.
Des herbes nouvelles s'ajoutaient aux herbes anciennes, des plantes s'emmêlaient à d'autres plantes, des rameaux se greffaient sur d'autres rameaux, le buisson s'agrandissait d'un vert plus sombre, les feuillages étaient plus touffus. Des fleurs inattendues jaillissaient, des liserons en cornet grimpaient avec le lierre. Là où hier tout était paix et silence, aujourd'hui montait la folle chanson des nids.
Un ramier impudique se pâmait, se dandinant sur ses pattes cramoisies, à la première branche d'un chêne. Il étalait l'éventail de ses courtes plumes de queue, ses ailes frémissaient, son œil rouge et rond était comme une gouttelette de sang où le soleil mettait une paillette d'or. 11 roucoulait, sans fin, d'un mouvement de gorge étudié et savant.
Une pigeonne vint. Elle était d'une blancheur neigeuse, ses pattes étaient culottées de gris tendre. Le cou penché, elle écouta. Le mâle s'enroua dans un roucoulement, son dandinement se précipita. Bientôt, ils furent bec à bec, celui du mâle était d'écaillé brune, l'autre d'écaillé blonde.
Sous les plumes de la pigeonne, il y avait de courts frissons. Pour mieux savourer les choses qui lui étaient dites, elle fermait les paupières, ce fut sa perte...
Accroupis sur leurs talons, au pied du chêne, Milou et Minouzou regardaient. Ils se poussaient du coude avec un rire niais... Soudain, la fillette agacée le bouscula... il tomba sur les mains.
Minouzou était déjà debout près d*un buisson. Son corps était illuminé par un coup de soleil, ses membres étaient fluets, son ventre petit, ses seins naissants s'a^'ivaient d'une pointe de rouge.
Elle arrachag une poignée d'herbe et de mousse qu'elle lança à Milou. Celui-ci se leva et courut à elle, d'un bond de chèvre, elle s'échappa.
Ce fut une course brève. Le jeune garçon la rattrapa si brusquement qu'elle chût. Il tomba sur elle et la mordit violemment à la nuque. La fillette poussa un cri où il y avait de la douleur et de la joie. Ils se relevèrent honteux et gênés n'osant se regarder. Elle pleurait. Il l'embrassa gauchement dans le cou. Elle tressaillit, sa chair se picota, il lui prit la main, une vibration secoua le corps adolescent de la fillette.
Ils revinrent vers leurs compagnons se tenant ainsi par la main, silencieux et calmes.
Il n'y avait plus dans le camp la cohésK'u ut-i» jours d'hiver. Le rapprochement des corps avait fait place au rapprochement des âmes. Chacun s*unissait et se réunissait selon ses aflinités particulières.
Louis-Pierre et Céline disparaissaient des journées entières, cachant au fond des taillis le bonheur d'être seuls. Ne trouvant pas de mots pour exprimer leur tendresse, ils se prenaient dans un élan spontané.
C'était pour eux une chose naturelle qu'ils accomplissaient naturellement, sans honte.
Aux mensonges de la vie d'aiitrproi< ils faisaient succéder la franchise des acte.'^
Le marchandage, le maquignonnage pour Télection d'une épouse n'existait plus. Les considérations multiples qui régissaient l'union des êtres n'étaient plus nécessaires. La discussion d'une dot ou d'une mise en ménage avec tous les soucis qu'elle comportait était superflue.
L'amour devenait une simple fonction comme le boire, le manger, et le dormir.
Pour le retenir ou le prolonger, les désirs compliqués n'étaient plus appelés à la rescousse comme adjuvants indispensables, ni les enivrantes caresses, ni les décevantes débauches, issues de la civilisation.
Certes, tous sentiments n'étaient pas abolis, mais
il n'était plus besoin de serments et de promesses :
les véritables amants s'en passèrent de tous temps.
Ce ne sont pas les lois faites par les hommes
qui ont assuré leur bonheur.
Comme le ramier plaisait à la pigeonne, Louis- Pierre plaisait à Céline. Ils étaientjeunes tous deux, leurs corps étaient sains, leur chair ardente, 1 heure favorable et le moment propice, ils s'aimaient dans un ap pareillement réciproque.
Avec les beaux jours, l'abbé Groscoulas avait retrouvé ses forces et sous le soleil, sa nature violente reprenait sa vigueur.
Il errait, sournois et inquiet, marchant seul, battant les buissons, s'épuisant de longues marches, se fatiguant les muscles à des travaux inutiles. Puis, il tombait harassé dans une demi-hébétude, parfois il avait des sommeils agités, des rêves équivoques le hantaient. Il se levait alors et reprenait ses courses dans la forêt.
Un après-midi lourd, il errait, la chair tourmentée, lorsqu'il aperçut à quelques pas, devant lui, une femme qui cueillait des fleurs parmi l'herbe. Inattentive, la femme était baissée, la croupe tendue. Il se jeta sur elle comme sur une proie. La surprise fut telle qu'il n'y eut pas de lutte ; ruée du mide sur la femelle passive. Ce fut brutal et bref. L'homme partit les sens apaisés, un sourire aigu retroussait ses lèvres. La femme resta étendue sur l'herbe, étonnée et lasse. C'était la marquise de la Maille.
Depuis la chaleur, Mélie avait compris ce qui tourmentait les hommes. Ils tournaient autour d'elle, les yeux luisants, les mains chercheuses ; bonne fille, elle leur fit l'aumône de sa chair ; sa chair jadis tant offerte pour le gain d'une misérable vie, aujourd'hui, elle l'abandonnait avf^- «'oî*' pour le contentement de tous.
Un soir même où Sixte paraissait songeur, elle se glissa près de lui les lèvres gourmandes et Sixte simplement la garda dans ses bras, murmurant à ses oreilles des choses très douces, des petits mots sans suite qui faisaient ) comme une musique légère, si bien que la fille s'endormit heureuse tout contre lui, les seins soulevés par la respiration régulière, le front calme, sans une ride.
Cependant, il était un homme, alors, au matin, il la prit.
GHAHTRE XXII Dans les ténèbres de la nuit.
Après l'accablante journée, le soleil hésita. Il parut s'arrêter un instant criblant le ciel de ses rayons. Tout à coup, il trébucha et tomba, ou plutôt il s'engloutit à l'horizon.
Sa chute laissa au ras du ciel une traînée sanglante.
Les oiseaux effarés regagnèrent leurs nids dans un battement d'ailes.
Et l'ombre descendit lente sur la forêt qu'elle enveloppa d'une brume violette qui avec l'heure allait en s'assombrissant davantage.
Les sentiers, les halliers, les buissons «'estompaient déjà que la cime des arbres gardaient encore accrochés des plans lumineux.
Pas un souffle ne passait au travers des feuillages qui paraissaient stylisés. Une vapeur bleuâtre montait du sol surchauffé, les rochers étaient encore chauds de la caresse du soleil, les thyms qui poussaient en bouquets dans la fente des pierres odoraient fort.
L'eau qui ne se repose jamais gazouillait sous la mousse. Une alouette tardive raya l'air en pépiant. Les nids se turent.
296 i/homme qui vint...
Le monde semblait endormi. Alors, dans le ciel très pur, l'étoile du Berger s'alluma la première bientôt suivie par les autres constellations qui resplendirent trouant le firmament de lumières errantes.
Et la lune commença sa course nocturne. Elle était blonde comme une chevelure de femme et luisait comme un bouclier d'argent.
La plainte lente et régulière d'un hibou s'éleva. Le hibou, gardien du cœur sombre de la forêt, l'oiseau des bourgeoises sagesses ; aussitôt comme pour protester, un trille aigu monta, c'était le rossignol gage de la jeunesse et de la foi éternelles, qui veillait sur les choses et les êtres endormis, les assurant que demain l'astre se lèverait encore.
Et le tournoi s'ouvrit entre le hibou, veilleur de la nuit et le rossignol, image de pureté.
— Tchou... ut...tchou... ut?., modulait le hibou: l'ombre est douce, l'ombre est accueillante, elle cache la laideur des choses...
— Tireliouit... uit... uit... s'égosillait le rossignol., le jour est beau. Il est la vie. La nuit, c'est le sommeil, c'est presque la mort.
— Tchou... ut... tchou... ut... le sommeil, c'est l'oubli et c'est l'apaisement. La journée a été pénible. Il a fallu peiner pour vivre. Pour dormir, il n'y a qu'à se blottir au creux du nid ou se cacher sous les feuilles...
Tireliouit, uit... uit... l'immobilité est froide. Le mouvement, les cris, les chansons prouvent que l'on existe... La vie est belle, la vie est belle...
— Tchou... lit... t<h(tu... iil... Regarde ces hommes qui sont étendus sur 1 herbe, ils sont
harassés. Ils ont attendu la nuit comme une délivrance.
— Tireliouit... uit... uit... Ils ont vécu, ils ont chanté, ils ont aimé... Je les ai vus démon œil rond. Ils se poursuivaient comme des hirondelles, ils jouaient sur l'herbe en riant...
— Tchou. . ut... tchou... ut... C'est maintenant seulement qu'ils sont calmes, qu'ils sont heureux. Les membres lassés se reposent, l'esprit s'est enténébré.
— Tireliouit... uit... uit... Non. Non. Non. L'esprit veille, la petite flamme du cerveau n'est pas éteinte, elle vacille, elle chancelle, mais elle ne meurt pas.
— Tchou... ut... tchou... ut... Les mauvais destins s'apprêtent dans les ténèbres de la nuit.
— Tireliouit... uit... uit... raison de plus alors pour que je chante.
— Tchou... ut... tchou... ut... Ta chanson, qu'importe.^ Moi, seul suis la Sagesse... D'ailleurs, pourquoi chantes-tu?
— Tireliouit... uit... uit... Je chante pour leur faire croire au bonheur, pour bercer leurs rêves afin que, pendant leur sommeil, ils croient que c'est le jour et que c'est la clarté...
— Tchou... ut... tchou... ut... L*ombre seule est douce, l'ombre seule est accueillante, elle cache la laideur des choses...
Des mains invisibles écartèrent les feuillages qui bruirent, le rossignol retint son trille, et le hibou se tut.
Deux formes étaient accroupies, les prunelles fouillaient l'ombre.
— Attention, murmura une voix.
Dans l'herbe, un corps de femme était couché, la lune mettait sa luminosité sur la chair endormie.
— Attention, répéta la voix.
D'un bond, les deux hommes furent sur la femme, une main puissante arrêta sur la bouche un cri d'épouvante... Il y eut un court ^alop... Puis le silence retomba.
Personne ne s'était aperçu du rapt... Le sommeil des hommes n'avait pas été interrompu...
Le rossignol avait replié sa tête sous son aile. Seul, le hibou modula un tchou... ut lamentable.
La course épuisait les hommes. Voyant qu'ils n'étaient pas poursuivis, ils s'arrêtèrent un instant pour souffler. Puis le galop reprit à travers la forêt. Les branches giflaient les ravisseurs, les ronces les griffaient, qu'importe ! ils allaient, sautant les rochers, franchissant les buissons, grimpant ou dévalant selon la conformation du terrain. Le fardeau devenait lourd, le corps glissa, l'un saisit un bras, l'autre la chevelure et sans ralentir, ils allèrent... Un cri .surhumain s'éleva qui nlla grandissant à chaque heui
Bientôt, il n'y eut plus k^u mi -liniv^Liiicui, une plainte continue, les brutes allaient, allaient...
Devant les hommes, la montagne se dressa murant l'horizon, ils la contournèrent, enfin, ils s'arrêtèrent sur un étroit plateau qui dominait la forêt. A gauche, une caverne s'ouvrait comme une gueule.
Les hommes lâchèrent leur proie. La victime inanimée resta étalée sous la lune tandis qu'ils avaient un ri/.Mwiiionf fini r»^froussait l^^rt l^v^es.
Ils soufflaient^ bruyamment, les flancs oppressés. Ils se penchèrent sur la femme, un juron sortit de leur bouche...
— Mordieu, nous nous sommes trompés.
— C'est la folle.
— Eh 1 mille diables, je m'en fous! pourvu que ce soit une femme.
Et s'approchant du corps toujours immobile, il allait le soulever lorsqu'une poigne de fer s'abattit sur son bras.
— Arrêtez, camarade, la femme est à moi.
— De quoi, répliqua l'autre grossièrement. Moi d'abord !
— Pourquoi vous et pas moi ?
— J'ai eu ridée.
— Je l'ai réalisée.
— Avec moi.
— Je l'ai portée.
— Je l'ai traînée.
— Moi aussi.
— Moi aussi.
Les deux bestialités étaient face à face, les yeux durs, les mâchoires contractées. On aurait dit qu'ils allaient s'entre-dévorer.
L'un des deux hommes était beau comme un jeune dieu, d'une ligne impeccable ; l'autre plus âgé, plus maigre, avait des muscles d'acier.
Leur souffle se mêlait. Ils étaient front contre front, les dents grinçaient comme une meule.
Le plus vieux paraissait avoir conservé son sang-froid :
— Ecoutez, part à deux, voulez- vous ?.. . La chienne est à nous, nous n'allons pas nous dis-
puter comme des dogues... Aidez-moi, transporlons-la dans la caverne et puis le sort décidera qui de nous deux la prendra le premier.
— Soit, fit l'autre...
Mais comme il se baissait vers le corps de la femme, son complice lui asséna un coup de poing sur la nuque...
L'homme croula sans un cri, assommé. Le vainqueur se redressa.
— Ah ! jésuite, je t'ai eu. Elle est à moi, rien qu'à moi, c'est ma chose, elle m'appartient. . . Voyezvous ça, ce bouc lubrique... à son âge. Non, mais des fois... Et toi, arrive ici. Ce n'est pas toi qu'on avait visé ; faute d'une caillette, prenons la vieille pie... Après tout, c'est toujours une femelle...
Allons la belle, ton cœur bat. Ah ! on t'a un peu malmenée, que veux-tu, nous, on n'avait pas le choix... Depuis le temps qu'on vous suivait à la piste. On avait été raisonnable, mais aujourd'hui la bête nous mordait trop le flanc.
Faites risette, dites bonjour k votre .»mi. J'ai un peu maltraité votre Monsignor, faut pas m'en vouloir, je n'avais pas confiance en ses boniments de tartulfe. Il ne m'aurait pas raté lui, si je l'avais laissé faire... Pas vrai, Monseigneur Sigismond de la Roche-Mareuil, vous m'auriez réservé une drôle de bénédiction ?...
Tout en parlant, l'ignoble brute promenait ses mains sur le corps qui tressaillait.
L'homme ne parlait plus ; travaillé par le désir, ses yeux luisant de stupre, la bouche en groin, un cri rauque raclait sa gorge...
11 s'abattit sur la femme, vautour sur oiselet...
Tchou... ut... Tchou... ut... modulait le hibou, dans l'ombre chaude de la forêt... Tchou... ut... Tchou... ut... l'esprit du mal passe, la nuit est complice. Personne ne sait... personne ne voit. C'est là toute la sagesse du monde... tchou... ut... tchou... ut...
Soudain, le jésuite se redressa en titubant... Ses mains cherchèrent la paroi du rocher. La pierre froide le ranima... 11 pénétra, furtif, dans la caverne et ressortit presque aussitôt tenant un pieu. A pas de loup, ît s'approcha du couple, dans un geste régulier, ses bras s'élevèrent, ils s'abattirent avec un han ! terrible. Il les cloua au sol, tous les deux, comme des larves malfaisantes. Mais l'effort qu'il avait fourni était trop grand, il chancela, ses mains battirent l'air ; ne trouvant pas d'appui, il croula sur le sol, son poids l'emporta, il roula dans l'abîme.
La boîte crânienne s'ouvrit, comme une grenade trop mûre, à l'aspérité d'un rocher, le corps décrivit une trajectoire, mais rencontrant dans sa chute une aiguille de pierre, il s'empala.
La chair maudite resta pantelante, pendue comme au crochet d'un étal...
— Tireliouit... uit... uit. .. tireliouit... uit... uit... uit... le rossignol s'égosillait, annonçant à tous que la vie était belle, que le jour approchait, que l'r.stre allait bientôt se lever chassant devant lui les bêtes sans courage de la nuit.